Sans être un chef d’œuvre (à mon sens), le dernier film de W. Allen est un bel opus. Intrigue bien construite, mécanique tragique parfaite, représentation finement ciselée et très juste de la psychologie humaine, avec des plans léchés, un casting solide, un bon jeu d’acteurs et une foule de symboles, à commencer par l’idée de la roue de la fortune contenue dans le titre et qui pose la question de savoir ce qu’est le hasard. Le hasard est-il un des bras du Destin ? Un Destin qui dirigerait tout?

Ce film présente un drame dans le plus pur style classique. Et il est une réussite sur le plan visuel – avec des images qui renvoient au meilleur de la photographie (on pense notamment parfois à Saul Leiter et son New-York de pluie et de couleurs vives).

On aime se trouver transporté dans l’univers de l’Amérique des années 50 et son charme pictural irrésistible – l’histoire se déroule à Coney Island, un resort balnéaire au sud de Brooklyn. On aime ce récit correctement rythmé, cette œuvre très théâtrale avec ses références à Hamlet et à la tragédie athénienne. Mais…on rit peu alors que le film, au début, semble promettre du rire. Le film contient certes une dose – réduite – de comique (de tragi-comique précisément). On aurait pu souhaiter que cette dose soit un peu plus élevée. On sort de la salle de cinéma en étant tout sauf réconcilié avec la nature humaine. On a pris, pour sûr, et comme souvent avec Allen, une bonne leçon de réalisme et de défiance vis-à-vis d’autrui. Le réalisateur décrit une fois de plus l’imbroglio infernal que peuvent être des relations humaines ; « living is messy » (« vivre est chaotique ») disait un des personnages de « Melinda and Melinda ».

« Wonder Wheel » ou comment une situation contenant en germe un aboutissement tragique, un effondrement, court vers cette déchéance, mue par un Destin peu favorable et avec comme accélérateur dramatique les passions destructrices des personnages. Des personnages qui semblent tous avoir échoué (ou y être destiné) dans la vie…et s’être échoué comme des épaves sur la plage de Coney Island. Ils ont tous eu une existence abîmée par des malheurs ou des erreurs qu’ils ont commises – sauf le héros principal et narrateur, Mickey (Justin Timberlake). L’héroïne centrale, Ginny (Kate Winslet), actrice ratée, a fini par être serveuse ; sur le plan sentimental, elle ne se pardonne pas d’avoir trompé son premier mari qui l’a quittée, la laissant seule avec leur fils. Son nouveau mari (Humpty, joué par James Belushi), opérateur de manège, a fini par se raccrocher à elle après la mort de sa femme qui l’a dévasté. Et sa belle fille (la fille de Humpty) Carolina (Juno Temple) – qu’elle déteste et dont elle va être terriblement jalouse – tente de s’élever à travers des études, mais elle est poussée vers le bas par cette sorte de force gravitationnelle qui écrase tous les personnages…

Quelle est notre marge d’action face au Destin ? « Sommes-nous responsables de nos erreurs, ou est-ce le Destin qui gouverne tout ? » demande Ginny au jeune Mickey dont elle s’est éprise. Ginny pense pouvoir construire à côté de son mariage inharmonieux et miné par la routine une nouvelle histoire avec quelqu’un de beaucoup moins âgé qu’elle. Elle s’illusionne (et semble en être en partie consciente).

Tous les personnages s’illusionnent. A Coney Island, au parc d’attractions, la grande roue, la « Wonder Wheel » – un des plans finaux du film – fait monter, mais elle finit par redescendre, c’est voulu comme cela. Tout va vers le déclin. W. Allen semble vouloir avec ce film, comme souvent, nous livrer un message plutôt pessimiste sur l’existence.

Si ce film était un tableau, ses couleurs dominantes seraient des tons rouges. Le rouge de la passion amoureuse (qui consume Ginny et Carolina), de la colère (qui anime tour à tour les personnages), le rouge du sang et du meurtre (…je n’en dirai pas plus, de peur de « spoiler »). Beaucoup de plans ont une teinte rougeoyante. Ginny est rousse. Son fils aussi, et il s’amuse à allumer des feux, atteint d’une forme étrange de pyromanie (qui fait rire par ailleurs).

Ce film, très soigné esthétiquement, est en tout cas, malgré (ou grâce à) son côté très sombre, une belle œuvre artistique proche des drames purs (sans touches comiques) qu’avaient été « Match point » et « Cassandra’s Dream ». On notera en particulier cette similitude : comme dans ces deux films, dans « Wonder Wheel », celui qui porte l’essentiel de la responsabilité de l’événement tragique central du film s’en tire sans avoir à répondre de son attitude criminelle et cynique.

Raphaël Delbée

Références : « Wonder Wheel », de Woody Allen, avec Kate Winslet, James Belushi, Justin Timberlake, Etats-Unis, 2017.