A la suite de notre article du 14 novembre 2017 intitulé « l’Hypocrisie Féministe« , deux lectrices ont pris l’initiative de répondre à celui-ci dans une lettre ouverte.


Cher Iason, cher comité du journal HEConomist,

Votre article publié sur le site HEConomist en date du 14 novembre dernier nous est apparu comme problématique à suffisamment d’égards pour que nous prenions le temps de revenir sur un certain nombre d’aspects qui s’y trouvent soulevés et y répondions.

En effet, le ton de votre article s’inscrit très bien dans l’attitude généralisée que l’on peut observer dernièrement, que ce soit dans les débats concernant le harcèlement à l’université, de manière plus générale le sexisme, dans le milieu de la culture ou, tout simplement, sur la nécessité actuelle du féminisme. Ton qui nous est d’autant plus déplorable qu’il traduit d’une inquiétante tendance à traiter ces thèmes avec plus ou moins (surtout moins) de sensibilité et de recherches. Il semblerait que ce soit un mal de notre temps ; tout le monde doit avoir un avis sur tout et surtout l’exprimer – de manière galvanisante, bien entendu –, afin de se construire en opposition, en distinction des autres, plutôt qu’avec, en dialogue et de manière ouverte. Votre avis est situé et la moindre des choses serait de prendre en compte qu’il existe une humanité dont la moitié vit des situations que vous ne vivrez jamais et avec laquelle il serait bon de dialoguer. Ainsi, notre réponse n’est pas une attaque à votre liberté d’expression, mais plutôt l’expression de notre déception face au manque de critique, de rigueur et de curiosité dont votre article n’est que l’énième témoin sur la problématique complexe du harcèlement et du féminisme.

Partant dans l’espoir que vous ou vos lecteurs/trices seront enclin·e·s à discuter plus avant ces thématiques, nous voudrions reprendre certains points qui sont non seulement basiques, mais essentiels à une position rigoureuse et critique :

Pour l’histoire qui vous sert de préambule à votre billet, soulignons que retirer une plainte n’innocente pas quelqu’un·e. Michael Fallon démissionne. Il n’est pas viré. Il a peut-être subi des pressions dans ce sens, mais ce n’est pas à nous de spéculer à ce sujet, tout comme alors l’on pourrait avancer l’hypothèse que Brewer a également dû subir des pressions et ainsi de suite. Ce ne sont que des suppositions et non des faits. Le débat ne doit pas s’y attacher. Les faits sont qu’une personne a dénoncé une autre pour harcèlement et que ce qui compte au sens de la loi pour établir ce qu’est un cas de harcèlement n’est pas l’intention de la personne harceleuse, mais le ressenti de la victime. C’est une question que personne d’autre que les autorités saisies de cette question ne devrait trancher – ni les médias, ni les réseaux sociaux, ni les apprenti·e·s journalistes.

De plus et pour rappel, le fait qu’une procédure pénale n’aboutisse pas ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de comportement problématique, juste que leur intensité n’a pas été jugée suffisante pour remplir les éléments constitutifs d’une infraction pénale. Il existe aussi bien des barrières économiques, sociétales, psychologiques, etc. qui peuvent se mettre en travers de la mise en œuvre et conduite d’une procédure judiciaire. Enfin, il se peut tout à fait qu’une procédure civile ou même administrative, quant à elle, aboutisse et reconnaisse une situation comme relevant du harcèlement, sans pour autant que cela ne soit assorti d’une condamnation pénale. Par conséquent, n’oubliez jamais que ce n’est pas parce qu’une personne n’est pas condamnée pénalement qu’elle n’a pas harcelé une autre.

Mais ce cas nous permet en effet de discuter d’un problème global : celui du sexisme et du harcèlement (qui en est une émanation).

Le harcèlement sexuel met également terme à des carrières. Le harcèlement est une des manifestations d’un système de domination des hommes sur les femmes, de ceux qui ont plus de pouvoir sur ceux qui ont en moins. Donc oui, elles sont victimes¹. Cela ne « met pas les femmes dans des positions extrêmement difficiles ». C’est une violence systémique envers les femmes qui sont majoritairement victimes, tant sur le plan quantitatif que qualitatif (manifestations de violence avec les conséquences les plus graves). Cela brise des vies également, bien que les fausses accusations soient aussi problématiques. Mais ne prenons pas un arbre pour cacher la forêt².

Le harcèlement de rue, « ces microagressions », est une conséquence du même système de domination. Elles y participent et le renforcent. C’est également une violence. Aborder une fille n’est pas « une partie de roulette russe». Pour ne pas « finir au poste », une notion fondamentale permet à toutes et tous de faire la différence : le consentement3 ! Car oui, ce qui permet de distinguer drague, flirt ou harcèlement, c’est bien cette notion qui finalement ne semble pas aller de soi⁴. Nous savons très bien faire la différence entre une approche et une attaque, merci. Pas d’inquiétude, avec respect et pourquoi pas audace, il vous est toujours possible de flirter et on ne veut pas vous en empêcher, mais trop souvent cet ingrédient est manquant. Désolée, mais me mettre la main au cul ou m’interpeller dans un bar pour faire rire vos ami·e·s à mon malaise, cela n’a jamais été de la drague.

Non, nous ne voulons pas d’un homme « qui [nous] me veut » au sens où vous semblez l’entendre. Qu’une personne avec laquelle je décide d’être en interaction, d’avoir une relation, un one-night-stand, m’exprime son désir, oui. Qu’elle me l’impose, qu’elle veuille me posséder comme une chose, m’aliéner, non.

Non, complimenter une femme aujourd’hui n’est pas remettre en cause son intelligence. L’article que vous faites, par contre, l’est. Revoyez la définition du harcèlement. Là aussi ce qui vous manque c’est la notion de réciprocité/consentement et la vision globale.

Le harcèlement n’est pas une plaisanterie. Une législation est indispensable pour protéger les victimes. Non, une femme n’est pas responsable de son agression. Non, elle ne porte pas la culpabilité de ne pas avoir pu se défendre. C’est l’agresseur, « la rencontre indésirable » qui est coupable. Il doit pouvoir être poursuivi et puni selon la loi.

Non, l’époque de nos parents n’est pas celle que vous décrivez. Les femmes étaient également harcelées. Non, ce n’est pas à elle de porter la culpabilité de ne pas voir su l’imposer comme tel. C’est « l’homme trop débordant » qui est coupable. Il n’a jamais inspiré la pitié. Il a toujours été au pouvoir et voulu en abuser. C’est le principe du harcèlement et il existe depuis bien plus qu’une génération⁵. Si aucun texte de loi ne peut « mettre fin à la lourdeur d’un homme », il nous faut des lois pour changer ces comportements.

Oui, la femme est victime du système de domination patriarcal en place dans notre société. Mais ne me défendez pas, je m’en charge ! Et si vous voulez aider et nous considérer comme vos égales, vous serez le bienvenu, mais il faudra faire l’effort d’écouter.

Encore un point : les études genre sont indispensables. Vous confondez l’étude des procédés de domination et la victimisation. Votre coup de sang est indigne d’une démarche universitaire qui traite les différents savoirs pour ce qu’ils sont dans leurs richesses de perspectives et apports. Sur quel piédestal vous croyez-vous pour discréditer un champ entier d’études ? C’est à cause de réflexions de ce type que pendant des années, les femmes ont été tenues à l’écart du champ du savoir scientifique et ce domaine a enfin permis de faire avancer les pratiques vers plus d’égalité. L’émergence de se courant d’étude est le fruit d’une lutte, une lutte pour une société plus juste et égale ; merci de ne pas la trainer dans la boue sans fondement.

Donc, oui, les femmes sont défavorisées, discriminées en raison de leur sexe. Et oui, c’est une construction de notre société. Les femmes qui témoignent sur les réseaux sociaux ne « s’obstinent pas à victimiser la femme ». Ce sont des victimes qui trouvent un lieu pour exprimer une souffrance, une injustice, une violence que certains voudraient qu’elles taisent. Ce n’est pas une conviction ou une obsession, ce n’est pas une passion ou une haine. Ce sont des victimes.

Citer Simone de Beauvoir ne dupe personne. Relisez cette phrase et surtout contextualisez là. Le féminisme vous gêne, c’est normal ; il vous oblige à vous questionner. Êtes-vous prêt à réfléchir à vos privilèges, à vous demander ce que serait votre vie si vous étiez né autre ? Nous le sommes et j’espère que nous trouverons des personnes qui le seront aussi.

Lisa, étudiante en HEC Lausanne et Clémence, assistante en droit, Lausanne

 

Sources

1 Voir https://www.seco.admin.ch/seco/fr/home/Publikationen_Dienstleistungen/Publikationen_und_Formulare/Arbeit/Arbeitsbedingungen/Studien_und_Berichte/risiko-und-verbreitung-sexueller-belaestigung-am-arbeitsplatz.html et en France l’excellente enquête VIRAGE. Sur la méthodologie de la production de statistiques sur les questions des violences faites aux femmes http://ses.ens-lyon.fr/articles/les-violences-conjugales-un-objet-nouvellement-saisi-par-la-statistique-francaise-135150 .

2 http://www.crepegeorgette.com/2014/10/13/fausses-allegations-viol/

3 https://www.youtube.com/watch?v=oQbei5JGiT8

4 Pour des très bons exemples sur les différences cf. http://www.formation-sans- harcelement.ch/brochure/.

5 Voir Liz Kelly https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-1-349-18592-4_4