En Chine, il y a trois ”T” à éviter dans une discussion : le Tibet, la place Tionanmen et Taïwan. Ce Samedi 20 octobre, un des ”T” refait encore une fois surface : des dizaines de milliers de taïwanais se sont retrouvés dans les rues de Taipei pour appeler à l’indépendance de l’île vis-à-vis de la Chine continentale. Le peuple demande un référendum.

À l’issue de la guerre civile chinoise en 1949, face aux forces de Mao Zedong, la République de Chine (ROC) – dirigée par le Kouo-Min-Tang (KMT) – se replie sur l’île de Formose. Dans le but de reconquérir les communistes, Chiang Kai-Shek – grand général chinois à la tête du KMT – dirige la ROC d’une main de fer. À 180 kilomètres des côtes chinoises, il élimine les opposants un à un et construit un gouvernement solide qui posera les fondations sur lesquelles s’appuiera plus tard une économie productive connue de tous : le ”Made in Taiwan”.

Le gouvernement dit démocratique avait jusqu’à 2016 été dirigé principalement par le KMT. La victoire de la démocratie a mis du temps à venir, mais l’arrivée de Tsai Ing-Wen – membre du Parti Démocratique Progressiste (PDP) – change la donne. En effet, comme vu précédemment, le KMT rêvait encore d’une Chine unique respectant les principes capitalistes de la ROC et non ceux de la République Populaire de Chine (RPC), communiste. Le nouveau gouvernement du PDP donne de l’espoir aux générations taïwanaises nées après la séparation géographique et politique qui n’ont plus ce sentiment d’appartenance à la Chine : ils se sentent taïwanais. Ce sont eux que nous avons retrouvé par milliers dans les rues ce samedi 20 octobre.

Avide de territoires, la RPC n’est pas prête à céder, même aujourd’hui en 2018. Depuis la guerre civile, les tensions n’ont pas cessé. Des négociations avaient été entamées dans les années 1980 pour donner à Taïwan le statut de Région Administrative Spéciale (RAS) – statut qui érige les gouvernements des provinces de Hong-Kong et Macao depuis la fin des années 1990 –. Bien que le statut des RAS soit intéressant puisqu’il promet une régulation juridique, politique et monétaire autonome, il s’avère limité sur la durée. En effet, dans moins de 30 ans, Hong-Kong et Macao retourneront aux mains de la RPC. La ROC négocie donc avec Pékin et se positionne clairement en assumant que Taiwan n’est pas une province de Chine. Cependant, elle ne bouscule pas les négociations quant à l’indépendance puisque la RPC a adopté en 2005 une loi antisécession qui précise que dans le cas d’une déclaration d’indépendance, les continentaux feront usage de moyens non-pacifiques.

Sur la scène internationale, les pays sont partagés quant à la reconnaissance de Taïwan. Aux Nations Unies, la Chine est représentée par la RPC (alors que pourtant pendant le contexte de Guerre Froide, la République de Chine, capitaliste, était le représentant politique de la Chine à l’international). Certains pays ne reconnaissent pas Taïwan comme un État indépendant car ils souhaitent avoir une possibilité accrue de commerce avec la Chine et sont donc adeptes du principe de Deng Xiaoping : ”un pays, deux systèmes”. Certaines compagnies industrielles partagent également le même point de vue, puisque les gouvernements capitalistes rattachés à la Chine communiste favorisent les investissements physiques sur le continent. En effet, Taïwan, comme Hong-Kong et Macao, permettrait à la Chine de garder une ouverture politique et commerciale très large, surtout au niveau des investissements (bourse). Paradoxalement, les relations commerciales entre la Chine et Taïwan, interdites en partie jusqu’au consensus de 1992 sont en pleine expansion. Les entreprises taiwanaises qui ont délocalisé leur production en Chine (car le coût de main d’œuvre à Taïwan a augmenté) ont des résultats époustouflants. D’autres pays encouragent Taïwan à l’indépendance en tissant des relations commerciales exclusives, notamment en investissant dans l’économie locale qui est en plein essor.

Cet essor, plus connu sous le nom de ”Miracle Taiwanais” est fortement corrélé avec l’indépendance informelle de Taïwan. La revendiquée 23ème province de Chine possède un système politico-juridique autonome ainsi que sa propre monnaie, le nouveau dollar taïwanais (TWD). C’est bien cela qui lui a permis de se faire une place au sein du marché sud-asiatique et mondial. L’île possède un des plus grands ports d’Asie. Le gouvernement, assez équilibré, a permis le développement d’un système de sécurité social très performant par la simple réallocation des ressources nationales. Aidant très fortement les entreprises au développement jusqu’en 2001, le gouvernement a pu ensuite progressivement profiter des taxes sur les entreprises en bonne santé afin qu’elles atteignent, comme aujourd’hui plus de 45 % des revenus de l’État. Cette réallocation a été effectuée en allouant les diminutions des dépenses étatiques – quant au budget de la défense et de celui de l’aide aux entreprises – à la santé publique. Cette progression a augmenté le niveau d’éducation du pays ainsi que le taux d’emploi. Cela se ressent dans l’organisation du pays : des infrastructures de transport au tri sélectif en passant par les réponses face aux aléas de la région (typhons, tremblements de terre, pluies torrentielles…), tout est minutieusement organisé. Aujourd’hui, le niveau de vie à Taïwan vient s’égaler au niveau de vie de certains pays européens.

La présidente Tsai Ing-Wen, alors qu’elle négocie avec Pékin, tente pour le moment de conserver le statu quo entre les deux États. Cela lui a valu le soutien de plusieurs autres pays car elle cherche à maintenir la paix avant tout. Ce samedi 20 octobre, aucun membre du PDP n’a participé à la manifestation indépendantiste de peur d’attiser la colère du Parti Communiste Chinois. Le peuple, très respectueux, demande un référendum, mais cela signifierait modifier la constitution de la ROC et transgresser l’accord sino-taiwanais. Il y aura des changements dans les années qui viennent, mais quelle sera l’issue ?

 

Yann Sieffert