Le recours au suicide assisté par des individus venus de l’étranger est en hausse en Suisse. La mort très médiatisée de David Goodall en mai dernier a attiré les projecteurs sur les considérations éthiques et les possibles dérives d’une telle démarche, qui continue de provoquer un vaste débat, loin d’être clos en Suisse.

Considérations légales

L’annonce de la mort de David Goodall, venu en Suisse pour bénéficier de l’assistance au suicide, avait attiré l’attention la presse internationale. Ce professeur et scientifique de renom, âgé de 104 ans, a fait le choix de quitter le monde et d’entamer son voyage vers le repos éternel de façon anticipée. Après le refus des autorités australiennes de réaliser sa volonté, il s’est donc dirigé vers la Suisse, qui possède une législation plus libérale sur cette problématique que la plupart des pays. Actuellement, l’art. 114 du code pénal suisse interdit d’aider activement quelqu’un à mourir, même si c’est la demande expresse de la personne concernée. Cependant, l’art. 115 ne punit pas l’assistance au suicide, du moment qu’elle ne répond à aucun mobile égoïste. Selon Simonetta Sommaruga, l’aide au suicide est bien acceptée dans la population et dans les mœurs en Suisse. Dans la situation dans laquelle est cet homme, il fait sens de se tourner vers un des rares pays où l’aide à la personne voulant mettre un terme à sa vie n’est pas pénalement répréhensible. Quelques jours après l’annonce de sa mort, l’Académie suisse des sciences médicales, organe chargé d’examiner les questions éthiques liées au progrès médical, sortait ses nouvelles directives concernant ce sujet. Jusqu’ici, l’Académie ne tolérait l’accompagnement médical que pour des patients atteints de maladies incurables et dont la fin de vie se rapprochait. Aujourd’hui, elle a élargi ses critères et admet maintenant celui de « souffrances insupportables ». Le 25 octobre dernier, la fédération des médecins a décidé de ne pas adopter ces directives, craignant que ce dernier critère soit trop subjectif. Le code de déontologie de la FMH a une importance particulière car la Suisse ne possède pas de législation spécifique sur l’aide au suicide. Le code pénal est le seul à la réglementer. Malgré la décision de la FMH, les personnes souhaitant mettre fin à leur vie peuvent toujours s’adresser à des associations accompagnant les personnes venues de Suisse ou de l’étranger.

Alors, on peut se poser la question : Ces associations sont-elles en train d’inciter le « tourisme de la mort » ou proposent-t-elles une aide humanitaire à des personnes sans autre recours ?

Tourisme de la mort ou aide humanitaire ?

Le débat concernant l’assistance au décès est ravivé plus que jamais. Cet acte controversé divise férocement ses opposants et ses défendeurs du fait des questions éthiques, philosophiques et morales qu’il pose. Certains opposants ont peur que le suicide assisté se banalise. D’autres ont des considérations religieuses. En effet, dans beaucoup de religions, s’ôter volontairement la vie est considéré comme un péché. Il en va de même pour ceux qui aideraient une personne à commettre un tel acte. Plus précisément, dans la théologie chrétienne, toute vie humaine est sacrée, voulue par Dieu. En ce sens, elle lui appartient et c’est à Lui de décider de notre fin, ce choix ne dépend pas de l’individu. Personne n’a le droit de toucher à l’essence de la vie et le suicide est condamné car il en ressort du respect et de la dignité de la vie humaine. L’évolution des conceptions morales de la société amène à repenser certaines idées et la notion de choix. Ces changements nécessitent une adaptation.

La définition du mot tourisme comprend l’«action de voyager et de visiter un lieu pour son plaisir ». En s’arrêtant sur ces derniers mots, parler de tourisme en évoquant la mort assistée peut paraître comme un manque d’égard envers les personnes qui ont fait le choix difficile et réfléchi de partir selon leurs propres termes, car en aucun cas la mort ne peut être liée à la notion de plaisir. Le mot tourisme est associé aux vacances. Or, un être humain qui formule le souhait qu’un médecin lui prescrive un médicament pour abréger ses souffrances est très loin d’être dans une dynamique d’amusement. Ces personnes viennent en Suisse car l’aide qu’ils demandent n’est pas autorisée à être délivrée dans leur pays. Faire un tel déplacement vers la Suisse pour venir chercher cette aide précieuse à leurs yeux montre explicitement que la décision est mûrement réfléchie et non prise à la légère. Les associations d’aide au suicide font appel à des médecins et psychiatres compétents pour évaluer l’état physique et psychique d’un individu déposant une telle demande. Tous les médecins sont soumis à un code de déontologie dans lequel il est écrit qu’il a l’obligation de protéger la vie de l’être humain. Il y a un encadrement strict et plusieurs rendez-vous médicaux avant l’approbation de la requête de l’individu. Toutes ces procédures demandent incontestablement du temps et certains sont membres de l’association depuis des années. De telles mesures sont prises pour éviter le suicide compulsif d’une personne dans un état mental altéré et qui peut encore être guéri par une thérapie ou un traitement médical. Seules des personnes ayant une volonté claire et répétée de mourir sont accompagnées par les associations d’aide au suicide. De plus, conformément à la législation suisse, les patients doivent être capables de discernement et doivent ingérer la substance fatale sans aide extérieure.

Dans nos sociétés contemporaines, l’aide humanitaire sert à améliorer la qualité de la vie, qui doit être rendue meilleure grâce aux actions effectuées. Cette aide passe par l’assistance aux personnes en difficulté ou en situation de crise. Requérir l’intervention d’une telle association est dans ce sens un appel à l’aide. Ces personnes n’endurent pas seulement des douleurs qui peuvent être atténuées par un traitement. Leurs souffrances sont soit provoquées par des maladies incurables, soit par une dégradation réelle de la qualité de vie à travers la diminution progressive des facultés physiques, sociales et psychologiques. Toutes ces souffrances entraînent une envie profonde de choisir la façon dont ils souhaitent partir. Certains sont déjà passés par les soins palliatifs et ont arrêté de croire qu’un miracle survienne. Leur dernier souhait est de mourir de façon paisible, dans un environnement familier et apaisant, accompagnés des personnes aimées. Arriver à ce résultat par leurs propres moyens et au risque d’une mort violente n’est en aucun cas une solution acceptable pour ces personnes ayant connu de très longues souffrances. Pouvoir choisir les modalités et le moment de sa mort est alors une façon de préserver la dignité et de satisfaire les dernières volontés d’une personne ayant décidé que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue à cause de souffrances insupportables. La qualité de vie est déterminante et lorsqu’elle n’est plus ce que l’on souhaite, prendre la décision de mourir requiert un grand courage.

 

Salomé Godonou