LES FAUX-SEMBLANTS

Devons-nous tout dire ? La vérité est une notion tout à fait personnelle. Certains disent qu’il n’y en a qu’une, d’autres prétendent qu’elle leur est propre. Choisir de se délester d’une opinion n’est pas sans conséquence. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’entre nous se complaisent dans le mensonge. La lâcheté comme refuge. Nous serions légitimes de nous demander pourquoi ce comportement est-il si récurrent ? N’y aurait-il pas un halo de courage à fuir ? Pourquoi partir devrait être fatalement le synonyme de l’échec, lorsque persister serait évidemment celui de la victoire ? Connaissons-nous exactement les connexions qui s’opèrent dans le cerveau de quelqu’un qui se résigne ? À l’inverse, la dopamine devrait-elle être absolument présente dans le corps du téméraire ? L’annonce de la vérité est communément perçue comme une marque de loyauté. Pourtant, sommes-nous certains que ce geste est totalement désintéressé ? Nous pourrions imaginer que le détenteur de ce présumé savoir ait une ambition, celle de s’extraire de son quotidien.

Nous disons souvent que toutes les vérités ne sont pas bonnes à entendre, et pour cause… Elles ne sont généralement pas les bienvenues. Ainsi, nous encourageons autrui à ouvrir une brèche qui ne lui appartient pas, ou peu, au nom d’une vérité qui demeure très discutable. Alourdir la vie de l’autre pour s’assurer de l’existence d’un équilibre général. Le tout avec le sentiment d’avoir effectué une bonne action. Il y a quelque chose de rassurant dans le fait de se savoir uni dans la souffrance. Plus généralement, il est amusant de constater que l’échec s’aborde de façon plus sereine lorsqu’il est partagé, tandis que la réussite s’acquiert comme une propriété privée. L’humain triomphe en solitaire. Hors de question que l’on lui vole la vedette. Ainsi, la faiblesse serait synonyme de solidarité lorsque l’héroïsme refléterait l’individualisme.

Il me semble percevoir une sorte de dualité entre le corps et l’esprit. L’oxymore « courage, fuyons » m’interpelle. La bienséance nous enseigne la fiabilité, la stabilité, qu’importent les situations. Cependant, pourquoi ne pas percevoir une forme de courage à l’idée de s’assumer détestable ? En effet, cela voudrait dire que nous nous moquons du regard de l’autre, que nous nous moquons de notre réputation. Si l’enfer, est l’autre alors la médiocrité serait l’accès au paradis. Lorsqu’on se sait médiocre, l’approbation a peu d’importance. Il vaut mieux être un anti-héros assumé qu’un héros de pacotille souhaitant conquérir le monde alors que ses jambes marchent en direction opposée. Comme si l’énergie dépensée lors de l’élaboration de chimères se paralysait à la moindre difficulté, comme si notre corps nous avait amené quelque part où nous ne voulions pas être. Le refus d’obstacle.

Au fond, je crois que la lâcheté suprême réside dans l’absence de cohérence. La lâcheté reconnue est honorable, tout comme le courage est admirable. Tout le problème réside dans les faux-semblants. On reconnaît un membre de la dynastie des lâches à son aptitude à prendre la poudre d’escampette sans laisser de mot sur la table. En outre, je trouve particulièrement fascinant l’alliage de la lâcheté et des remords. Ce moment où le malaise d’avoir commis un affront survient, ce même moment où le simple fait de se savoir conscient du mal commis suffit à se sentir mieux. Comme si, cette lueur de lucidité furtive et désagréable suffisait à se laver de tout péché. Cependant, lorsque la manipulation prend fin, tout s’éclaircit. La clairvoyance revient dès l’instant où le processus de fuite démarre. Pour celui qui est pris la main dans le sac, cette période n’a rien d’agréable. Tout s’effondre, le plan part en fumée. Mais qui est le plus à plaindre ? Nous serions tentés de répondre la victime. Pourtant, recevoir en direct la confirmation de sa lâcheté refoulée doit être frustrant, le décalage entre la perception et la réalité perturbant… Le reflet dans le miroir projette l’image d’un inconnu, il ne nous dit rien. Finalement, dans ces moments-là, prendre la fuite, c’est survivre. Comment se retrouver face à ceux qui nous ont vu fuir ?

Mais ne vous méprenez pas, ce propos n’a pas pour but de mettre les bons individus d’un côté et les mauvais de l’autre. En effet, sommes-nous vraiment tous irréprochables ? Je crois qu’il est nécessaire de garder en tête que nous reprochons bien souvent aux autres ce que nous faisons également. Qui n’a jamais eu recours à la lâcheté et au mensonge pour se sortir d’une situation délicate ?

Je crois que la remise en question peut être un formidable outil. En effet, l’introspection nous pousse dans nos retranchements, elle nous permet de nous poser des questions existentielles. Par contre, il me semble nécessaire d’avoir un esprit assez clair et préparé afin de ne pas se laisser entraîner sur la pente glissante du doute perpétuel, qui gèle absolument tout. Le doute est puissant et contagieux, il est dangereux. On parle de ping-pong de la peur lorsque nos propres craintes se répercutent sur les autres, qui les ressentent à leur tour et qui finissent par douter également. Le cercle vicieux commence. Nous n’osons plus bouger, nous sommes assis et nous regardons notre vie défiler, sans réussir à faire un pas en avant.

Certains pensent que ça n’a pas encore débuté, que leur vie est en préparation, je ne suis pas de ceux-là. Comme s’il fallait attendre pour être heureux. Attendre la fin de nos études dans l’espoir que la vie au travail soit meilleure. Attendre d’avoir un foyer dans l’espoir d’être comblé et épanoui. Mais quand est-ce qu’on peut dire « Je suis dans ma vie » ? Plus précisément, quand cessons-nous d’attendre et commençons-nous à prendre le taureau par les cornes ? Je crois que l’attente et plus généralement la projection est la principale source de malheur. Nous sommes dans un futur approximatif, loin du présent. La rêverie nous entraîne dans un monde irrationnel. Le risque est grand, puisque ces années pourraient « s’empiler jusqu’à former un tas de merde », comme disait Bukowski. Voilà comment je résumerais une vie gouvernée par l’attente et l’espoir. Selon moi, l’espoir ne fait pas vivre, l’espoir nourrit le malheur. Nous cessons d’être malheureux le jour où nous n’espérons plus rien de l’avenir, le jour où notre priorité est de réussir à composer avec ce que nous avons actuellement. La sérénité naît lorsque la crainte et l’espoir meurt. Notre unique pouvoir réside dans le contrôle de notre comportement, de nos décisions. « Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement. ». Cette phrase de Camus illustre pleinement la pensée de ceux qui se réjouissent que le train soit parti sans eux, et surtout de ceux qui se réjouissent que le train ne repasse plus jamais. Comme s’ils éprouvaient un soulagement à l’idée de savoir que le moment du choix était terminé pour toujours. Ils sont soulagés puisqu’ils ne seront plus jamais confrontés à leur lâcheté. Le détachement comme pare-feu contre la frustration.

Le détachement peut aussi être assimilé à un masque social. Celui qui s’apparente à de la pudeur. Ce masque que l’on revêt pour cacher l’être sensible et enfantin qui sommeille en nous. Ce maquillage qui estompe nos failles, ce rituel obligatoire et inconscient que l’on répète avant de se présenter au monde, suscite ma curiosité. Cette femme qui rit aux éclats à la terrasse d’un café, racontant à son amie son week-end idyllique passé avec son époux, suspendue au téléphone. Cet homme, dont le seul moteur est l’abondance de biens, persuadé que la montre accrochée à son poignet est le reflet de son épanouissement. Ces personnes sont fascinantes, tant elles pensent duper leur monde par ces mises en scène grotesques. L’art de faire semblant avec aplomb est devenu une compétence sociale indispensable pour évoluer dans ce monde. Chacun élabore des récits plus faux les uns que les autres dans le but d’épater la galerie.

Les réseaux sociaux ont vraisemblablement participé au développement de ce fléau. A priori, nous serions tentés de qualifier notre génération de lâche, selon la doxa, faire semblant est un phénomène réservé aux faibles. Pourtant, sommes-nous réellement sûrs que mentir aux autres, voire pire, à soi-même, est un exercice plus aisé que d’affronter la vie sans superflu, avec pour seul accessoire notre parcours ? Ce parcours qui laisse apparaître les chutes, les moments de doute. Ces moments que certains s’évertuent à justifier, à cacher, pour ne surtout pas entacher le film hollywoodien qu’ils diffusent sans cesse.

La société nous impose un carcan dans lequel chacun doit trouver sa place. Paradoxalement, au sein de ce dernier, il n’y aucune place pour la fuite, le fuyant ne fait pas rêver. Pourtant, il est plus fréquent qu’il n’y paraît. Je crois que la fuite belle et courageuse à sa place. Il faut du courage pour tout quitter, pour tout effacer et tout recommencer. Partir pour mieux renaître. Ceci est la définition de la « belle fuite », celle qui consiste à croire que le bonheur réside ailleurs. Cependant, la fuite peut aussi être le récit d’un individu tétanisé à l’idée d’avancer, qui préfère rester stoïque. On devrait y voir une véritable force de caractère, une force mobilisée à contrevent certes, mais qui demeure pour le moins présente. En effet, dans certains cas, la fuite est statique, nous restons. Nous fuyons un avenir plus heureux et nous acceptons notre fatalité. La femme battue qui reste l’illustre bien. Elle met une croix sur ses valeurs, besoins et convictions, donnant la priorité à autrui par peur d’affronter les représailles, la solitude… Souvent, l’être humain préfère se raconter une histoire plutôt que de prendre en main son destin en affrontant les aléas. Le mensonge qui rassure plutôt que la vérité qui fait mal dira-t-on… Ainsi, beaucoup d’entre nous adoptent le confort aux dépens de l’équilibre mental. Ici, rester est courageux, mais c’est également une forme de lâcheté, en prenant une telle décision, on peut se trahit nous-même. Édouard Baer disait : « J’ai l’impression de gâcher deux spectacles le même soir, l’un en partant, l’autre en restant. ».

Je terminerai en disant qu’il ne faut jamais cesser d’être un enfant. L’enfance est synonyme d’insouciance. Elle permet de se jeter à corps perdu dans l’inconnu avec quiétude. Nous avons tous besoin de conserver notre âme d’enfant afin d’avoir l’audace, la folie de bâtir un avenir qui nous fait réellement vibrer. Parfois, cette construction passe aussi par le drame. Bien souvent, nous parlons du malheur, de la tristesse avec crispation. Celui qui traverse une tempête est malchanceux. Cependant, ces états émotionnels sont la genèse de la création pour beaucoup d’artistes. L’inspiration nécessaire à la naissance de leur art, prend racine dans leurs démons. Finalement, sans malheur, il n’y aurait aucune composition. Ainsi, la tristesse ne serait-elle pas la révélation du génie ? Plus trivialement, la plupart des gens s’offusquent face au mal qui parsème leur existence. Je crois que la définition du bonheur ne réside pas dans l’état d’extrême félicité. Lorsqu’on a connu le malheur, on sait reconnaître le bonheur. Selon moi, le bonheur est présent à chaque instant où le malheur est absent. Nul besoin d’atteindre l’extase pour être heureux. Par ailleurs, je crois que nos parts d’obscurité sont le fondement même de notre évolution. C’est notre passeport pour un avenir meilleur. Ainsi, soyons bienveillants avec notre tristesse, elle est finalement notre moteur. Lorsque la tristesse survient, je me plais à croire qu’elle présage d’un changement. Elle est une énergie indispensable à la réalisation de projets qui nous tiennent à cœur. Dès lors, ceux qui portent des œillères, ceux qui sont paralysés, persuadés que l’unique solution est de subir, se prive de cette bénédiction. Celle cachée dans l’épreuve. Puisque tout n’est qu’évolution, il y a forcément une échappatoire qui permet de reprendre notre chemin. En ces termes, la fuite est une immunité. On dit souvent que la vie est courte, seulement je crois qu’elle peut devenir longue et éprouvante pour ceux qui passent leur temps à s’auto-saboter. Mais, encore une fois, il est possible de voir une forme de courage dans la volonté consciente de choisir une vie morne et fastidieuse. Alors selon vous, qu’est-ce que le courage ? Rester ou s’enfuir ?

Caroline Calvignac
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