La crise migratoire qui touche l’Europe depuis bientôt huit ans suscite de nombreux débats publics et divise les opinions et les gouvernements. Tiraillée entre ses idéaux d’accueil du migrant et les difficultés à le mettre en place, Bruxelles semble fragilisée sur ce sujet. Pour en savoir plus, je me suis entretenu avec le père Maurice Joyeux, jésuite vivant à Athènes, en Grèce, ou il dirige l’ONG « Jesuit Refugees Service » (JRS Hellas). Zoom sur.

Homme de terrain, le p. Maurice Joyeux s’occupe de plus de 200 personnes, principalement des familles venues d’Afrique, du Moyen-Orient, mais aussi d’Asie. Il m’explique que ces gens fuient des situations de guerres mais aussi de grande misère économique.

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Pour lui, avant de penser à « résoudre » la crise migratoire, il faut d’abord affronter sa violente réalité, immédiate, elle : des millions d’hommes, de femmes et d’enfants fuient les pays en guerre au sud et au sud-est de l’Europe. Leurs pays d’origine sont principalement la Syrie, l’Afghanistan, l’Irak, le Pakistan, mais aussi le Nigeria et l’Érythrée. Pour bon nombre d’entre eux, après avoir perdu leurs maisons, leurs biens, et souvent un ou plusieurs membres de leurs familles, traverser la Méditerranée sur un bateau bricolé, surpeuplé, semble être une option rationnelle.

Pour répondre à cette situation, un grand nombre d’organisations (branches d’institutions internationales, ONG, institutions étatiques, etc.) se sont déployées sur les côtes grecques et italiennes. Ont été mis en place depuis 2015 des hotspots, des centres de première ligne, où sont rassemblés les réfugiés afin de faciliter leur gestion (Lesbos), ainsi que des centres équivalents en deuxième ligne, où les réfugiés sont en standby.

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Malgré leur caractère humanitaire d’urgence, ces installations sont rapidement devenues un enjeu politique.

Il est généralement admis que la gestion d’un tel flux migratoire est une affaire qui concerne l’Union Européenne entière et, par conséquent, qu’elle devrait faire l’objet d’un effort collectif, pensé et appliqué à l’échelle continentale. Pourtant, les pays en première ligne comme l’Italie et la Grèce se retrouvent trop souvent seuls face à un problème qui les dépasse.

L’Union Européenne ne réussit pas à intervenir de manière cohérente : son aide sur le terrain reste approximative et souffre parfois d’un manque de coopération avec les autorités locales. Le gouvernement grec, qui gère la majeure partie du flux de réfugiés, rechigne parfois à apporter son aide afin de garder un contrôle souverain de la crise, m’explique le p. Maurice Joyeux. Cela est d’autant plus couteux pour l’État grec qu’il doit gérer une autre crise, la sienne, qui dure depuis maintenant presque dix ans.

À cela s’ajoute au voisin turc, peu accommodant mais devenu depuis trois ans une pièce majeure du dispositif d’accueil des réfugiés, une position qu’il a su monnayer très cher ! Le régime d’Erdogan a ainsi obtenu plusieurs milliards d’euros pour l’installation de camps à sa frontière avec la Grèce….

Les choses ne sont donc pas simples. L’Union Européenne réfléchit aujourd’hui sur la manière d’agir en amont qui permettrait que les habitants n’aient plus à fuir leurs pays d’origine. Agir en augmentant son aide économique aux pays du Moyen-Orient et d’Afrique, sans pour autant interférer dans leurs régimes politiques, qui sont loin d’être tous des démocraties ? Les aider à lutter contre le terrorisme ? Mais l’intervention des démocraties occidentales au Moyen-Orient et en Afrique peut-elle réellement apporter la paix? Si les intentions sont toutes bonnes, toute intervention dans ces pays peut se retourner contre elle-même : les décideurs européens manquent souvent de contact avec la réalité et leurs interventions peuvent provoquer des mouvements contestataires bénéficiant aux mouvements terroristes, qui prennent souvent avantage du désespoir des habitants.

Ce questionnement est d’autant plus légitime que, souvent, le réel enjeu de ces guerres est d’ordre économique et lié à l’exploitation des richesses en sous-sol de ces pays (pétrole, gaz, coltan et autres) par… les démocraties occidentales ?

Iason Tsaldaris