Baruch Spinoza est certainement un des philosophes les plus influents de l’histoire de la pensée moderne. Voici une initiation à la pensée de Spinoza, qui, je l’espère, vous fera découvrir une pensée unique en son genre et, qui, peut-être, vous fera clamer avec ardeur : Je suis Spinoziste !

Attention ! Pour une bonne compréhension de l’article suivant il est nécessaire d’avoir lu la première partie de « Je suis Spinoziste » !

Dans cette partie nous allons tout d’abord aborder la notion de liberté chez Spinoza avant de découvrir différents penseurs et chercheurs qui se sont inspirés de la philosophie de Baruch Spinoza.

La liberté : un paradoxe chez Spinoza ?

Avant toute chose, rappelons-nous que Spinoza définit Dieu comme étant la Substance unique et infinie de l’univers et de ce fait étant la Nature, c’est-à-dire tout ce qui compose ce monde.

Spinoza rajoute que Dieu demeure « la cause immanente de toute chose » (Éthique, I, 18) et que « toutes choses ont été prédéterminées par Dieu ». (Éthique, I , appendice).

Si Dieu est la Nature, alors tout a été prédéterminé par la Nature. Si Dieu est Substance, alors le monde entier ne suit qu’un ordre déterminé de cause à effet.
Vous l’aurez donc compris, Spinoza est déterministe.

Cette logique de cause à effet n’est pas religieuse ou fataliste mais simplement mécanique, mathématique. Nos choix sont également compris dans cette logique de cause à effet.

Pour Spinoza il n’existe pas de libre arbitre. Les hommes se croient libre car ils n’ont aucune conscience des causes qui motivent leurs actions. Toutes nos actions, nos choix, toutes nos pensées, sont des relations de cause à effet.

« J’appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée.» Spinoza, lettre à Schuller

Pourtant la liberté existe nous dit Spinoza, elle n’est juste pas celle que l’on croit. La définition de la liberté de Spinoza commence à nouveau avec la base du courant rationaliste, la connaissance et l’exercice de la raison. Pour Spinoza, l’être humain pour être libre, doit, par l’usage de la raison et de la connaissance, identifier ses passions (affects négatifs) pour les transformer en actions (affects positifs). Libéré de l’influence des causes externes, chacun et chacune peut augmenter son conatus (son désir de persévérer dans son être) et se rapprocher un peu plus de sa véritable essence, c’est-à-dire Dieu. Dieu, qui je vous le rappelle est Substance et la cause de tout. L’être humain étant un des modes de la Substance, Dieu consiste donc une petite partie dans chaque humain. C’est vers cette partie que nous devons tendre pour Spinoza, en nous affranchissant des causes externes par la connaissance et la raison, ce qui nous rapprochera un peu plus de notre véritable nature.

La liberté chez Spinoza, s’acquiert donc pas une meilleure connaissance de soi-même et du monde qui nous entoure. En mettant de côté, nos préjugés et idées reçues et en n’étanchant jamais notre soif de savoir, peut-être qu’un jour nous arriverons à la liberté absolue.

De tout ce cheminement découle une des maximes les plus célèbres et les plus belles de Spinoza :

« Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre. »

À présent, voici quelques penseurs et chercheurs qui ont tous été marqué par la philosophie de Spinoza

Nietzsche et la volonté de puissance

L’œuvre de Spinoza a eu une influence particulière sur le philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900). Sa « philosophie à coup de marteau » est toujours très présente dans la pensée philosophique contemporaine.

Il écrit en 1881 dans la lettre à Overbeck en parlant de Spinoza : « Je suis tout étonné, tout ravi ! J’ai un prédécesseur, et lequel ! »{…}« In summa : ma solitude qui, comme du haut des montagnes, souvent, souvent, me laisse sans souffle et fait jaillir mon sang, est au moins une dualitude. – Magnifique ! »

Nietzsche est donc un fervent admirateur de la pensée de Spinoza, qu’il considère comme un des philosophes les plus éminents de l’histoire.

La philosophie de Spinoza va inspirer Nietzsche dans une de ses notions phare : la volonté de puissance.

« Chaque élément qui compose ce monde, chaque unité humaine, végétale et peut-être matérielle a pourtant son sens, et c’est toujours le même : croître, augmenter, s’épandre, s’intensifier, se renforcer. À but universel, et inévitable de toute chose Nietzsche a donné un nom, {…}, : la volonté de puissance. » (S’affirmer avec Nietzsche, p.62)

Comme Spinoza, Nietzsche considère l’homme comme étant naturellement mu par un désir de persévérer sans cesse dans son être. La similitude entre la volonté de puissance de Nietzsche et le conatus (effort pour persévérer dans son être) de Spinoza est frappante.

Cependant contrairement à Spinoza, Nietzsche considère la volonté plus élevée que la raison, la puissance plus élevée que la vie et la volonté de puissance plus élevée que la sagesse.

Ce concept de volonté de puissance est fondamental pour comprendre deux autres points majeurs de la philosophie de Nietzsche : le nihilisme et le concept de surhomme.

Antonio Damasio, neurologie, Joie et Tristesse

Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, pour Spinoza tous les affects que nous connaissons découlent de deux affects principaux : la Joie et la Tristesse.

Le neurologue portugais Antonio Damasio, professeur à l’université de Caroline du Sud, fait paraitre en 2003 « Looking for Spinoza, Joy, Sorrow and the Feeling Brain ». Dans cet ouvrage, Damasio lie les affects de Joie et de Tristesse de Spinoza (dont sont issus tous les autres affects) avec la neurologie moderne. Selon Damasio, ces deux affects se retrouveraient dans les structures cérébrales comme étant deux sortes d’émotions primaires, biologiques. De nombreuses phénomènes observés pendant des opérations chirurgicales sur des malades atteints de maladies dégénératives ou de lésions cérébrales tendraient dans ce sens.

Dans le cas d’un patient épileptique, par exemple, à qui on essaie de retirer la zone de son cerveau responsable de sa maladie, le neurochirurgien va stimuler électriquement les différentes zones du cerveau pendant l’opération afin de vérifier qu’il ne va pas abimer des fonctions cérébrales importantes. Le patient est donc réveillé et une série de tâche lui sont demandés afin de déterminer de potentiels dysfonctionnements liés aux zones stimulés. Dans le cas d’un des patients subissant cette opération, la stimulation d’un certain nombre de sites rapprochés a eu comme effet de pouvoir « localiser le rire de manière cohérente et exclusive » selon les mots de Damasio. Si bien que lorsqu’on montrait une image de cheval au patient, ce dernier se mettait à rire comme s’il venant d’entendre la meilleure plaisanterie de toute la décennie.

Freud, passions et inconscient

Une des particularités de Spinoza est de considérer l’être humain dans sa totalité, en prenant en compte le corps et l’esprit. Les deux s’influencent mutuellement. Cette vision moniste du corps (étendue) et de l’esprit (pensée) s’oppose au dualisme présent notamment chez Platon et Descartes.

Notre corps et notre esprit sont à l’origine de notre Désir et de notre Conatus. La qualité de ce désir et de ce conatus sont déterminées par les affects. Ceux-ci, s’ils sont adéquats prendront le nom d’action, à l’inverse, s’ils sont inadéquats prendront le nom de passion. Pour qu’un affect soit adéquat, il faut en connaitre la cause, ceci étant la voie vers la libération pour l’homme. Un affect devient donc inadéquat lorsqu’on ne connait pas sa cause.

Freud, quant à lui, étudie également le corps et l’esprit ensemble. Il est conscient que les deux s’influencent. Pour Freud, les phénomènes physiques présents lors de ce qu’on appelait à l’époque les crises d’hystérie étaient liés à un trouble psychique. On observait chez les patientes, essentiellement des femmes, atteintes d’hystérie, des troubles du langage (incapacité de parler par ex.), des troubles moteur (convulsions par ex.) et autres symptômes qui n’avaient, pour beaucoup de médecins de l’époque, rien à voir avec des dysfonctionnements psychiques. Freud a fait partie des premiers à avoir observer une influence du psychisme très forte sur le corps. À l’inverse, Freud considère l’influence du corps sur l’esprit comme étant des pulsions, terme essentiel de sa théorie psychanalytique.

Selon lui, notre esprit peut également ressentir des affects dont il ne connait pas la cause et dont il subit les effets. Par exemple, une tristesse soudaine qui s’abat sur nous sans raison.

La cause de ces affects réside dans le concept phare de la psychanalyse freudienne : l’inconscient. Freud a été un des premiers à observer que la source de l’hystérie résidait dans des événements antérieurs dont les individus n’avaient pas conscience. Pour lui le rôle du thérapeute consiste donc à faire prendre conscience à la personne souffrante de ces dimensions cachées. L’inconscient devenant conscient, les symptômes cessaient et l’individu retrouvait une forme de bien-être et de contrôle.

Ainsi comme vous avez pu le constater, les similitudes entre Spinoza et Freud sont frappantes. Même si le fondateur de la psychanalyse n’a jamais crié sur tous les toits de Vienne son intérêt pour la pensée de Spinoza, il écrit dans une lettre à Lothar Bickel en 1931 : « J’admets tout à fait ma dépendance à l’égard de la doctrine de Spinoza. Il n’y avait pas de raison pour que je mentionne explicitement son nom, puisque j’ai construit mes hypothèses à partir du climat qu’il a créé plutôt qu’à partir d’une étude de son œuvre. »

Albert Einstein et « le Dieu de Spinoza »

« Le mot Dieu n’est pour moi rien d’autre que l’expression et le produit des faiblesses humaines et la Bible un recueil de légendes vénérables mais malgré tout assez primitives. » écrivait Einstein en 1954, un an avant sa mort, au philosophe allemand Éric Gutkind, dans une lettre devenue célèbre sous le nom de « God’s letter » et vendue aux enchères à 2,9 millions de dollars en 2018. « Pour moi la religion juive est, comme toutes les autres religions, l’incarnation d’une superstition primitive » « Et le peuple juif auquel j’appartiens fièrement et la mentalité duquel je me sens profondément ancré, n’a pas pour autant une forme de dignité différente des autres peuples. », rajoute Einstein dans cette lettre.

En 1929, il écrit au rabbin de New York : « Je crois au Dieu de Spinoza , qui se révèle dans l’ordre harmonieux de ce qui existe, et non en un dieu qui se préoccupe du sort et des actions des êtres humains. »

Les propos d’Einstein sur les religions sont très proches de ceux de Spinoza : les religions sont l’équivalent pour les humains de vulgaires superstitions.

En affirmant sa croyance dans le Dieu de Spinoza, Einstein s’identifie donc à un Dieu immanent, panthéiste et non jugeant.

Pourtant, reprenant à nouveau un propos de l’article précédent, considérer Dieu comme étant immanent reviendrait à le considérer comme inexistant. Si Dieu est partout, alors Dieu est nulle part.

Comme Spinoza, la question d’un potentiel athéisme reste la même pour Einstein.

En invoquant le Dieu de Spinoza, Einstein cherche-t-il à exprimer métaphoriquement une forme d’athéisme ? Peut-on à la fois être athée et panthéiste : Dieu n’existe pas, Dieu est la Nature ? Si oui était-ce vraiment la position d’Einstein et peut-être même de Spinoza ?

De telles questions restent, à nouveau, en suspens.

La semaine prochaine, dans un ultime chapitre, nous aborderons l’approche du capitalisme ,basée sur la philosophie de Spinoza, de Frédéric Lordon, économiste et chercheur au CNRS, avant de conclure cette série de trois articles sur la philosophie de Baruch Spinoza.

Jean Loye
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Sources :

https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Guillaume_II_de_Nassau/122651

https://fr.wikipedia.org/wiki/Johan_de_Witt

https://fr.wikipedia.org/wiki/Franciscus_van_den_Enden

http://denis-collin.viabloga.com/news/l-atheisme-problematique-de-spinoza

Histoire des philosophes illustrés par les textes, dir. D. Huisman et A. Vergez, Nathan 1996. P.118-126.

Le Miracle Spinoza, Frédéric Lenoir, Fayard, 2017

Traité théologico-politique, Baruch Spinoza, Flammarion, édition de 1965.

Notes du cours de Philosophie de Madame Ryser-Abdo au Gymnase de Chamblandes, 2017.

Les extraits de l’Éthique cités dans l’article proviennent directement des livres précédents.

https://books.openedition.org/psorbonne/195?lang=fr

http://la-philosophie-est-un-sport-de-combat.over-blog.com/article-volonte-et-critique-de-la-volonte-chez-nietzsche-et-spinoza-114153916.html

http://www.lavie.fr/debats/idees/qui-est-le-dieu-d-einstein-06-12-2018-94915_679.php

https://www.theguardian.com/books/2003/may/24/scienceandnature.highereducation1

S’affirmer avec Nietzsche, Balthasar Thomass, Éditions Eyrolles,2010

https://www.letemps.ch/opinions/lettre-dieu-deinstein-relativise-religion