Le couperet est tombé : fumer sur le quai d’une gare ne sera plus permis dès juin 2019 suite à une décision de l’Union suisse des transports publics. Entre les afficionados du mégot et les malheureux tabagistes passifs, le débat est lancé.

Mais avant d’être un conflit social, il s’agit tout d’abord d’une stratégie globale de la Confédération qui entend bien tout mettre en œuvre pour stopper le tabagisme. Ou du moins en théorie…

A la guerre comme à la guerre

Avec sa stratégie « Santé2020 », le Conseil Fédéral se positionne clairement contre le tabagisme à travers des mesures de prévention, de création d’un environnement non-fumeur et de réglementation stricte des acteurs liés au tabac. Une stratégie louable, mais également rentable : plus de deux milliards de francs sont encaissés chaque année à travers l’impôt sur le tabac.

Une question mérite cependant d’être soulevée : pourquoi ne pas interdire la cigarette, tout simplement ? La Suisse semble se borner de demi-mesures, sans jamais vraiment proposer de projet ambitieux pour atteindre son objectif de santé publique pourtant si cher au Président sortant. Par exemple, la Suisse est aujourd’hui l’unique pays d’Eurasie à ne pas avoir ratifié la convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT). Nous ne pouvons que nous interroger sur les raisons qui poussent un pays comme la Suisse à se retrouver parmi les mauvais élèves mondiaux en termes de lutte antitabac, malgré le discours tenu par le Conseil Fédéral.

Un paradoxe enfumé

Une première réponse à cette lutte « light » contre le tabagisme peut se trouver dans les recettes liées à l’impôt mentionné plus haut. En effet, la cigarette étant un bien relativement inélastique, sa taxation est entièrement assumée par le consommateur et n’influence pas les quantités vendues à court terme, au même titre que d’autres biens comme le pétrole. Ainsi, le tabagisme est tout de même directement rentable pour la Suisse avec une taxation directe représentant presque 3% des recettes de la confédération.

Mais cet impôt ne suffit pas à justifier le refus net de mesures drastiques contre le tabac. En effet, bien que la proportion de fumeurs ne soit que de 25% chez les adultes en Suisse, la majorité des politiques se positionnent nettement contre toute mesure jugée trop extrême. La faute à une industrie du tabac très forte dans notre région : entre Philip Morris, Japan Tobacco et la British American Tobacco, le secteur contribue à hauteur de 6,5 milliards de francs au PIB national, avec 13’000 employés. Ce n’est donc pas uniquement du côté des recettes directes qu’il faut comprendre ce statu quo, mais surtout à travers toutes les implications indirectes de cette branche de l’industrie.

Les cendres fédérales

A force de demi-mesures, le Conseil Fédéral n’accomplit rien. Quitte à agir pour la santé publique, autant y aller franchement et ne pas se cacher derrière de petites modifications, car un écart évident peut se faire ressentir entre le discours officiel et les actes entrepris. Au contraire, quitte à ne pas prendre de mesure distincte contre l’industrie du tabac pour favoriser la pérennité de ce secteur, autant en assumer le choix.

Je ne me prononce pas pour une interdiction totale de la cigarette, ni pour sa dérégulation. Cependant, cette divergence entre discours officiel et acte concret n’est que gênante pour notre gouvernement et dénonce une position réelle non-assumée de nos élus derrière l’opacité fictive de demi-mesures sans grand impact. Nous devons faire la guerre ou faire la paix avec cette problématique : mais dans les deux cas nous devons assumer notre position en toute transparence.

 

Alex Oktay