Parfois, les yeux plongés dans ceux de quelqu’un qui me parle de haine, de sa peur si forte d’autres qui lui ressemblent, je me sens franchement désemparé. Car on ne peut rien faire contre une conviction quand elle habite une personne à des niveaux si profonds de son âme qu’elle lui empêche de voir la vérité. Et quand les faits, eux seuls sur lesquels nous devrions tous baser nos décisions, sont considérés soit comme des mensonges soit comme des arguments à combattre, que reste-t-il ? Rien de beau, sinon ces convictions qui riment avec des mots d’autrefois, des mots comme « supérieur », comme « race », comme « remplacement », comme « nettoyage ». Des mots affreux qui ne veulent rien dire, qui n’ont pas d’écho dans les oreilles de ceux qui n’ont vécu leurs effets sur le monde. Pourtant, des mots d’une force inouïe quand ils prennent par la main quelqu’un qui craint.

Avoir peur, c’est si humain. Plus humain encore que d’avoir faim. Mais vous savez tous, si vous avez déjà dépassé une peur, que ce qui se cache au-delà d’elle n’est rarement raison tangible. Plus souvent, au dépassement d’une peur, on trouve la joie de savoir qu’elle n’existait qu’en soi. Que l’on craigne la nuit, la foule, le vide ou de s’exprimer en public, il n’y a à tout ça que des limites que l’on se fixe et que l’on aborde avec la même appréhension qu’une douane à la frontière d’un pays que l’on visite pour la première fois. Et tous ces hommes, toutes ces femmes, manipulés par ces mots dont je parlais, se retrouvent en bloc sur la ligne de démarcation d’une peur qu’ils n’osent pas franchir, celle, panique, qu’ils ont des autres. Ils sauraient pourtant comme vous et moi, s’ils faisaient le pas, qu’on a de chaque côté de cette frontière dans les cœurs, les mêmes rêves et les mêmes envies.

Alors oui, les yeux plongés dans les pupilles écartées de quelqu’un qui ne sait même plus pourquoi il crie ou pourquoi le blanc vaut deux fois les autres couleurs qui font le monde, je sens qu’ils piquent. Parce que si nous devons grandir pour venir à bout des défis inhumains que l’époque nous oppose – en termes de climat, de biodiversité et d’égalité – que nous devons faire front, nous ne réussirons qu’ensemble. Mais cette peur se répand dans les discours de populistes qui doivent nourrir le peuple en raison de craindre pour rester où ils sont. Elle restera longtemps notre premier obstacle. Et une raison de plus pour les rêveurs et rêveuses de pleurer ce que l’on pourrait être si l’on savait s’aimer.

Et pourtant, de l’espoir, il en reste. Et pas que dans les cœurs de gens trop optimistes. Ce week-end en Suisse, une initiative de l’UDC qui appelait à cette haine que je mentionne a été balayée. Les peuples se réveillent et ne veulent plus qu’on leur conte des histoires à faire peur comme à des enfants irresponsables. Chaque fois, qu’ensemble, on fait perdre les nationalistes, les isolationnistes, c’est une victoire magnifique pour nos démocraties. Et une raison, cette fois, de verser des larmes de joie.

 

Nelson Dumas