… En cet Empire, l’Art de la Cartographie fut poussé à une telle perfection que la Carte d’une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l’Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une carte de l’Empire qui avait le Format de l’Empire et qui coïncidait avec lui, point par point. Moins passionnés pour l’Etude de la Cartographie, les Générations Suivantes pensèrent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elles l’abandonnèrent à l’Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l’Ouest, subsistent des Ruines très abîmées de la Carte ; des Animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n’y a plus d’autre trace des Disciplines Géographiques[1].

Cette citation, attribuée par Jorge Luis Borges – écrivain et poète argentin – à un auteur de sa propre invention nous invite à penser que la carte n’est pas le territoire. Ici, les géographes sont tant absorbés par leur désir d’exactitude et d’échelle qu’ils finissent par créer une carte de la taille exacte de leur Empire, une carte à l’échelle parfaite. Pourtant, les générations suivantes s’en lassent et abandonnent l’idée de se représenter le territoire d’une telle façon. La carte ainsi abandonnée aux éléments se fond avec le paysage qu’elle devait initialement représenter et tombe en complète désuétude ; les ruines éparses de cette dernière jonchant le sol qu’elle avait pourtant tenté de représenter.

Lorsqu’on parle de religion et de religieux, nous nous improvisons géographes, au même titre que ceux qui, dans un Empire imaginaire, avaient tenté de cartographier le territoire à la perfection. Allons plus loin et attardons-nous sur un personnage emblématique de l’étude des religions. Jonathan Z. Smith – Jay-Z pour les intimes – historien des religions basé à Chicago pendant presque toute sa carrière, et ce jusqu’à sa mort en 2017, est un des académiciens ayant le plus influencé la discipline lors de ces dernières décennies.

Cet auteur prolifique dédiera une grande partie de son temps à déconstruire et problématiser les catégories et concepts issus de la discipline qu’est l’étude des religions. Les « mythes », le « sacré et le profane », le « rituel » voir tout simplement la « religion » ou le « religieux » sont des concepts qui n’échapperont pas à la critique et à la remise en perspective de l’historien des religions. J.Z. Smith a très fortement contribué à transformer, repenser la façon dont l’histoire et la science des religions pense ses objets d’études. La simple notion de « religion » est pour lui une catégorie générique, heuristique – propice à la découverte – et grandement théorique ! La religion ne nous renvoi pas à l’objet concret qu’elle tente de définir mais n’est que construction et inférence.

Dans Imagine Religion, Smith affirme que l’humanité a bénéficié de toute son histoire pour imaginer des divinités et des interactions avec ces dernières. Cependant, l’Homme occidental n’a imaginé la « religion » qu’au cours de ces derniers siècles ! L’imagination, et les catégories qui en découlent doivent alors être au centre de la réflexion. En somme, la religion est une catégorie de l’esprit humain et non un phénomène – que l’on pourrait alors appréhender avec nos outils scientifiques. Ni l’ethnologue et son terrain ni les archives des historiens ne nous autorisent à élever la religion au rang de réalité universelle, transcendante, tangible.

Autrement dit, si nous pouvons bel et bien observer une quantité gargantuesque de faits, de témoignages, d’expériences, de représentations et de phénomènes que l’on pourrait, dans chaque culture, qualifier de « religieux », il n’y a pas de données pour la religion ! Cette formule de Smith devenue célèbre pose le simple fait que la religion n’existe que dans l’imaginaire scientifique et par les actes de comparaison, de généralisation, etc. que ce dernier appose aux objets qu’il étudie ; la religion n’existe pas indépendamment de la réflexion humaine.

Mais alors, si nous vient l’envie de nous pencher scientifiquement, académiquement sur ces phénomènes, comment diable procéder ? La première partie du travail de l’historien des religions est avant tout réflexive ; il faut remettre en question nos catégories et concepts. Dans ces derniers sont présents des siècles de la pensée humaine et des préjugés, des constructions de l’esprit et des catégories y agissent en toile de fond. Il faut demeurer conscient du caractère approximatif de nos catégories et les interroger, elles et leurs postulats. Une solution – parmi tant d’autres – serait d’élaborer une définition de la religion en fonction du terrain d’analyse, du répertoire à l’intérieur duquel on puisera nos exemples. En somme, une définition de la religion par communauté, par vision du monde, par village, etc.. Il faut veiller à rester continuellement réflexif !

L’historien des religions doit rester conscient que la langue qui est sienne – et donc son imagination – n’est pas celle des données étudiées. La carte n’est pas le territoire, la « religion » n’est alors qu’une « traduction » de la réalité. À l’image des géographes de la fable de Jorge Luis Borges, les historiens – et historiens des religions – les anthropologues et de nombreux autres penseurs d’hier et d’aujourd’hui on trop souvent appliqué une carte à un territoire qu’elle ne faisait qu’imiter en surface et qui, in fine, a fini par déteindre sur la réalité et y apposer une vision souvent erronée. Citons à cet égard l’historien et conquistador Pedro Cieza qui, dans son immense Crónica del Perú (1533), décrit les autochtones du nord des Andes comme « n’ayant pas la moindre religion (…) au sens où nous l’entendons (no religion alguana, à lo que entendemos), ni n’y a-t-il chez eux de lieux de culte ».

Benjamin Meier

Source

Jorge Luis Borges, L’Aleph, 1967.