La politique a peu à voir avec les idées. C’est un constat triste mais réaliste. Lors des élections, peu de choses se jouent sur le fond, plus de choses se jouent sur la forme, et tout se joue sur la communication. C’est sur la communication que Clinton a perdu les élections. Et c’est sur la communication que les démocrates les reperdront.

La mort des idées

Ce que les élites ont du mal à comprendre, et c’est là une preuve de leur manque total de contact avec leur électorat, c’est qu’à peu de choses près, plus personne n’est disposé à croire à leur vertu. De fil en aiguille, on en est arrivé à un problème bien plus large et généralisé.  La nature des structures politiques actuelles rend impossible un accès à un poste d’influence sans se prêter à ce genre de pratiques. Ce serait d’ailleurs insensé de stigmatiser une personne en particulier pour jouer le jeu d’un problème structurel… Comme le disent les anglais : « blame the game, not the player ». Cette anomalie structurelle, angle d’analyse qui ferait jubiler les sociologues, est cependant un miroir de la nature humaine (là ils se calment). La corruption n’est-elle pas inhérente à la politique ? La relation entre pouvoir et dérision ne nous est-elle pas familière ? Si. Les idées se sont toujours vendues au pouvoir. Combien de fois dans l’histoire l’idéal démocratique selon lequel les idées s’affrontent devant les yeux du peuple a-t-il été maltraité par le mépris des élites ? Beaucoup de fois. « Ils ne se servent de la pensée que pour autoriser leurs injustices, et n’emploient les paroles que pour déguiser leurs pensées », nous disait Voltaire. Cela est d’autant plus vrai pour les États-Unis, où l’ampleur de la machine bureaucratique et son nombre de niveaux en raison du fédéralisme, sa proximité avec Wall Street, et le poids des lobbys, pour ne citer qu’eux, influent sur l’exercice démocratique au jour le jour. Il est donc loin de l’absurde d’assumer que les élections ne se sont pas jouées sur les idées.

Ce manque de fond idéologique en politique est d’autant plus vrai que nous traversons une période d’irénisme. Sans « Empire du Mal », pour reprendre l’expression de Reagan, il n’y a pas de guerre. Et il est toujours plus facile d’avancer une idéologie dans les moments charnières de l’histoire, là où « tout se joue ». C’est ainsi que Woodrow Wilson, au moment d’entrer dans « la guerre pour mettre fin à toutes les guerres », avance le libéralisme. Ou que les bolchéviques, au moment de renverser Nicolas II, croient plus que jamais en l’idéal communiste. Enfin, c’est pour combattre cette même doctrine que Harris Truman met en place la doctrine de l’endiguement. Pour tout le sang et le malheur que portent en elles les guerres, les ultimatums et les occupations, elles ont la capacité d’unir un peuple.

Le règne de la communication

Lors des discours ou des débats des dernières années, les « visions » ont progressivement laissé leur place aux agrégats de mesures, se résumant a des phrases clés, des slogans. Dans ce genre de situations où manque le fond du débat, tout ne peut se jouer que sur la communication. Si le programme est meilleur mais que sa communication au public est moins bonne, alors le programme est moins bon. C’est précisément sur ce point que la campagne de Clinton a grotesquement échoué. Et c’est en ce moment, ces derniers mois qui ont suivi sa défaite, qu’elle et son colossal réseau de communication ont pavé le chemin de la défaite des démocrates en 2020.

Sur cette photo se trouvent l’écrasante majorité des présentateurs des émissions politiques américaines (ou ceux qui le deviennent à l’heure du besoin). Cette écrasante majorité mena une méticuleuse campagne anti-Trump lors des élections de 2016. À la fois amusantes et intéressantes, ces émissions sont en réalité une combinaison d’humour et de politique digne d’un grand génie, construisant un contenu léger et sérieux qui donne parfois l’impression d’avoir une culture politique.

Elles passèrent les mois avant les élections à critiquer et moquer le candidat républicain. Seulement, la critique, souvent tournant à la moquerie, fut perçue comme une humiliation par les supporteurs de Trump, contribuant finalement plus à l’obstination de l’électorat Trump qu’au renforcement de celui de Hillary. Et ce furent des erreurs évidentes, amateurs et avilissantes : quand John Oliver alarme que le pays soit « plus divisé que jamais », comment peut-il imaginer que se moquer des électeurs de Trump est une solution ? Quand ces présentateurs condamnent à l’unisson le candidat républicain pour ne pas vouloir reconnaitre le résultat des élections si jamais il venait à perdre, comment peuvent-ils inviter Hillary Clinton les uns après les autres pour faire la promotion de son livre What Happened après sa défaite ? Comme l’a prévenue son mari, qui lui a gagné, les gens allaient tout simplement répondre « you lost ».

La défaite démocrate : une question d’attitude

Quand les élections se jouent sur la communication, un candidat est réduit à l’attitude de son discours. Quand un candidat parle ouvertement des inégalités raciales américaines, il passe pour quelqu’un de « progressiste ». Mais quand ce progressisme tourne à l’inquisition, l’attitude blesse. Les démocrates ont perdu les élections à force de tenir des individus responsables pour des problèmes structurels. Ils ont perdu les élections à force de penser que pour palier à une discrimination, il suffisait de contre-discriminer le groupe dominant de la même manière. Brendan O’Neill résume dans The Spectator cette réalité fatale pour la gauche américaine, en répondant à leur interrogation « Trump ! how did this happen ? » :

« It happened because you banned super-size sodas. And smoking in parks. And offensive ideas on campus. Because you branded people who oppose gay marriage ‘homophobic’, and people unsure about immigration ‘racist’.

Because you treated owning a gun and never having eaten quinoa as signifiers of fascism. Because you thought correcting people’s attitudes was more important than finding them jobs. Because you turned ‘white man’ from a description into an insult. Because you used slurs like ‘denier’ and ‘dangerous’ against anyone who doesn’t share your eco-pieties. Because you treated dissent as hate speech and criticism of Obama as extremism. Because you talked more about gender-neutral toilets than about home repossessions. Because you beatified Caitlyn Jenner. Because you policed people’s language, rubbished their parenting skills, took the piss out of their beliefs.

Because you cried when someone mocked the Koran but laughed when they mocked the Bible. Because you said criticising Islam is Islamophobia. Because you kept telling people, ‘You can’t think that, you can’t say that, you can’t do that.’

Because you turned politics from something done by and for people to something done to them, for their own good. Because you treated people like trash. And people don’t like being treated like trash. Trump happened because of you ».

Un an après les élections, les démocrates ne semblent pas avoir appris leur leçon. Dans une défaite politique qu’ils considèrent « historique », ils ne surent pas se remettre en question. Ils ne voulurent pas comprendre et accepter leur part de responsabilité dans la défaite. De manière assez ironique, ils ne sentirent aucune honte après avoir perdu contre un candidat qu’ils traitèrent de tous les noms. Dans ces conditions, la réélection de Trump en 2020 semble assurée.

Il est dangereux d’avoir raison dans des choses où des hommes accrédités ont tort.

Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude ; il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l’étendue de la corruption humaine. Puis, lorsque leur éducation en ce genre est faite, elles s’élèvent à une indulgence qui est le dernier degré du mépris. On arrive à la divine mansuétude que rien n’étonne et ne surprend, de même qu’en amour on arrive à la quiétude sublime du sentiment, sûr de sa force et de sa durée, par une constante pratique des peines et des douceurs.

 

Iason Tsaldaris

Sources

  1. Dialogue xiv, Le Chapon et la Poularde (l763); reported in Bartlett’s Familiar Quotations, 10th ed. (1919)
  2. https://blogs.spectator.co.uk/2017/01/trump-how-did-this-happen/
  3. « Catalogue pour la plupart des écrivains français qui ont paru dans Le Siècle de Louis XIV, pour servir à l’histoire littéraire de ce temps, » Le Siècle de Louis XIV (1752)
  4.  La comédie humaine de Balzac – Honoré de Balzac : http://dicocitations.lemonde.fr/citation_auteur_ajout/46131.php