La nature, dans son processus évolutif Darwinien, crée des individus différents les uns des autres. Dans la nature, les hommes ne naissent pas égaux. L’homme n’échappe pas à ce processus. Certains sont grands, d’autres petits, d’autres forts et ainsi de suite. Il est difficile de poser un jugement sur ce processus et de dire si cela est bon ou pas. Ce jugement nous revient à tous, mais la vérité inconditionnelle n’appartient à personne.

Ce qui nous appartient par contre, est de savoir comment formuler la société à partir de ces différences inhérentes, de cet assemblage hétéroclite d’individus. La question s’est posée à travers les siècles jusqu’à aujourd’hui. Elle doit effectivement être posée tous les jours et dans toutes les sociétés afin de sans cesse repenser le modèle présent. A travers l’histoire, cet ensemble d’individus a pris de multiples formes, allant de la tyrannie à l’anarchie en passant par le communisme, la démocratie, les matriarcats, la monarchie, l’oligarchie et bien d’autres. Sous toutes ses formes, la société a toujours attribué différents rôles à des individus différents, générant de ce fait une certaine inégalité, parfois justifiée, parfois pas. La société démocratique libérale d’aujourd’hui alloue, sur papier, les places de choix par la méritocratie.

Il n’y a pas si longtemps, dans un des documents les plus importants de l’histoire de l’Homme moderne, les pères fondateurs de la Déclaration des droits de l’Homme écrivirent comme article premier : « (…) Les distinctions sociales ne peuvent être que fondées sur l’utilité commune. ». C’est sur ce principe (et d’autres) que se fonde la démocratie socialo-libérale d’aujourd’hui. La question est de savoir si la société actuelle et la direction qu’elle prend suit cet article du mieux qu’elle peut. Thomas Piketty s’est penché sur la question et a résumé sa pensée dans son livre « Le Capital au 21e siècle ». Ses principaux arguments sont résumés ici.

Pour Piketty, c’est l’accumulation de capital qui menace de violer ce premier article de la Déclaration des droits de l’Homme. Différents outils peuvent en rendre compte : le ratio capital/revenu, l’inégalité de richesse et de revenu et l’héritage. Ces différentes mesures sont analysées à travers le temps et l’espace, ce qui permet une perspective éclairante sur l’évolution de l’inégalité à travers l’histoire.

Les deux sources principales de revenu d’un individu sont le revenu qu’il tire de son travail et le revenu qu’il obtient du capital qu’il possède. Le ratio des deux fournit une information sur l’évolution de l’un par rapport à l’autre. Selon Piketty, ce ratio est en train d’augmenter. Ceci est la résultante de deux forces. D’une part l’augmentation importante du capital après la grande destruction résultant des deux guerres mondiales, d’autre part la diminution de la croissance du revenu du travail, due à la diminution du progrès technologique et de la croissance démographique. Le taux d’intérêt sur le capital est supérieur au taux de croissance, ce qui génère mécaniquement l’augmentation de ce ratio. Le capital augmente donc d’année en année, ce malgré la diminution du taux d’intérêt (qui est fonction de la disponibilité en capital (plus de capital, moins d’intérêts)).

L’inégalité de revenu concerne ce que les personnes gagnent via leur travail, tandis que l’inégalité de richesse concerne ce que les personnes possèdent. La tendance ici semble évidente. L’amélioration de l’éducation, de la technologie et la globalisation ont permis l’augmentation du top 20% des plus hauts revenus, tandis que les revenus de capitaux ont permis la forte augmentation du top 1% des plus hauts revenus.

L’inégalité de richesse avait substantiellement diminuée lors du siècle dernier. Les causes de cette diminution étaient les guerres mondiales et l’importante croissance qui leur a succédé. La supériorité du taux de croissance au taux d’intérêt a permis la stagnation du capital pendant quelques décennies. Cependant, cette anomalie a cessé et le capital a repris son importance d’avant-guerre (début du 20e siècle).

Piketty prédit que l’héritage sera de plus en plus concentré dans le futur, égalant éventuellement des niveaux d’avant-guerre, où les riches étaient seulement ceux qui héritaient, étant donné que ces niveaux de richesses étaient inatteignables par le simple salaire et l’épargne. Ici de nouveau, la supériorité du taux d’intérêt au taux de croissance jouera un rôle important et permettra une accumulation de richesse. Nota bene : l’héritage moyen en France constitue aujourd’hui 18% des ressources d’une vie de l’individu moyen. Ce niveau s’élevait à 25% avant-guerre, et a chuté à 10% après-guerre pour ensuite remonter au niveau actuel. Piketty prédit qu’il atteindra de nouveau les 25%.

Ces différentes mesures nous montrent que l’inégalité est donc bien présente dans la société d’aujourd’hui et que la société devient de plus en plus inégalitaire. Cette distinction sociale est-elle fondée sur l’utilité commune ? Telle est la question.

Charles Emsens