Au tintement de la cloche, Pavlov remue sa queue et se met à courir. De resplendissants et brillants filets de bave glissent le long de ses poils, lui coulent sur le menton et finissent par former une petite mare salivante sur le sol de printemps : poussez-vous, sa gamelle arrive !

Mais… de nourriture : pas la moindre trace. Le maître de Pavlov (appelons-le Ivan) agite vigoureusement la cloche depuis la fenêtre de sa chambre : c’est l’heure de partir en vacances, et Pavlov a (une nouvelle fois) disparu dans les bois. Avec ahurissement, Ivan accueille son chien, couvert de salive, frétillant de bonheur et d’excitation. Cet état proche de l’extase, Pavlov ne l’atteint que lorsqu’on lui tend une assiette de croquettes. Pas la moindre odeur ne flotte dans cette cuisine ancienne. Pourquoi son chien est-il aussi agité ? Alors qu’Ivan commence à faire les cent pas devant la mine déconfite de son chien, attendant visiblement une gamelle inexistante, une lanterne s’éclaire au-dessus de sa tête : Bingo !

Depuis quelques semaines, Pavlov s’enfuie constamment dans les bois, à la recherche d’une femelle ou d’un renard, nul ne le sait, qu’il traque sans s’arrêter. Ivan, maître exemplaire à la voix usée, épuisé de lancer des cris lancinants transperçant la forêt, retrouve une grande cloche dans son grenier. Il prend soin de la secouer le soir même, en lui tendant sa gamelle pleine : le tintement de la cloche sonnera désormais l’heure du repas. Le lendemain, lorsque Pavlov vagabonde dans les bois, à midi pile, il entend le son de la cloche et revient à la maison. Ce rituel sacré, Ivan le pratique désormais depuis quelques semaines : Cloche, maison !

Debout dans sa cuisine, les chaussures trempées de salive, Ivan réalise que Pavlov a associé le bruit de la cloche à sa gamelle. Son simple tintement le fait désormais saliver (à outrance) : c’est l’heure du repas !

Alors que la voiture d’Ivan s’en va en direction du beau pays, cahotante, à travers les bois, Pavlov est installé sur le siège arrière, la truffe dressée, observant le paysage. Ses yeux crient de détresse et la légende dit même qu’il aurait aboyé ces mots : “on se fout de ma gueule !” alors qu’il attend encore et toujours, sa gamelle.

Cette légende introduit le célèbre concept d’Ivan Pavlov, le conditionnement classique (ou pavlovien). 3 observations sont ainsi mises en évidence :

  • L’odeur de la nourriture fait saliver le chien. Un stimulus inconditionné induit une réponse inconditionnée
  • Le son d’une cloche ne fait pas saliver le chien. Un stimulus conditionné n’induit pas de réponse inconditionnée.
  • Si l’on agite une cloche en donnant de la nourriture au chien à de multiples reprises, le son de la cloche (stimulus conditionné) provoquera naturellement la salivation du chien, même en absence de nourriture. La salivation générée après avoir entendu le tintement de la cloche est la réponse conditionnée. Lorsqu’on associe un stimulus conditionné (son de la cloche) avec un stimulus inconditionné (odeur de la nourriture), le stimulus conditionné induira la réponse inconditionnée.

Le comportement du chien a donc été modifié à travers le conditionnement : désormais, le son de la cloche est associé à la nourriture et provoque, par réflexe, la salivation.

C’est Watson qui a démontré que le conditionnement s’applique également aux humains. Considéré comme le père du comportementalisme[1], il étudie le comportement des humains, en particulier celui des enfants. Dans l’expérience du “Petit Albert”, Watson observe un petit enfant du nom d’Albert (il faut le préciser) s’amuser avec un inoffensif rat blanc, à pelage doux. Intrigué, Watson va tester sa prédiction. La prochaine fois qu’il laissera le petit Albert jouer avec son petit rat blanc, il demandera à un expert de frapper vigoureusement une barre de métal, produisant un bruit strident et affreux ayant pour but d’effrayer l’enfant. Bien entendu, quelques jours plus tard, l’enfant finit par associer le bruit métallique à son rat. Qu’en est-il des conséquences ? Il est désormais effrayé du petit animal. Dans certain cas, le conditionnement peut se généraliser : Le petit Albert a désormais peur, non seulement des rats blancs, mais également des lapins, des chiens, et même des manteaux à fourrure blanche.

Certains soutiennent que le conditionnement serait également au coeur de la publicité. Ainsi une marque de voiture peut utiliser l’image de femmes à moitié nues afin d’induire une réponse conditionnée chez l’être humain. Les femmes nues vous font saliver ? La marque s’y associe, et grâce à ce mécanisme, c’est soudainement la marque qui vous fait saliver.

Conditionnement opérant

Pour B.F. Skinner, le comportement des humains et des animaux s’explique mieux à travers le concept de conditionnement opérant. Il sous-tend que le comportement humain se réduit au conditionnement opérant environnemental ainsi qu’au renforcement, que ce soit à travers des récompenses ou des punitions.

Pour comprendre, il va falloir laisser l’idée du libre-arbitre de l’humain au placard. Dans notre société, l’homme est tenu responsable de ses crimes, tout comme de sa réussite. Il sera crédité pour son succès ou blâmé pour ses brigandages. Pour Skinner, le crédit ou le blâme n’a pas lieu d’être. Le comportement est déterminé par l’environnement dans lequel l’individu évolue. Les pensées et les sentiments ne sont que les résultats (et non la cause) du comportement. La recherche de la liberté, si chère soit-elle aux yeux de l’être humain, n’existe pas : il s’agit uniquement de fuir les expériences négatives de l’environnement auquel on est exposé. C’est en changeant l’environnement qu’on change le comportement. Le scientifique a donc vérifié ces suppositions à travers des expériences scientifiques, menées, comme à l’usuelle, sur des pigeons et des rats.

Quels sont les fondements du conditionnement opérant ?

  • Un comportement associé à une récompense sera répété.
  • Un comportement associé à une punition sera diminué.

L’expérience : La skinner-box

Derrière ce terme énigmatique se cache en réalité un schéma relativement simple : un animal est placé dans une boîte : la “skinner-box”. Celle-ci contient un levier. Lorsque l’animal active le levier, il reçoit une récompense comme de la nourriture, ou une punition comme une décharge électrique. En contrôlant l’environnement de l’animal (en lui donnant une récompense ou une punition lorsqu’il actionne le levier), on conditionne son choix (activer le levier). Dans le cas d’une récompense positive, l’animal va devoir activer le levier pour recevoir de la nourriture. Il peut recevoir de la nourriture à chaque fois qu’il active le levier (renforcement continu), ou seulement à quelques reprises (renforcement conditionnel). Dans ce dernier cas, on retrouve les récompenses à ratio fixes : l’animal reçoit de la nourriture après avoir actionné le levier 5 fois ; les récompenses à intervalles variables : l’animal reçoit de la nourriture après avoir actionné le levier un nombre aléatoire de fois ; ou encore les récompenses à intervalles réguliers : l’animal reçoit de la nourriture 10 minutes après avoir actionné le levier.

En faisant varier la fréquence de la récompense ou de la punition, autrement dit l’environnement du rat, les chercheurs peuvent analyser comment celui-ci affecte son comportement (activation du levier). Ils parviendront ainsi à déterminer, par exemple, le schéma de récompense (punition) qui va générer la plus grande activité chez l’animal (nombre de fois ou le levier est activé).

Où nous dirigeons-nous? Vous vous doutez bien qu’on peut appliquer la théorie du conditionnement opérant à notre vie. Sa “beauté”, c’est qu’on le retrouve à travers toutes les sphères de notre quotidien : de la fessée administrée à l’enfant téméraire, au bonus accordé par une entreprise, mais également aux casinos et aux réseaux sociaux. La technique de la carotte (peut-être qu’un bloody-mary aurait mieux fait l’affaire) et du bâton s’ancre, à travers le système éducatif et au sein des entreprises, fermement dans cette dualité, dans ce schéma de récompense et de punition.

Comment les différents systèmes de récompense affectent le comportement ?

Dans les expériences de Skinner, un schéma ressort particulièrement : celui de la récompense à ratio variable. Un rat actionnera le bouton deux fois pour obtenir de la nourriture. Puis six. Puis douze. Puis vingt. Puis cinq. Vous l’aurez donc bien compris : ce chiffre est totalement aléatoire.

Que se passe-t-il dans ce type de scénario ? Le rat actionne frénétiquement le bouton de la cage : il le martèle. Ce type de récompense induit une réponse dramatique chez l’animal. C’est une habitude addictive qui se crée, animée par l’incertitude. Une fois que l’environnement du rat ou du pigeon se transforme (c’est-à-dire que la récompense devient, par exemple, fixe), celui-ci aura énormément de difficultés à quitter cette boucle comportementale addictive. Il actionnera, encore et toujours, le bouton de façon frénétique, bien plus qu’un rat qui n’aura jamais connu le système de récompense aléatoire.

Quel parallèle avec notre quotidien ?

Plongeons-nous au coeur d’un casino à la lumière criante, aux volants à froufrous et aux cocktails criants (le genre de casino de l’imaginaire collectif de Las Vegas). Vêtu de votre pardessus violet, vous scinder la foule afin d’atteindre les fameuses machines à sous. Et c’est des heures durant que vous actionnez un levier, en quête de la faramineuse somme, de la récompense qui vous couvrira d’or et de gloire. Le casino semble sournoisement vous asséner la réplique favorite d’Arya : pas aujourd’hui. Nulle crainte pour la maison, elle sait de toute façon que vous retenterez votre chance demain.

Mais le casino ne concerne-t-il pas uniquement quelques âmes en peine, des fragiles, des faibles, qui sombrent sous le feu de l’addiction ? Dirigeons-nous donc vers notre exemple final :

Les réseaux sociaux

Un exemple moins cru, mais qui s’applique tout autant et de façon pernicieuse au coeur du quotidien d’un nombre incalculable de gens, est celui des réseaux sociaux. Le temps passé accroché à votre ordinateur, IPad, iPhone, montre, lunette, kitchenette connectée est immense. Le temps passé à jouer devant ces écrans est irrécupérable : de l’eau que vous essayez de recueillir entre vos mains crispées. Bien évidemment, nous ne pointerons pas du doigt le temps précieux et utile que vous passez à lire des articles, mais plutôt les innombrables fois où vous interrompez votre journée afin d’aller vérifier “si vous avez reçu quelque chose” : sur WhatsApp, Slack, vos Mails, Facebook, Instagram. Les milliers de fois dans la journée ou vous déverrouillez votre iPhone pour aucune raison, les centaines de fois où vous “scrollez” et actualisez votre fil d’accueil sur Facebook, à la recherche de quelque chose d’inconnu et de nouveau à vous mettre sous la dent.

Les réseaux sociaux ressemblent-ils vraiment à la boîte de Skinner ?

Souvenez-vous que, selon Skinner, c’est l’environnement qui détermine votre comportement. C’est donc le design, l’architecture des réseaux sociaux qui va définir vos habitudes dans ce contexte-là. Compte tenu de l’addiction moderne à la technologie, et en particulier, aux réseaux sociaux, nombreux sont les acteurs qui ont établi un parallèle entre le comportement impulsif et névrotique du rat dans la cage de Skinner avec celui de l’humain dans sa cage technologique. Ils dénoncent ainsi le conditionnement opérant mis en place par ces plateformes.

Êtes-vous à la recherche de récompenses ?

Se rendre sur Facebook, tirer son fil d’accueil, traquer le bouton rouge des notifications, vérifier si vous avez reçu un like sur votre dernier post, symbole d’amour de votre entourage proche et moins proche, se rendre sur votre messagerie Instagram, Facebook, WhatsApp, Telegram afin de voir si l’on vous a contacté, accordé de l’attention, répondu. Tirer les messages vers le bas, vérifier si vous avez reçu un mail intéressant. Ce nouveau message, c’est votre récompense, qui active les centres de plaisir de votre cerveau. Une récompense incertaine, qui arrive aléatoirement, à des moments différents de votre journée. Souvenez-vous que c’est ce type de récompense qui va induire la plus grande addiction chez le petit rat ou le pigeon. Vous ressentez donc constamment le besoin de vérifier si ce stimulus est enfin arrivé !

“Ou est ma récompense ?!”, crient vos yeux aux pupilles si peu dilatées, alors que vous déverrouiller l’écran de votre iPhone pour la quatrième fois dans la minute.

Fouiller Instagram, Facebook, Youtube, Twitter, à la recherche d’une information pertinente à croquer, déguster, bouffer. Regarder un film en pianotant sur votre téléphone, vérifiant constamment si on vous a répondu, si on a réagi à vos activités. Vos récompenses. Installé dans votre lit, votre ordinateur sur votre ventre, votre téléphone dans votre main gauche, votre iPad dans la main droite. Une partie de votre attention, de votre temps, dans la recherche constante d’amour, de lien, de plaisir, d’information. Vos récompenses. Envoyer des images, scénariser votre vie, la mettre en scène et l’exposer afin de générer une réaction extérieure qui vous apporte du plaisir. Vos récompenses.

Comment cette addiction est-elle renforcée par l’environnement des réseaux sociaux ?

Alors que certaines récompenses atteignent un point de satiation, après lequel vous êtes écoeurés (trop de gâteau au chocolat et vous vomissez vos tripes) les récompenses sociales ne heurtent jamais de plafond. Cette quête est infinie et insatiable. Les récompenses variables (ou aléatoires) que délivrent les réseaux sociaux, et plus globalement, la technologie, vous tiennent donc en haleine nuit et jour : comme les rats de Skinner, vous pianoter sur vos écrans à la recherche d’un stimulus.

Sur Facebook (Instagram), lorsque vous recevez un Like, vous recevez un petit shoot de dopamine, de plaisir: une récompense. Cette conséquence va vous encourager à montrer de plus en plus de contenu, afin de satisfaire ce plaisir, devenu addiction, devenu besoin. Comme le déclarait Sean Parker, l’ancien CEO de Facebook, il s’agit d’une boucle de feedback de validation sociale… Facebook exploite une vulnérabilité dans la psychologie[2]. Ce like existe dans l’environnement technologique qui a été créé de toutes pièces, bien loin de votre écran, et celui-ci va influencer vos actions futures (le temps passé sur la plateforme, le contenu que vous y injectez ainsi que sa fréquence, etc…).

Le fil d’accueil exhibe une forme de récompense à fréquence variable. De temps en temps, vous allez y trouver une information incroyable, tombée du ciel. La plupart du temps, en revanche, vous y glissez sans grand intérêt. Mais cette promesse, ce souvenir d’un quelque chose de croustillant à vous glisser sous la dent vous engage à y revenir, encore et toujours.

Les sons, les vibrations, les pop-ups, les notifications rouges serties, de temps en temps, d’un petit chiffre vous incitent à vous connecter à l’application, à la plateforme rapidement. Vous devez vérifier ce qu’il se passe : peut-être quelque chose d’incroyable. Déçu, vous voyez qu’il s’agit simplement d’une notification de l’anniversaire de trois personnes que vous n’avez pas vu depuis respectivement, 2, 4 et 5 ans. Bon, puisque vous êtes là, autant jeter un petit coup d’oeil à votre fil d’accueil. 35 minutes plus tard, vous retournez enfin à votre série d’exercices.

Le nombre innombrable de notifications, les rappels “Idefix à poster du contenu pour la première fois depuis trois mois”, les vibrations et les sons émis par votre téléphone servent à augmenter votre engagement sur la plateforme, l’application. Pourquoi ? Maximiser votre engagement (donc votre temps) sur la plateforme, est l’objectif principal. Pas celui d’améliorer nettement votre vie. Pas de vous connecter à des milliers d’autre gens. Pas de vous permettre de tenir un journal de bord de votre vie. Votre temps, vos activités, votre engagement va assurer le succès et la survie de la plateforme.

Nous sommes, pour la plupart, accro aux réseaux sociaux : s’agit-il simplement d’une conséquence secondaire fâcheuse d’un environnement qui avait été créé afin d’améliorer nos vies ? d’une dérive temporaire ? ou l’environnement a-t-il été choisi et désigné consciencieusement afin d’aspirer notre temps ?

La question qu’il convient désormais de se poser est la suivante : les réseaux sociaux ont-ils un effet positif net sur notre vie ? En temps de confinement, les affirmations pencheront nettement d’un côté : “oui, oui, trois fois oui !”. Cependant, l’environnement des plateformes sociales pourrait être radicalement différent. Et c’est là qu’il faut puiser dans son imagination, l’étirer dans différentes directions et essayer de sortir de la boite technologique dans laquelle on évolue.

A quoi ressemblerait un réseau social qui aurait comme but d’améliorer réellement la vie des gens ?

A vous de jouer ! L’imagination est infinie. Tristan Harris nous donne quelques pistes de réflexion dans ces différents TED Talks, que vous pourrez consulter ci-dessous (mais attention à ne pas vous faire aspirer trop longtemps dans le vaste océan youtubien). Avant de dénoncer cet article comme ouvertement conspirationniste, souvenez-vous bien des objectifs des plateformes sociales : maximiser votre engagement. Quels sont donc leurs intérêts, leurs priorités lorsqu’ils créent l’environnement dans lequel vous évoluez ? Celui-ci pourrait-il être différent ?

Les expériences comportementalistes montrent comment les conséquences d’une action peuvent déterminer le comportement futur. Bien que nous nous démenions à cacher, à tuer notre partie animale, pouvons-nous vraiment clamer haut et fort, que nous somme différents des rats dans la boîte de Skinner, et que l’environnement n’a pas d’impact sur nous ? Que nous ne sommes pas à l’affût de récompenses, de petits rails de dopamine ? Explorez donc cet environnement à l’apparence innocente, découvrez ces limites, ces mécanismes, et pour les plus déterminés : changez-le.

Finalement, invitez l’éthique au centre de votre réflexion. Engagez-vous à poursuivre des objectifs qui améliore l’expérience humaine au sens large. Faites-en votre priorité. Un jour viendra où, peut-être, ce sera votre tour de créer un environnement dans lequel s’immergeront des centaines d’humains. Quel sera alors votre objectif principal : maximiser le taux d’engagement de ces derniers, ou s’assurer que l’expérience que vous proposez améliore leur vie ?

Merci infiniment pour votre temps précieux.

« Entre dépenser du temps et le vivre, il y a un abîme. » Philippe Sollers

Yasmine Starein
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