Dans cette série d’articles, il s’agira d’explorer la vie et les idées des grands hommes qui ont façonné et donné sa forme actuelle à l’économie politique ainsi que notre manière de l’étudier. D’Adam Smith à Joseph Stiglitz en passant par Karl Marx, nous tâcherons de vous offrir une vision globale et espérons-le, la plus correcte possible, de l’évolution de cette fascinante et ô combien importante science qu’est l’économie.


Qui était Adam Smith ?

Né en 1723 dans la ville de Kircaldy, une petite ville d’Ecosse de quelques milliers d’habitants où l’on utilisait encore des clous comme monnaie, personne n’aurait pu prédire le brillant avenir du jeune Adam. Anecdote comique : à l’âge de quatre ans, il aurait été enlevé par une troupe de bohémiens avant d’être secouru par son oncle.

Très tôt, le jeune homme manifeste des aptitudes certaines pour les sciences et se voit offrir une bourse pour aller étudier à Oxford, à l’aube de ses dix-sept ans. Oxford n’est à cette époque pas l’institution que l’on connait aujourd’hui. Il n’y avait pas vraiment d’enseignement, comme Smith l’écrivit plus tard : « il y a plusieurs années qu’à l’université d’Oxford, la plus grande partie des professeurs publics ont abandonné totalement jusqu’à l’apparence même d’enseigner ». Smith devait donc parfaire soi-même son éducation, et passa six ans à lire ce qu’il voulait.

En 1751, il prend la direction de la chaire de logique puis celle de morale à l’université de Glasgow, une université alors beaucoup plus sérieuse que Oxford. Bien qu’il excelle académiquement, Smith n’est guère apprécié par le corps de professeurs de l’université. En effet, ils le trouvent trop « léger » concernant les services religieux, et constamment distrait. Les anecdotes concernant ce trait de caractère sont multiples : on raconte de lui qu’il est tombé dans la fosse d’un tanneur, absorbé par une savante discussion avec un de ses collègues, ou encore qu’il aurait imité la marche d’un soldat avec sa pique, utilisant sa canne comme substitut à l’arme, pour ensuite revenir à sa discussion sans vraiment prendre conscience de l’étrangeté de son imitation improvisée. Smith souffrait également d’une maladie nerveuse qui lui causait de petits hochements de têtes imprévisibles, ajoutant une touche à sa singularité.

Il publie en 1759 un livre intitulé « Théorie des sentiments moraux », une théorie sur l’approbation ou la désapprobation morale. Smith se demande si l’homme, en tant que créature tout à fait égoïste puisse se montrer capable de jugement moraux et fasse alors passer son intérêt personnel au second plan. Il défend l’idée que l’homme est capable de prendre du recul et de se mettre en « 3ème personne », afin d’apprécier toute situation d’un point de vue moral et de manière neutre. L’ouvrage est un franc succès et ouvre une multitude de débats à travers l’Europe. Néanmoins, l’œuvre qui va véritablement marquer son temps ne traite pas de moralité, mais d’économie : « La Richesse des Nations. »

The Wealth of Nations

« Recherche sur la nature et la cause de la richesse des nations », plus communément abrégée « Richesse des nations », sera une influence majeure sur l’histoire de l’économie. Certains qualifient même Adam Smith de « père de l’économie politique ». Bien loin d’être un simple manuel de cours, c’est une œuvre écrite comme une doctrine traitant de la richesse non de l’individu mais d’une nation toute entière. Dans cet ouvrage, il dément les mercantilistes, qui affirment que la richesse vient uniquement de l’or, des trésors et des pierres précieuses, car ce sont les seuls objets dont la valeur ne change pas et reste reconnue intemporellement et internationalement. Smith va également contre les physiocrates, qui sont convaincus que la terre, les champs, la production agricole sont les seuls vrais créateurs de richesse, tous les autres métiers n’étant qu’une transformation stérile et superflue de cette richesse première. Pour Adam Smith, la richesse est créée par l’échange et le travail des hommes. Les métaux nobles et pierres précieuses ne sont qu’un moyen d’échange qui permet de fluidifier le trafic des produits et des services. Il rejoint la position d’Aristote sur le sujet de la monnaie, qui lui aussi voyait la richesse matérielle (or et pierres précieuses) comme un moyen plutôt qu’une fin.

La Main invisible

Vous avez déjà sans doute tous entendu parler de la fameuse « Main invisible du marché », notion centrale de l’ouvrage d’Adam Smith. Cette métaphore traduit le caractère autorégulateur du marché. En d’autres termes, les intérêts personnels contribuent au bien de chacun et à l’harmonie sociale et économique, sans qu’aucune intervention extérieure ne soit nécessaire (d’un gouvernement ou d’une monarchie). Idée fort surprenante : comment suivre uniquement ses propres intérêts pourrait aider la société à mieux se conduire sans se déchirer ?

Ce que Smith appelle les « intérêts et passions individuelles » guide la société dans la direction « la plus favorable d’une nation entière ». Cette idée est facilement expliquée par les lois du marché qui nous sont encore bien familières aujourd’hui : plusieurs individus motivés de manière identique par le gain se feront concurrence et cela les poussera à produire pour la société les biens qu’elle désire, aux prix et aux quantités adaptées. Considérons tout d’abord le fait que l’homme accepte tout travail qui le rémunère et lui permet de subsister. Pour reprendre l’exemple de l’ouvrage : « Nous n’attendons pas notre dîner de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ni du boulanger, mais bien de la considération qu’ils ont de leur propre intérêt. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme, nous ne leur parlons pas de nos besoins mais de leur intérêt. » Ainsi, si le boulanger nous cuit du pain, c’est parce qu’on le paye en retour. L’intérêt personnel ne suffit néanmoins pas à tout expliquer. Il permet simplement à l’homme d’agir et d’entreprendre une activité lucrative. Il existe aussi un autre facteur, empêchant les marchands de pratiquer des prix trop élevés, déjà mentionné ci-dessus : la concurrence. Un individu vendant ses produits trop chers se retrouvera sans client, tout comme un individu avide de profit décidant de couper dans les dépenses de salaires se retrouvera sans salariés ! Ainsi, tout le monde est impatient de profiter d’un écart de son voisin pour le contrer et améliorer sa propre situation. La poursuite d’intérêts personnels mène alors à un résultat surprenant : l’harmonie sociale.

Cette autorégulation est aussi valable pour la quantité. Imaginons que la demande de gant est très élevée, tandis que la demande de chaussures est faible. Les consommateurs se précipiteront sur les gants, faisant ainsi monter leur prix. Le prix des chaussures baissera, induit par une demande insuffisante. Les profits sur les chaussures baisseront également. Les salariés moins bien payés auront donc plutôt intérêt à partir dans l’industrie du gant. La quantité de gants augmentera donc et les prix se stabiliseront. C’est le résultat voulu par la société et il s’est accompli sans aucun ordre d’une autorité centrale. Le marché produit alors les bons produits (demandés par le marché), en bonne quantité (égale à la demande) et au bon prix (celui que le client est prêt à payer).

La division du travail

Un autre fait qui frappe Adam Smith à son époque est l’efficacité de la division du travail. Une division toujours plus spécialisée des tâches à effectuer en vue de produire un objet accroit très fortement la productivité. En effet, chaque ouvrier peut devenir spécialiste de l’étape dont il est responsable. Smith s’émerveille de l’efficience d’une petite équipe fabricant des aiguilles : « (…)la fabrication de la tête requiert deux ou trois opérations distinctes ; l’ajustage de la tête est un métier à part ; l’étamage en est un autre ; c’est même un métier en soi que de les emballer (…) ils étaient capables, en produisant un effort, de fabriquer à eux seuls jusqu’à douze livres d’aiguille par jour… mais s’ils les avaient forgées chacun indépendamment l’un de l’autre, aucun n’aurait pu en fabriquer vingt et peut être même pas une par jour. » Il va sans dire que nos techniques actuelles de productions sont largement plus complexes, mais le principe demeure le même. La spécialisation et la division du travail accroissent fortement le bien être du citoyen et le nombre de biens disponibles, les rendant dès lors plus accessibles. Il explique ensuite la multitude de métiers nécessaires au train de vie d’un citoyen type : l’homme qui a tissé la laine de son manteau, celui qui l’a tricoté, le forgeron qui a fabriqué ses boutons en cuivre… Une infinité de métiers nécessaires à la production de chaque élément matériel. Il avance alors qu’il se peut que le train de vie d’un paysan anglais soit maintenant aussi supérieur à celui d’un fermier africain que celui d’un prince à côté de ses vassaux. En d’autres termes, la division du travail créée un niveau de vie supérieur tel que chaque paysan d’une nation développée comme l’Angleterre vit comme un prince à côté d’un habitant d’un pays moins avancé.

Accroissement de cette richesse

Adam Smith distingue trois lois qui poussent sans cesse le marché à accroître la richesse de la nation :

  1. L’accumulation. Les capitalistes de l’époque tiraient fortune de leurs investissements. Ils avaient donc tout le loisir d’accumuler des richesses et d’augmenter leur épargne. Mais Smith ne voyait pas d’un bon œil l’accumulation. Pour lui, plus de capital est synonyme de plus de machines et donc d’une meilleure division du travail, accroissant le bien être de la société. Selon Smith, le monde est capable de s’améliorer sans fin. Mais qu’advient-il si l’accumulation atteint un tel niveau qu’il n’est plus possible de l’accroitre ? Que se passe-t-il s’il existe trop de machines par rapport au nombre de travailleurs ? C’est là qu’intervient la seconde loi.
  2. Le peuplement. Selon Smith, il n’y a pas de différence entre la quantité de salariés et la quantité de tout autre produit : elle peut se réguler en fonction de la demande. Plus les salaires sont hauts, plus il y a d’ouvriers, et vice versa. S’il y a besoin de plus de salariés, les salaires augmentent, la mortalité infantile baisse (dû à de meilleures conditions) et le nombre de salariés augmente.
  3. L’autorégulation. Les salaires croissants rendent la poursuite de l’accumulation moins attrayante. En effet, arrive un moment ou les salaires sont trop hauts par rapport au profit. L’accumulation baisse, les travailleurs sont trop nombreux pour le nombre de machines disponibles. Plus de salariés arrivent sur le marché et la concurrence entre ces travailleurs fait à nouveau baisser les salaires.

En somme, tous comme une offre de chaussure trop élevée, une masse d’ouvrier trop élevée est une maladie qui se guérit uniquement par les lois du marché. Après la dernière étape, l’accumulation peut recommencer et la boucle reprend. L’idée que la hausse de salaire puisse faire augmenter la population si fortement peut nous paraître absurde de nos jours, mais comme le notait Smith : « il n’est pas rare, dans les Highlands d’Écosse, qu’une mère ayant engendré vingt enfants n’en conserve que deux vivants ». Ainsi, une augmentation des salaires pouvait améliorer grandement la qualité de vie et donc la population. Adam Smith avait conçu un modèle de société relativement logique et parfaitement huilé !

En conclusion

Il serait une erreur de considérer le travail d’Adam Smith comme une tentative primitive d’expliquer notre économie. Smith voyait certes une révolution dans la société mais n’aurait jamais pu se douter de la révolution industrielle à venir. Aussi, le phénomène que l’on appelle aujourd’hui « cycle conjoncturel » était encore méconnu à l’époque ! Il en donne toutefois une interprétation que ne manquera pas d’inspirer les économistes après lui.

Aucun économiste ne dominera et n’éclairera jamais son époque comme l’a fait Adam Smith. Dans son œuvre, il a répondu à une question existentielle : « quelle est la fin ultime de l’avarice, de l’ambition, de la recherche des richesses, de la puissance, de la supériorité ? Au final, toute cette lutte pour la richesse et la gloire trouve sa justification dans le bien-être commun ». Malgré le succès tardif de l’ouvrage, Adam Smith connaitra la gloire à la fin de sa vie, inspirant honneur et respect de la part de ses compères. Il fut élu recteur à l’université de Glasgow.

Un jour, Pitt le Jeune, qui était à l’époque le Premier Ministre, tenait une réunion avec Addington, Wilberforce et Grenville (si vous ne les connaissez pas googlez-les !) et invita aussi Adam Smith. Lorsque celui-ci entra dans la salle, tous se levèrent. Etonné Smith leur demanda poliment de se rassoir. Et Pitt répondit : « Non, nous resterons tous debout jusqu’à ce que vous vous asseyiez, car nous sommes vos élèves ».

Martin Boujol