Avez-vous pris le temps de vous renseigner sur l’objet Monnaie Pleine soumis au vote le 10 juin prochain ? Si oui, vous aurez remarqué une lame de fond qui veut que chaque camp accuse l’autre de ne pas comprendre le fonctionnement du système de la création de monnaie. Un des (rares) économistes défendant l’initiative a été jusqu’à dire que seuls 5 individus au monde (dont lui) avaient une connaissance absolue du processus. Et c’est vrai qu’on qualifie souvent l’objet d’incompréhensible. Pourtant les bases sont simples et les conséquences probables de cette fausse bonne idée émergent sans avoir besoin de faire partie des 5 élus.

La base de la création de monnaie

En deux mots, la monnaie n’existe que parce qu’un territoire économique définit une valeur d’échange commune pour toutes transactions dans l’espace de ses frontières et que chaque acteur économique de cette région accepte d’y placer sa confiance. Historiquement, la monnaie était étalonnée sur un métal précieux dans lequel la convertibilité était assurée. Progressivement, la convertibilité a disparue mais il était toujours entendu que la valeur de la monnaie reposait sur des réserves tangibles d’or ou d’argent. Puis, tout l’or du monde n’aurait plus suffi et il fût décidé qu’une monnaie peut exister d’elle-même sans étalon ou caractère plein. Et la création de monnaie a progressivement dépassé la capacité d’action des états qui ont donné cette responsabilité aux banques commerciales qui émettent aujourd’hui 90% de la masse globale (aussi appelée monnaie scripturale, la monnaie de banque commerciale est créée lors de l’émission de crédit). La BNS, elle, s’applique à la création de monnaie physique (billets et pièces, pour 70-80M par année) et à la préservation d’un niveau du franc suisse confortable pour notre économie. Et c’est déjà beaucoup.

Notre problème et leur « solution »

Il y a une peur bel et bien justifiée que l’économie, par son caractère cyclique, connaitra de nouvelles crises. Bien souvent, lors des turbulences de la finance mondiale, ce sont les banques commerciales qui sont blâmées ; on leur reproche un manque de réserves, de garantie et un trop grand appétit pour le profit. Pour combattre cet état des choses, un mouvement de pensée assez important dans le monde veut rétablir une monnaie dite pleine dont la création serait dans les mains de l’état qui en deviendrait l’unique émetteur et posséderait un contrôle absolu sur elle. Un retour en arrière dramatique qui n’accorde aucune considération à la réalité du terrain.

Comment l’initiative se trompe

Il est important de comprendre le rôle actuel de la BNS pour réaliser à quel point l’institut ne serait pas à la hauteur de la tâche qu’on souhaiterait lui confier. La BNS est un organisme indépendant de l’état (propriété à 55% des cantons, environ 30% d’actionnaires privés et 15% des banques cantonales) à qui la Confédération confie la mission d’assurer sa politique monétaire. Elle fût surtout visible dans son action lors de l’instauration du taux plancher pour lequel elle dût faire tourner « la planche à billet », se devant d’acheter suffisamment d’euros en francs suisses pour contrer l’importation massive de capital dans notre monnaie. Le bilan de la BNS est passé de 92 milliards en 1998 à 750 en 2016, une hausse majoritairement attribuable à cette guerre contre le franc fort. Pour l’aider dans sa mission et lui permettre de lutter contre des géants comme la FED ou la Chine, la BNS existe sous un régime assez exceptionnel depuis qu’on lui a retiré l’obligation de garantir la convertibilité en or du franc, puisqu’on exige d’elle qu’un minimum de 2.5% de réserves minimales (10% pour une banque commerciale) et qu’elle possède un arsenal d’outils financiers très larges (swap, taux de prise en pension, de nantissement, etc.). Avec toute cette liberté d’action et la bonne volonté du monde, le total actuel du bilan de la BNS ne représente même pas un dixième de ce qu’elle devrait être capable de garantir si l’initiative passe (soit tous les francs en circulations, physiques et scripturaux, pour un montant estimé à environ 10 trillards) et refuse d’ailleurs la mission que veulent lui confier les initiant dans sa réponse à l’objet. Même si cette tâche lui était imposée, la BNS ne pourrait que produire de l’argent en masse avec encore moins de garantie que ce qu’on demande actuellement aux émetteurs principaux de la monnaie.

Et cette monnaie, qu’aurait-elle de plus qui la rend pleine ? Rien, rien du tout. Tous les crédits seraient émis par le même organisme central. Cette initiative est à contrecourant du chemin vers lequel s’engage pour l’instant la diffusion de richesse : par le peuple et décentralisée (crowdfunding, monnaies basées sur la technologie blockchain, etc). On parle de confier à un état qui gère plutôt mal les ressources qu’il a déjà de planifier à l’avance les besoins en crédits de chaque acteur économique de la 20ème plus grande économie du monde. C’est demander à un pays qui base la richesse de son territoire sur la liberté économique et sociale de confier le cœur de ce qui marche à un organisme central planificateur. Contre toute attente, Staline n’est pas au comité d’initiative.

Avenir Suisse a mené une étude qui démontre qu’une monnaie pleine « ne résout pas la vulnérabilité systémique des banques, présente un risque pour l’indépendance de la BNS [et] un risque de tomber dans l’économie planifiée » et que la monnaie qu’on appellerait pleine « n’est pas plus pleine qu’un billet de banque de la BNS et ne prétend pas refléter quoi que ce soit de réel ».  Monnaie pleine entrainera un ralentissement économique dû à la pénurie prévisible de crédit dans le nouveau système planificateur, détruira le marché bancaire en lui retirant son corps de métier (Michel Juvet, associé chez Bordier & Cie, estime que 2 ou 3 établissements suffiront si l’initiative passe, contre 300 aujourd’hui, le secteur représente 6% des emplois du pays), ne pourra pas prévenir les crises dues à la soif spéculatrice qui sont soit importées comme en 2008, soit causées par des acteurs économiques autres que les banques et sur lesquels l’initiative ne peut rien (Hedge funds et fortunes privées constamment à la recherche de 10+% dans une économie stabilisée à une croissance plus proche de 2%) et ferra un moins bon travail pour combattre les crises dites de la dettes que les régulations déjà mises en place par la Finma, qui sont parmi les plus strictes au monde. Voter oui ce n’est pas punir les spéculateurs, que d’autres marchés accueilleront les bras ouverts, mais risquer de faire perdre son emploi à votre voisin qui travaille à la caisse chez Raiffeissen, empêcher votre grand-mère de ré-hypothéquer la maison pour refaire la peinture et de manière plus générale, forcer une industrie qui s’est beaucoup régulée (certains spécialistes prédisent qu’un nouveau 2008 ne ferait pas trembler la Suisse grâce entre-autre à la hausse des couvertures et une meilleure séparation des activités au sein de la banque) à perdre son avantage compétitif qu’est sa flexibilité et, avec elle, notre croissance économique. Il faut continuer de réguler car le progrès ne doit pas être illimité sous peine de devenir incontrôlable mais il ne faut pas non plus qu’il soit inexistant. Nous marchons inexorablement vers des changements nécessaires et cet objet n’est qu’un boulet qui ralentira l’arrivée de ce demain meilleur.

Nelson Dumas

 

Sources

  • les articles « Monnaie pleine : les failles de l’initiative décortiquées » par Eva Zaki, Bilan N°6 p.24
  • « Monnaie pleine : l’initiative que personne ne comprend » divers auteurs, Bilan N°7 p.14