Ne pas mentir, ne pas voler et ne pas trahir le peuple mexicain. En finir avec les privilèges. Donner un accès gratuit à l’éducation et à la santé, créer des emplois et augmenter le salaire minimum. Telles sont les promesses de celui qui veut transformer le Mexique tel qu’on le connaît aujourd’hui. Le 1er décembre dernier, Andrés Manuel López Obrador, surnommé « AMLO », a prononcé son discours d’investiture, rassemblant quelque 150’000 personnes sur le célèbre Zocalo de Mexico.

Premières mesures révolutionnaires

Premier président de gauche depuis des décennies, il se présente comme le candidat antisystème et fait de l’éradication des fonctionnaires corrompus sa priorité. Il annonce une rupture avec ses prédécesseurs et avec l’arrogance constamment reprochée aux élites. Il promet une transformation pacifique pour en finir avec la corruption et l’impunité qui empêchent le pays de fonctionner. Pour envoyer un signal fort à la population quant à l’honnêteté de son discours, il lance les premières mesures de son programme réformateur dès le lendemain de son investiture. Fini l’avion présidentiel, AMLO prendra des vols commerciaux comme tout le monde. Fini aussi la vie de prince à Los Pinos, la luxueuse résidence présidentielle qui fait 14 fois la taille de la Maison Blanche et qui possède un cinéma privé. Pour fêter cette première semaine de présidence, AMLO est passé des paroles aux actes. L’ancien avion présidentiel a déjà rejoint les États-Unis où il attend d’être vendu et la résidence présidentielle a été ouverte au public, qui peut désormais la visiter. Une première en 85 ans. Elle sera ensuite transformée en centre culturel dédié aux arts. Le Président rompt avec la tradition de vivre à Los Pinos et décide de continuer à habiter chez lui. Il se déplace toujours avec sa voiture personnelle : une simple Volkswagen.

AMLO ne traîne pas. Deux jours après son investiture, il annonce réduire sa rémunération de moitié. Elle passera à 108’000 pesos, l’équivalent d’environ 5’000 francs suisses, contre 209’000 pesos auparavant. Dans la foulée, il réforme la loi sur les rémunérations des fonctionnaires. Cette nouvelle version de la loi instaure un salaire plafond équivalent à celui du président et interdit donc aux fonctionnaires mexicains de toucher plus que 108’000 pesos par mois. Néanmoins, le Président fait déjà face à des oppositions et l’entrée en vigueur de cette loi est pour le moment suspendue par la Cour Suprême du Mexique. Il faut tout de même souligner que toutes ces mesures sont une petite révolution tant les dirigeants politiques ont l’habitude de vivre dans le luxe. Après des années de corruption, certains restent un peu sceptiques de peur que ces annonces servent juste à garantir une image d’homme politique humble et modeste. Car le discours d’AMLO, le peuple l’a déjà entendu des dizaines de fois de tous les politiciens possibles et imaginables. D’autres restent positifs et gardent espoir de voir le Mexique redevenir une nation où règne la paix.

Retour sur l’escalade de la violence dans le pays

Il ne faut pas oublier que les défis que devra affronter le nouveau Président sont de taille. Il va devoir s’attaquer au problème de la violence, omniprésente sur l’ensemble du territoire. AMLO prend ses fonctions au sein d’un Mexique rongé par la guerre de la drogue opposant différents groupes de narcotrafiquants. Et oui, tout ce qu’on voit dans la nouvelle série phare de Netflix a sa part de vérité dans la vraie vie. Mais pour comprendre comment la violence est arrivée à son apogée à la fin du mandat du prédécesseur de AMLO, il faut revenir aux origines de l’escalade du conflit entre narcotrafiquants.

Dans les années 2000 surviennent les premières élections démocratiques durant lesquelles le Parti Révolutionnaire Institutionnel perd sa place au pouvoir. Son règne aura duré 72 ans pendant lesquels le gouvernement contrôlait le trafic et faisait des pactes avec les narcos dans le but de partager une partie des profits. Le pouvoir politique exerçait un contrôle centralisé sur les cartels. L’État pouvait même être l’arbitre de différends entre les organisations criminelles et régulait leur puissance. Les hommes politiques et la police offraient leur protection aux trafiquants en échange de paiements réguliers. Cette protection exercée par les autorités a permis aux organisations criminelles de se développer et devenir ce qu’elles sont aujourd’hui. La corruption était institutionnalisée donc lorsque le Parti d’Action Nationale arrive à la tête du gouvernement, les cartels ne sont soudain plus contrôlés par l’État et deviennent autonomes. Pendant son règne, le PRI exerçait une maîtrise relative sur les cartels. Ils profitent alors de la période d’instabilité créée par le changement soudain de parti à la tête de l’État pour s’affranchir de l’influence du PRI. À partir des années 2000, les cartels commencent à se disputer la protection politique, ce qui entraîne une intensification de la violence sur le territoire mexicain.

En décembre 2006, le président Felipe Calderón manifeste sa volonté de déclarer la guerre aux trafiquants. Il organise des opérations visant à capturer les grands chefs de cartels, militarise les différentes polices et encourage le paramilitarisme. Des milliers de membres des forces spéciales mexicaines sont déployés dans les localités où ont lieu les affrontements les plus violents entre cartels. L’armée est partout. Des avions militaires survolent les différents États pour repérer les trafiquants. Au total, 45’000 militaires et des milliers d’agents de la police fédérale sont mobilisés pour couvrir les zones les plus importantes du trafic. La décision prise par Calderón de déployer l’armée pour lutter contre les cartels va entraîner le Mexique dans une spirale de violence incontrôlable. La militarisation du pays n’a fait qu’empirer la situation car en plus des guerres que se livrent les cartels entre eux, l’armée est maintenant une partie au conflit. La guerre de la drogue dure depuis 2006 et n’est toujours pas finie. En effet, l’année 2017 a été la plus meurtrière de l’histoire avec 30’000 homicides enregistrés. Pour nous donner une idée du climat au Mexique lors des élections, il faut savoir que 140 candidats et politiciens sont assassinés pendant la campagne présidentielle.

Et maintenant ?

AMLO sait donc que le problème de la violence est impossible à régler en militarisant le pays. Il lui faudra donc trouver d’autres solutions pour redresser le Mexique et résoudre les problèmes majeurs cachés sous le paillasson par ses prédécesseurs. Il devra s’attaquer aux structures financières utilisées pour blanchir l’argent provenant du crime organisé. Plusieurs grandes banques mexicaines et américaines ont été accusées de commettre ce genre d’infractions. Sans réguler les institutions permettant le blanchiment de l’argent de la drogue, la militarisation ne s’attaque pas au problème qui relève de la fortune sans limite des cartels. Les trafiquants gardent leur influence grâce aux sommes démesurées qu’ils utilisent pour acheter des armes et corrompre les politiciens. Ensuite, il devra se pencher sur les problèmes sociaux que causent la hausse de la pauvreté due au chômage. Les coupes de main d’œuvre dans de nombreuses industries ainsi que la baisse des salaires ont contribué à l’augmentation du nombre de travailleurs du secteur informel. Ces milliers de jeunes sont laissés pour compte et il leur devient de plus en plus difficile de ne pas céder à la pression des cartels leur demandant de travailler pour eux.

Pour finir, la coopération renforcée et sincère des États-Unis est nécessaire. La participation d’institutions nord-américaines au blanchiment d’argent sale ainsi que la vente libre d’armes dans les milliers d’armureries installées sur le côté américain de la frontière doivent cesser pour avoir une chance d’éradiquer le crime organisé du territoire mexicain. Cependant, le Président Trump semble avoir d’autres priorités, comme celle de fermer la frontière et d’empêcher l’accès aux migrants en déployant l’armée. En début d’année, il a aussi assoupli la régulation bancaire et tient d’une main de fer sa position contre le contrôle des armes. Ce dernier semble bien décidé à mettre les bâtons dans les roues du Président mexicain malgré sa déclaration d’ « être prêt à travailler » avec lui. La corruption semble enlisée et impossible à anéantir. AMLO est donc investi d’une mission comportant une tâche titanesque à exécuter.

La question que tout le monde se pose est la suivante : Réussira-t-il à vraiment changer les choses comme le promettent depuis toujours les nouveaux présidents entrants ? Bilan dans un an.

 

Salomé Godonou