Longtemps ternie par les médias occidentaux, l’image de la femme en Arabie Saoudite demeure une énigme fascinante pour certains, un scandale longtemps dénoncé pour d’autres.

Présentée comme femme soumise, contrôlée et manipulée par ses proches masculins, le public se laisse souvent bercer par cette image, ces stéréotypes préfabriqués et implémentés, sans se forger une opinion objective de la situation actuelle. Une réalité différente est en train de se forger dans ce pays qui, certes, part de loin mais qui avance dans le bon chemin.

Nous essayerons de présenter l’évolution du statut de la femme en Arabie Saoudite et nous évoquerons la décision royale qui permettra aux femmes de conduire à partir de 2018. Par ailleurs, nous effectuerons un constat général et la dernière partie sera un témoignage poignant de Sawsana Demdoum, membre d’HEConomist, qui a vécu pendant 10 ans à Riyad, la capitale du Royaume .

Un petit saut dans le passé

Nous tenons à préciser que les réformes “handicapantes” pour les femmes, telle que la ségrégation homme/femme dans les endroits publics, ont vu le jour dans les années 1960 lors de l’islamisation radicale du Royaume .

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Timeline des réformes et des événements marquants

Droit de conduire

Le décret

Un décret royal signé par le Roi Salman bin Abdulaziz Al Saud le 26 septembre dernier et qui entrera en vigueur en juin 2018 donne le droit aux femmes de prendre le volant, permettant à l’Arabie Saoudite de se séparer de son triste titre de dernier pays au monde à ne pas l’avoir fait. Dans un pays où règne une monarchie régie par une interprétation ultra-rigoriste de l’islam, le wahhabisme, Mohamed Ben Salman, le fils du roi, incarne l’espoir d’une ouverture à grands pas vers le futur. Consciente des résistances que son annonce risque de susciter, la couronne saoudienne a pris soin de préciser dans le décret qu’elle dispose du soutien du Conseil suprême des oulémas, la plus haute autorité religieuse du pays.

Vision 2030

Cette réforme se réalise dans l’optique de la “Vision 2030” visant à rompre avec la dépendance du pays au pétrole (70% du revenu national), dont les recettes ont baissé de moitié depuis 2014 en raison de la chute des prix bruts. Elle a également pour objectifs de “réduire le chômage, augmenter la participation des femmes dans la population active, stimuler les contributions économiques du secteur privé et développer des activités culturelles et de divertissement dans le pays »¹. Une vision qui parle aussi à la jeunesse du pays, qui constitue plus de la moitié de la population.

Mohamed Ben Salman présentant “Vision 2030”

Un décret historique

La fin de l’interdiction aux femmes de conduire prend la forme d’un symbole dans un pays ou les droits des femmes sont extrêmement limités. Nombreuses sont les femmes qui, au cours de ces 20 dernières années, ont subi les contrecoups de leur combat : répression, harcèlement, emprisonnement et pression sociale exercée au quotidien. Cette nouvelle liberté est d’autant plus symbolique pour les femmes saoudiennes telles que Loujain al-Hathloul, militante du droit des femmes, qui vient d’être libérée en juin dernier après avoir été arrêtée et détenue pendant 73 jours pour avoir conduit. C’est ainsi sans surprise que le décret a provoqué une vague d’enthousiasme dans le pays :

«C’est fantastique, je plane, a réagi Fawzia Al-Bakr, figure de la cause des femmes en Arabie Saoudite. Cela fait vingt ans que l’on attendait cette mesure. Toutes mes amies débarquent chez moi pour faire la fête». «Je suis sous le choc, je ressens une très grande joie», s’est exclamée, à Riyadh, Haya Rakyane, une employée de banque âgée de 30 ans. «Je ne m’attendais pas à une telle décision avant 10 ou 20 ans». «C’est un jour très heureux ! Je n’y crois pas encore, je n’y croirais pas jusqu’à le voir de mes propres yeux », affirme pour sa part Chatha Dousri, employée de la compagnie pétrolière Aramco à Dahran, qui dit avoir conduit à l’intérieur du complexe résidentiel fermé où elle habite mais jamais sur la voie publique².

Un bémol cependant, les femmes n’auront le droit de conduire qu’en “accord avec les lois islamiques”…

Vidéo : Manal Alsharif lors d’un Ted Talk pour parler de son engagement qui lui a coûté 9 jours en prison en 2011!

Un chemin encore long

Certes, le décret royal signe un tournant historique dans la vie de toutes les femmes saoudiennes mais le chemin est encore très long .

Le droit de conduire était l’élément central du combat mais une femme n’a encore pas le droit d’avoir un compte en banque en son nom, limitant ainsi son indépendance financière. Elle ne peut ni travailler, ni étudier sans l’accord de son Mahram, tuteur . Le système en place a tout mis en œuvre pour que le tuteur soit omniprésent et pour créer une dépendance handicapante .

Mais ces 4 dernières années, des chaînes ont été brisées. En effet, les saoudiennes refusent d’être des victimes et entendent bien bousculer les choses. Elles sont plus nombreuses que les hommes sur les bancs de l’université (60% des étudiants sont des femmes) et comptent bien faire entendre leurs voix. Beaucoup choisissent aussi de partir aux Etats-Unis ou en Angleterre pour finir leurs études.

Malgré des choix de carrières limités, elles continuent à mener le combat sur les réseaux sociaux, revendiquant leurs droits.

Open Space en Arabie Saoudite

Témoignage

Sawsana Demdoum, membre d’HEConomist et ayant vécu là-bas pendant 10 ans, a accepté de nous livrer son témoignage.

Il y a une semaine, j’ai reçu un message de mon frère sur le groupe WhatsApp de la famille disant «C’est bon maman, tu pourras conduire en juin».

Je n’en croyais pas mes yeux. Des femmes? Conduire sur Tahlia Street? A Riyadh? En Arabie Saoudite? Je n’en reviens toujours pas! Je suis incroyablement touchée par cette nouvelle car, ayant vécu là-bas, je me dis que quand j’y retournerai dans un an, j’assisterai à ce changement. Et je sais que ce spectacle me laissera sans voix. Tellement de femmes ont protesté pour cela, tellement de femmes sont allées en prison pour défendre ce droit. Leur joie au jour d’aujourd’hui ne peut être décrite.

Pour finir cet exposé, je vous propose une petite immersion dans une journée typiquement «saoudienne» d’une expatriée, moi-même.

Il y a maintenant environ quatre ans, un jeudi typique dans ma vie (l’équivalent du vendredi en occident) se déroulait ainsi.
Je me lève et m’habille machinalement avant d’aller prendre mon petit-déjeuner.
Vers 7h15, il est temps de prendre la route pour aller à l’école. J’enfile donc mon abaya (une longue robe noire que nous devons porter en public en Arabie Saoudite) et je mets mon foulard autour du cou. Comme d’habitude, le chauffeur nous attend devant la porte et nous conduit jusqu’à l’École Française Internationale de Riyadh (EFIR). Une fois à l’intérieur du lycée, tout comme dans les compounds (ensemble de résidences pour les expatriés), nous devons ôter notre abaya.

Après les cours et avant la soirée que nous organisons chez moi, à Al Worood Compound, nous décidons avec des amies d’aller manger dans un fameux restaurant, Applebee’s à Hyatt Mall, un centre commercial. Du coup, facile! J’appelle mon chauffeur et il nous y emmène. Une fois là-bas, nous prenons une table dans la Family Section (la partie pour les femmes et les familles) distincte de la partie pour les hommes dite Single’s Section. Après notre repas, toujours vêtues de nos abaya et de notre foulard autour du cou, alors que nous nous dirigions vers la sortie, la police religieuse (les muttawa) nous aborde. Celle-ci nous demande de couvrir nos cheveux. Nous mettons donc le foulard qui était autour de notre cou sur notre tête et continuons notre chemin. Le soir approche et nous nous rendons dans la salle que j’ai réservé gratuitement afin de tout préparer. Les premiers invités arrivent et sous leurs abaya, les filles sont vêtues de petites robes de soirée et de talons hauts. Les garçons, eux, sont en jean/chemise. Qu’il s’agisse d’une fête d’anniversaire, d’un gathering ou d’une fête à thème, nous nous amusions et sans alcool!

Nous étions vraiment tous dans notre petite bulle où tout allait pour le mieux. En plus de cela, nous, les filles, ne sentions pas du tout que nous étions handicapées par les restrictions du pays, bien au contraire! Si nous souhaitions nous rendre quelque part, il nous suffisait d’appeler nos chauffeurs. Si nous ne voulions pas nous habiller pour aller chez une amie, il nous suffisait d’enfiler notre abaya au-dessus de notre pyjama! C’est une des habitudes qui me manque le plus d’ailleurs! Où que nous allions, nous nous sentions en sécurité, tout était vraiment simple.

J’ai réellement l’impression d’avoir eu une adolescence «privilégiée», dans le sens où tout ce que j’ai vécu là-bas, ce n’est pas possible de le revivre ici, en Occident. Les liens que j’ai tissé avec les personnes de Riyadh, je sais qu’elles sont pour la vie. On vivait dans un environnement où des personnes de cultures, d’origines et de religions différentes se côtoyaient, n’ayant pour seul point commun l’EFIR et le fait de vivre dans le même pays. Il y a même des personnes à qui je n’avais jamais adressé la parole à Riyadh mais à qui je parle ici comme si je les avais toujours connues et je trouve ça fantastique.
L’aspect positif et négatif de mon vécu là-bas se résume au fait que j’étais dans ma petite bulle. Tout était «beau» et tout le monde gentil mais en même temps la «vraie» vie de tous les jours, je ne la connaissais pas.
Durant mes 10 années là-bas, je n’ai jamais vu de maltraitance envers les femmes saoudiennes, je n’ai jamais été choquée par quelqu’un ou quelque chose contrairement à ce que l’on pourrait penser ou lire à travers les médias. C’est donc pour cela que je me suis engagée à écrire ce “petit” témoignage, pour montrer que l’on ne peut pas se permettre d’avoir une image d’un pays fondée uniquement sur ce qu’on lit dans les médias mais qu’il faut le visiter ou vraiment approfondir ses connaissances et recherches afin d’avoir une opinion fondée et objective. C’est pour montrer que même dans un pays tel que l’Arabie Saoudite, qui a une image assez terne, on peut y vivre des choses extraordinaires.

Pour finir, j’aimerais surtout remercier mon père, qui a accepté d’aller jusqu’à Riyadh pour son travail et ma mère qui a accepté de le suivre dans un tel pays, de m’avoir permis de vivre dans un cadre tel que l’Arabie Saoudite, qui reste pour moi une expérience inoubliable.

Asma Mezghani, Sawsana Demdoum & Iason Tsaldaris

“No women, no drive” adaptée en “No women, no cry” par un jeune saoudien.

Références

¹Le Temps, 6 juin 2016, L’Arabie saoudite met au point un plan de diversification de son économie (https://www.letemps.ch/economie/2016/06/06/arabie-saoudite-met-point-un-plan-diversification-economie)

²Le Monde , 26 septembre 2017, Arabie saoudite : le roi signe un décret autorisant les femmes à conduire (http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/09/26/arabie-saoudite-le-roi-signe-un-decret-autorisant-les-femmes-a-conduire_5191878_3218.html