Il y a quatre ans, le Kunstmuseum Bern héritait de la très controversée collection Gurlitt estimée à plusieurs millions de dollars, mais ce n’est qu’à partir de maintenant qu’il est possible de voir ces œuvres à l’histoire bien particulière. La collection, située à l’étage inférieur du musée, est discrète, exposée sous une lumière parcimonieusement dosée, comme pour mieux coïncider avec le passé sombre de l’histoire, histoire que nous ne manquerons pas de rappeler dans cet article.

Gurlitt – le collectionneur

Hildebrand Gurlitt était un marchand d’art issu d’une famille d’origine juive, ayant participé à la vente de l’art « dégénéré » durant l’ère du national-socialisme. Son fils, Cornelius Gurlitt, jouera un rôle important par la suite puisqu’il sera à l’origine du testament cédant sa collection au Kunstmuseum Bern. Mais intéressons-nous d’abord au père qui étudia l’histoire de l’art à Dresde, à Berlin et à Francfort-sur-le-Main : il commence à travailler en dirigeant le Musée du Roi Albert de Zwickau jusqu’en 1930 et montre un intérêt particulier pour les peintres contemporains, par exemple Erich Heckel ou Karl Schmidt-Rottluff, pour lesquels il dédiera une exposition. Cependant, Hildebrand Gurlitt perdra sa position à Zwickau à cause de son goût prononcé pour l’art moderne alors banni, son côté trop dépensier et parce qu’il n’était pas en mesure d’obtenir le « certificat d’aryanité » du fait que sa grand-mère provenait d’une famille juive.

Suite à son licenciement, il décide de s’installer à Hambourg en tant que marchand d’art où il gagnera son indépendance et rencontrera un grand succès. Malgré le tort causé par les nazis en lui faisant perdre sa place à Zwickau, Gurlitt est embauché comme acheteur d’art pour le « Führermuseum » et est aussi chargé par le ministère de la propagande de vendre l’art « dégénéré » des musées allemands à l’étranger. Tout en occupant ces postes à responsabilité, Hildebrand Gurlitt constitue une collection privée composée principalement d’œuvres d’avant-garde ou relevant de l’art moderne du début du XXe siècle.

L’art « dégénéré »

C’est sous cette expression qu’était désigné officiellement l’art non-conforme à l’idéologie du régime nazi, à savoir l’idéal esthétique et moral du nouveau régime. Ainsi, pour que l’art serve de propagande, museler et contrôler la culture était l’une des premières préoccupations du régime, qui voulait faire taire l’opposition. En 1935, les artistes furent contraints d’adhérer à la « Chambre de la culture du Reich », placée sous la tutelle de Joseph Goebbels, pour pouvoir y exercer leurs talents.

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Otto Dix, La Famille de l’artiste, 1927, huile sur bois, Städel Museum, Francfort-sur-le-Main. Un exemple d’art « dégénéré » non-conforme à l’idéologie du régime national-socialiste.

De juin à novembre 1937 fut organisé à Munich une grande exposition d’art « dégénéré » dans laquelle on présentera 730 œuvres d’une centaine d’artistes, choisies parmi 20’000 œuvres saisies dans les musées allemands. On comptait notamment des artistes comme Nolde, Kirchner, Picasso et Chagall. L’intégralité des œuvres ainsi réunies était exposée au public comme étant la production d’artistes bolchéviques et juifs. Enfin, les visiteurs étaient invités à confronter les productions de malades mentaux et celles de représentants de l’avant-garde pour pouvoir mettre en évidence les similitudes entre les deux types de productions et stigmatiser la perversité des artistes.

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Wolfgang Willrich, La Famille, 1939. Un exemple d’œuvre de propagande du régime nazi.

La controverse de la collection

À la mort de Hildebrand Gurlitt, c’est donc son fils, Cornelius Gurlitt, qui hérita de l’imposante collection d’art, dont une partie de celle-ci avait été saisie à des collectionneurs et à des galeristes juifs. Ce dernier vécut pendant plusieurs années à Munich au milieu de centaines de toiles, dessins et esquisses. Ceci n’était cependant qu’une partie de la collection car il possédait en outre 239 œuvres dans sa maison de Salzbourg. Dans son testament, Cornelius Gurlitt (1932-2014) décida de léguer son exceptionnelle collection (et toute la controverse qui va avec) au Kunstmuseum Bern. Peu avant sa mort, Gurlitt avait conclu un accord avec le gouvernement allemand stipulant que les œuvres volées seraient restituées à leurs propriétaires.

Si visiter l’exposition (jusqu’au 4 mars 2018) permet d’apprécier la qualité des travaux artistiques, on ne pourra passer à côté de l’histoire pesante expliquée tout au long de la visite, visite qui se fera bien évidemment dans le respect et en mémoire des victimes du régime national-socialiste.

Alexandre Lachat