Le 17 juin dernier, afin de régler un conflit régional qui s’éternisait, le Premier ministre grec Alexis Tsipras et son homologue de l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine (ARYM), Zoran Zaev, ont signé un accord, un compromis, où beaucoup de Grecs (près de 70%) y voient une concession. Tsipras ne s’est pas mis d’accord, il a cédé, a-t-on dit sur les places publiques et dans la presse.

Mais de quoi s’agit-il ? Tsipras a reconnu à la Macédoine slave l’ARYM, le droit d’avoir pour nom officiel « Macédoine du Nord ». Il a en fait accepté qu’il y ait deux Macédoine, aux yeux de certains. Alors que pour les Grecs, la question a toujours été simple : il n’y a qu’une Macédoine (la province grecque de Macédoine). Lors de l’éclatement de la Yougoslavie en 1991, alors que la République Yougoslave de Macédoine, en même temps que les autres républiques yougoslaves (Slovénie, Croatie, Serbie etc.), prenait son indépendance et la faisait reconnaître par le concert des nations, la Grèce (gouvernement et opinion publique) refusait que ce nouvel État, émergeant de la désintégration de la Yougoslavie, portât le nom de Macédoine.

La Grèce s’était opposée, mais en vain, à la reconnaissance internationale de l’indépendance du nouvel État slave. Athènes avait obtenu qu’il intègre les Nations-Unies sous le nom d’« Ancienne république yougoslave de Macédoine ». Les milieux patriotiques militaient alors ardemment en Grèce. La Macédoine yougoslave, refusant depuis 1991 et les protestations grecques, de faire toute concession en direction d’Athènes, campait sur la revendication du droit à porter le nom de « Macédoine » tout court. Depuis cette époque, la Grèce bloque l’entrée de son voisin du nord dans l’UE et dans l’OTAN, un processus que l’accord signé devrait rendre possible.

Aéroport de Thessalonique « Makedonia » et embargo

À cette époque (en 1992 précisément, un an après la prise de son indépendance par la Macédoine yougoslave), les Grecs ont changé le nom de l’aéroport de Thessalonique (capitale de la région grecque de Macédoine) pour l’appeler « Makedonia » (« Macédoine »). Afin de bien marquer où se trouvait la Macédoine, la seule qui puisse exister officiellement selon eux. Ensuite, en 1994, la Grèce a imposé un embargo à la Macédoine slave, dépendante du port grec de Thessalonique, avant de le lever un an plus tard.

Les Macédoniens du nord considéraient, et considèrent toujours pour nombre d’entre eux, que leur État est identitairement à rattacher à la Macédoine antique d’Alexandre le Grand. Les Grecs estimaient, et estiment toujours, que la Macédoine antique ayant eu comme pôle de rattachement le monde hellénique, la province grecque de Macédoine est « la vraie Macédoine ». En fait, deux visions s’opposent : la République macédonienne slave défend une vision « géographique » de la question. L’espace géographique occupé par cet État recoupant une partie de la Macédoine antique d’Alexandre, cela suffit à légitimer une appropriation des symboles de ce pan d’histoire. Tous les peuples ayant vécu sur le territoire de la Macédoine slave, quelle que soit l’étendue du territoire, sont considérés comme faisant partie, avec leurs symboles, leur culture, du patrimoine national. Cette conception est liée notamment à des craintes quant à l’unité territoriale du pays, où vit une forte minorité albanophone. Le rattachement à des cultures autres que les composantes contemporaines et l’optique visant à un accueil au sein de l’identité macédonienne de tous les peuples, occupant ou ayant occupé le pays, protège contre les velléités séparatistes. La Grèce, elle, défend une vision « historique » : d’une part, la Macédoine slave, du fait de son caractère slave, ne peut s’approprier une culture (celle de la Macédoine grecque d’Alexandre le Grand) qui est antérieure à l’arrivée des Slaves dans les Balkans (VIème-VIIème s.), et d’autre part, l’histoire grecque forme un tout, depuis Homère jusqu’à aujourd’hui ; il y a une continuité ininterrompue dans le déroulement de l’histoire du peuple grec, et la Macédoine d’Alexandre le Grand fait partie de l’histoire du peuple grec, de façon exclusive.

Un bon accord ?

La Grèce, qu’on dit parfois dans la presse sortie de la crise, s’apprête à subir encore une baisse des retraites. Le niveau de vie des Grecs est bas, le chômage est élevé et un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Et l’on dit ici et là que la situation économique est meilleure maintenant. Non ! Le pays est encore en difficulté (bien que les secteurs du tourisme et de la marine marchande restent solides).

Dans ce contexte, les Grecs déplorent qu’en plus de la situation économique difficile, A. Tsipras, en mettant en avant ses principes de gauche radicale de fraternité entre les peuples, renonce à un point sur lequel la plupart des citoyens hellènes, plutôt patriotes, ne voulaient pas que l’on cède, en accordant à l’ex-république yougoslave l’usage du nom de Macédoine pour son appellation officielle (la principale concession critiquée).

Les protestations sont vives dans l’opinion. La voix du peuple est souvent juste, certes, mais ne faut-il pas aussi considérer le point de vue des spécialistes de la diplomatie ?

Lors de la cérémonie de signature de l’accord, les journalistes grecs (dont l’essentiel est opposé à cet accord) n’ont pas manqué de relever à quel point Tsipras a été « diplomate ». Il n’a pas prononcé une seule fois le nom de Macédoine en parlant de la Macédoine grecque. Mais l’accord n’est semble-t-il pas autant que l’on pourrait le penser, un compromis peu avantageux pour la Grèce, puisque le président macédonien et le principal parti d’opposition s’y sont opposés. De plus, si l’accord a été ratifié par le parlement en juillet, pour que les termes soient mis en œuvre, il faut encore une révision de la Constitution macédonienne, ce qui aura lieu début 2019 et exige la majorité des deux tiers au Parlement lors du vote. Et Tsipras a bien indiqué qu’en cas de non à ce vote, tout l’accord tombera à l’eau et l’on en restera alors au statu quo, ce qui pourrait ne pas être dans l’intérêt des Macédoniens du nord (l’entrée dans l’UE et l’OTAN serait ajournée). Tsipras n’a donc finalement peut-être pas si mal négocié, peut-on penser. L’accord prévoit notamment la reconnaissance par Athènes d’une langue et d’une nationalité macédonienne (slaves), ce que le principal parti de la droite grecque (la « Nea Demokratia ») voit comme une trop grande concession. Mais de son côté, Skopje devra renoncer à toute velléité de prétention territoriale sur la Macédoine grecque, et à tout droit de revendiquer l’héritage de la Macédoine d’Alexandre le Grand.

La perpétuation indéfinie du conflit entre la Grèce et la Macédoine slave discréditait Athènes sur le plan international, nuisant à l’image d’un pays facteur de stabilité régional que pouvait assez aisément présenter la Grèce ; ce que Tsipras semblait avoir bien perçu, puisque la résolution du conflit gréco-macédonien était un des objectifs figurant dans son programme électoral.

Tsipras sur un siège éjectable après cet accord ?

Des élections auront lieu en 2019 en Grèce. Tsipras paiera-t-il dans les urnes cette opération diplomatique ? Certains pensent que malgré cet accord où il apparaît (sans doute exagérément – l’accord n’étant pas si mal ficelé comme indiqué précédemment) comme ayant cédé, Tsipras sera réélu. Y a-t-il une alternative valable ? Il y aurait Kyriakos Mitsotakis, le chef de la droite, fils du grand politicien crétois Constantinos Mitsotakis, mort il y a un an. Il s’est opposé vivement à l’accord, le qualifiant de « recul national ». Mais certains le jugent encore trop jeune. A moins que Fofi Gennimata, la cheffe du « Mouvement du changement » (le nouveau « Pasok » – parti socialiste), qui s’est aussi opposée à l’accord, parvienne à apparaître comme une première ministre crédible. Et il y a encore Costas Caramanlis, neveu du grand politicien de droite Constantinos Caramanlis, qui guigne pour voir s’il pourrait revenir sur la scène politique.

Lors d’une manifestation à Athènes, le 15 juin dernier, des tracts rappelaient que la Macédoine grecque avait failli être intégrée à la Bulgarie pendant la Deuxième Guerre mondiale, lorsque la Grèce était occupée par les Allemands d’un côté, les Italiens d’un autre, et les Bulgares au nord (en Macédoine). Et pendant la guerre civile (1946-1949), Tito avait eu des visées sur la Macédoine grecque. La région suscite depuis toujours les convoitises des voisins. Il est donc compréhensible que la plupart des Grecs aient des craintes quant à une éventuelle perpétuation, voire une accentuation de certains discours irrédentistes slavo-macédoniens. Débouché naturel des Balkans, avec deux ports importants, Thessalonique et Kavala, la province grecque de Macédoine est un territoire crucial.

Bien que l’accord préserve contre cette éventualité, les Grecs les plus patriotes et beaucoup d’autres citoyens hellènes craignent que la Macédoine slave puisse à l’avenir avoir des prétentions territoriales à l‘extérieur de ses frontières actuelles et réclamer des portions de territoire grec en Macédoine grecque, du fait que selon l’accord, le nom de Macédoine est reconnu à la nation adverse, qui pourrait désormais s’appuyer sur ce point.

La Macédoine grecque actuelle, territoire resté longtemps en mains turques après la naissance de l’État grec moderne en 1830, avait été rattachée à la Grèce après les guerres balkaniques (1912-1913). C’était l’époque de l’acmé d’Elefthérios Venizélos, excellent politicien, à qui la Grèce doit l’ajout de Thessalonique et de la Macédoine aux territoires grecs. Elefthérios Vénizélos qui, lui aussi, à l’instar du nom « Macédoine » pour l’aéroport de Thessalonique, a été choisi par les Grecs pour donner son nom à un aéroport, le nouvel aéroport d’Athènes inauguré en 2000.

 

Raphaël Delbée

 

Référence
Georges Prévélakis, Géopolitique de la Grèce, éd. Complexe, Bruxelles, 1997
Crédit photo
Yorgos Karahalis