…beaucoup d’entreprises se tournent vers des services de « crowdworking » comme le turc mécanique d’Amazon[1], Upwork ou Clickworker.

Cela peut sembler déconcertant sachant que l’intelligence artificielle devient de plus en plus performante. Dans certains cas bien précis, elle a même réussi à surpasser un être humain[2]. Cependant, même à l’ère des voitures autonomes, beaucoup de tâches ne peuvent être automatisées de cette manière et requièrent une intelligence humaine pour leur complétion.

Amazon qualifie son service de crowdworking « d’artificial artificial intelligence ». Son rôle est de mettre en lien des entreprises ou requesters et des travailleurs ou turkers dans le jargon technique. Les tâches proposées par des requesters sur sa plateforme d’entremise sont appelées HITs ou Human Intelligence Tasks. De nature très diverses, elles peuvent prendre la forme d’une transcription de fichier audio, de la description d’images ou de vidéos ou encore la modération de contenu. Certains universitaires américains ont même recours à leurs services pour effectuer des études car l’échantillon qu’ils peuvent ainsi analyser est souvent plus représentatif que les étudiants en bachelor habituellement interrogés (Buhrmester et al., 2018). En résumé, il s’agit d’un moyen peu coûteux, rapide et fiable de se procurer des données ou d’out-sourcer des tâches.

Bien que ce système puisse présenter un avantage économique certain pour les entreprises, il est nécessaire de considérer le revers de la médaille de ce système. Les critiques qualifient ainsi ces travailleurs de « petites mains d’internet », invisibles mais nécessaires au fonctionnement de bon nombre de services online. Ce terme n’est pas anodin, car il transpose l’ouvrier de la chaine de production traditionnelle devant son ordinateur où il accomplit des tâches tout aussi monotones et mal rémunérées.

Le salaire dérisoire que les turkers perçoivent est un des principaux reproches qui vise cette industrie numérique. Aux États-Unis, où se situe la majorité des travailleurs du secteur, le salaire horaire médian se situe en dessous de la barre des 2 dollars (Hara et al., 2018), bien en-deçà du salaire minimum fédéral de 7.25 dollars. Ce système de rémunération est possible car il ne s’agit pas à proprement parler de travailleurs mais de contractuels[3]. Ils ne jouissent ainsi pas des mêmes protections que leurs équivalents employés.

Plusieurs facteurs contribuent à un salaire horaire aussi bas, notamment le fait que les turkers doivent rechercher eux-mêmes les contrats qu’ils désirent accomplir et ne sont pas payés pendant cette période. De plus, les requesters peuvent unilatéralement décider que le travail fourni n’est pas de bonne qualité et refuser le paiement alors même que le travail a bien été effectué (Hara et al., 2018).

Le salaire ne constitue pas le seul blâme dirigé à l’encontre de ce secteur. Un autre reproche majeur vise le système d’évaluation des employés caractérisé par l’impossibilité pour les travailleurs d’évaluer leurs employeurs en retour. Plusieurs initiatives ont été lancées par des groupements de turkers afin de créer des outils d’évaluation des employeurs. Elles sont restées sans succès, notamment à cause de la non-tolérance de ce genre d’outils par les plateformes de crowdsourcing. Cette opacité entraîne une asymétrie d’information entre le contractuel et son employeur ce qui augmente le risque de ne pas être payé pour le premier et diminue ainsi le salaire horaire du travailleur.

Enfin, la nature même des tâches peut être dérangeante. Facebook, Twitter, YouTube ainsi que la majorité des réseaux sociaux sont modérés grâce à ces travailleurs. Plusieurs turkers ont ainsi témoigné avoir subi des dommages psychologiques après avoir dû détailler des scènes de violence familiale ou à l’encontre d’animaux comme le rapporte Le Monde[4]. Dans ce cas, tout comme pour le salaire dérisoire, le statut contractuel du travailleur permet aux entreprises de se délier de toute responsabilité des dommages causés par les tâches soumises à la complétion.

Pour conclure, nous pouvons constater qu’il apparaît nécessaire de réguler cette industrie décentralisée et de rendre le système plus transparent à l’avenir pour aplanir la relation de pouvoir qui existe entre les turkers et leurs employeurs. Cela peut notamment être réalisé via la création d’organisations de défense des droits de ces contractuels et cimenté par des lois protégeant cette classe ouvrière numérique. D’un point de vue plus global, cet exemple montre que le progrès technique ouvre les portes tant bien à des opportunités qu’à des risques sur les nouveaux marchés qu’il crée. Ainsi, il revient à nous, utilisateurs, entrepreneurs et citoyens d’observer les deux faces de la médaille et d’utiliser/concevoir des services éthiques dans l’ère numérique.

Bernhard Bieri

Sources

Buhrmester, M. D., Talaifar, S., & Gosling, S. D. (2018). An Evaluation of Amazon’s Mechanical Turk, Its Rapid Rise, and Its Effective Use. Perspectives on Psychological Science13(2), 149-154.

Hara, K., Adams, A., Milland, K., Savage, S., Callison-Burch, C., & Bigham, J. P. (2018, April). A Data-Driven Analysis of Workers’ Earnings on Amazon Mechanical Turk. In Proceedings of the 2018 CHI Conference on Human Factors in Computing Systems(p. 449). ACM.

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/05/22/les-damnes-de-la-toile_5131443_4408996.html

Un peu de lecture pour aller plus loin

Kaufmann, N., Schulze, T., & Veit, D. (2011, August). More than fun and money. Worker Motivation in Crowdsourcing-A Study on Mechanical Turk. In AMCIS (Vol. 11, No. 2011, pp. 1-11).

Buhrmester, M., Kwang, T., & Gosling, S. D. (2011). Amazon’s Mechanical Turk: A new source of inexpensive, yet high-quality, data?. Perspectives on psychological science6(1), 3-5.

https://arstechnica.com/information-technology/2018/09/in-most-cases-online-microtask-work-can-be-a-raw-deal-un-study-finds/

https://www.theatlantic.com/business/archive/2018/01/amazon-mechanical-turk/551192/

https://www.youtube.com/watch?v=nSeNmNCODNs (présentation liée à l’étude de Hara et al. 2018)

https://vimeo.com/186362887 (New Yorker ; documentaire et recueil de témoignages de turkers)

  1. Qui doit son nom au turc mécanique, une prétendue machine à jouer aux échecs du 18ème siècle qui contenait en réalité un humain.
  2. AlphaGo, une IA a battu le meilleur joueur de go du monde en 2017.
  3. Par abus de langage, cet article utilise travailleurs et contractuels en tant que synonymes.
  4. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/05/22/les-damnes-de-la-toile_5131443_4408996.html