Certain∙e∙s pensent que c’est un festival de débauche, d’autres qu’on n’y regarde que du porno. Il y a toujours cette aura mystérieuse qui plane autour de la Fête du Slip tant qu’on n’a pas franchi sa porte. Comme le festival intrigue les non-ininité∙e∙s, nous souhaitons lever le voile sur l’un des évènements phares de Lausanne. Mais surtout, nous voulons faire part des clés qu’un tel festival peut amener pour un renouveau du management, qui reste toujours aussi poussiéreux.

Nous, c’est Louisa et Hazbi. Louisa, 30 ans, illustratrice la majorité du temps, responsable des réseaux sociaux du festival cette année. Hazbi, 27 ans, doctorant à HEC, programmateur des courts-métrages au sein du festival depuis quatre ans. Etant données nos fonctions différentes, nous n’avons pas assisté aux mêmes évènements pendant le festival. Pendant que Louisa couvre les évènements en temps réel, Hazbi modère des sessions de questions-réponses pendant la projection des films et une table ronde sur l’éthique des tournages.

Malgré ces emplois du temps distincts, nous avons eu la même expérience. D’un côté, il y a ce blues du lundi post-festival. Ce moment où l’on s’appelle au téléphone dans l’espoir que l’autre puisse nous remonter le moral. Mais on se rend vite compte que tout le monde est en train de faire face au dur retour à la réalité. De l’autre côté, il y a cette énergie que le festival a créé. Cette énergie qui nous pousse, naturellement et avec ferveur, à faire perdurer les enseignements que cette expérience nous a apporté.

Cette énergie, elle est due à la plusieurs choses intangibles qui se déroulent pendant le festival. Qu’on soit en train d’assister à une conférence sur le rapport au corps, en train de regarder un film sur la proéminence du plaisir féminin au Rwanda, de questionner les rapports de pouvoir dans nos sociétés occidentales, d’assister à une performance sur l’asexualité ou en dansant devant une scène sur laquelle claquent des talons de drag queens/kings, l’expérience générale reste la même. La Fête du Slip, cela a avant tout été un lieu où bienveillance, inclusion, non-jugement, compliments, réflexion critique et créativité s’entremêlent et se déclinent sous toutes les formes.

On pourrait se dire que ces valeurs reflètent le monde des bisounours. Soit. C’est bien le cas. La Fête du Slip a été pour nous un espace sécurisant, énergisant, émancipant. C’est une zone de non-jugement où la sexualité n’est pas ce qui crée le lien, ni son origine ou son apparence physique. Le moteur des interactions entre les participant∙e∙s, c’est cette volonté d’être dans un espace qui ne juge plus nos différences mais qui les valorise. On a tou∙te∙s tellement fait un travail de déconstruction et d’acceptation de nos propres identités, qu’il est naturel d’accueillir les différences des autres. C’est ce que Lisa Nishii, professeure en psychologie organisationnelle à Cornell, appelle un climat d’inclusion [1]. Dans un tel climat, la différence est vue comme une chance d’apprendre d’autres expériences, de s’ouvrir à d’autres perspectives. Mais elle ne crée jamais l’adversité.

D’ailleurs, ces valeurs peuvent aussi être vues sous l’angle du militantisme queer féministe. Un militantisme qui s’inscrit dans l’antithèse du patriarcat et de l’hétéronormativité. Des mots qui peuvent paraitre barbares pour qui les entend pour la première fois, mais qui caractérisent le monde de l’entreprise d’aujourd’hui. La manière prédominante dont les relations au travail sont conçues aujourd’hui promeut l’adversité, la compétition, le gain individuel, la pensée binaire, la rationalité, la combativité. Toutes des valeurs dites « masculines » et qui sont contreproductives pour l’innovation et la santé psychologique et physique des travailleurs∙euses [2].

A contrario, nos expériences de travail à la Fête du Slip étaient teintées de collégialité, d’entraide, de pensée créative, de valorisation des contributions de chacun∙e. C’est ce qui fait que, quand je (Louisa) ai fait une erreur importante pendant un pic de stress, le reste de l’équipe ne s’est pas emporté et a été bienveillant, alors que la même erreur dans un contexte plus masculin aurait sûrement été accompagné d’un blâme ou d’un stigma. D’ailleurs, pour celles et ceux que ça intéresse, la Professeure Amy Edmondson à Harvard a beaucoup théorisé sur le climat de sécurité psychologique qui accueille les erreurs et les perspectives différentes [3]. D’un autre côté, quand on me (Hazbi) propose de faire une table ronde sur la sécurité des acteurs∙trices pendant les tournages, un sujet qui ne me concerne pas directement, je me suis tout de suite retrouvé dans les enjeux de protection des minorités, une dynamique qui est vue comme une motivation prosociale [4].

Au final, c’est bien un festival dont les enjeux vont au-delà des questionnements sur les sexualités, le genre, les identités. C’est un évènement auquel nous invitons toutes les personnes sensibles à ces problématiques, histoire de voir en pratique un monde qui est complètement opposé à ce à quoi on peut être confronté sur les bancs des cours à l’Université.

Hazbi Avdiji

Louisa Becquelin

Sources

  • [1] Nishii, L. H. 2012. “The Benefits of Climate for Inclusion for Gender-Diverse Groups, » Academy of Management Journal (56:6), pp. 1754-1774.
  • [2] Dezso, C. L. and Ross D. G. 2012. “Does Female Representation in Top Management Improve Firm Performance? A Panel Data Investigation,” Strategic Management Journal (33), pp. 1072-1089.
  • [3] Edmondson, A. C. 1999. “Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams,” Administrative Science Quarterly (44:2), pp. 350-383.
  • [4] Grant, A. M. 2008. “Does Intrinsic Motivation Fuel the Prosocial Fire? Motivational Synergy in Predicting Persistence, Performance and Productivity,” Journal of Applied Psychology (93:1), pp. 48-58.

Crédit Image

  • photo par Gabriela Ramirez pour la Fête du Sip