Daech ? C’est l’acronyme arabe officiellement adopté par la France pour désigner l’Etat Islamique. « Le groupe terroriste dont il s’agit n’est pas un Etat. », a martelé Laurent Fabius dans l’hémicycle du Palais Bourbon.

L’organisation occupe pourtant un territoire à cheval entre l’Irak et la Syrie, où vivent près de 10 millions d’habitants, et affiche nettement sa volonté de s’agrandir et de fonctionner comme un Etat parmi d’autres. Administrer des possessions territoriales, payer des troupes et subvenir aux besoins d’une armée de dizaines de milliers de combattants, ou encore faire face aux dépenses publiques nécessaires à la bonne marche d’un autoproclamé califat, tout cela nécessite des fonds considérables et durables.

Quelles sont ses principales sources de financement ? D’où viennent ses revenus et sa fortune colossale ? Décryptage d’une économie de guerre au Proche-Orient.


Contrairement à Al Qaïda qui dépendait essentiellement des donations et de la fortune privée de certains de ses membres, Oussama Ben Laden en tête, le groupe islamiste s’est approprié, avec l’occupation des terres irakiennes et syriennes, des sources de revenus diversifiées. Les services de renseignements américain, via l’Associated Press (AP), estiment que l’EI engrangerait jusqu’à 3 millions de dollars quotidiennement.

Ces revenus financiers proviennent de cinq sources principales : la vente d’objets d’art et d’antiquités, les pillages, les taxes perçues sur leur territoire, les dons, et la plus lucrative de toutes, l’or noir.

Le trafic d’œuvres d’art

Les zones de conflits regorgent de trésors archéologiques, à l’image de la cité antique de Palmyre, partiellement détruite après sa capture en mai 2015 par les islamistes. Mais parallèlement (et paradoxalement) à ce nettoyage culturel qui lui permet symboliquement d’affirmer la suprématie de son fanatisme idéologique sur ce qu’il considère relever du paganisme et de l’idolâtrie, l’EI autorise les habitants à fouiller  les sites archéologiques avant de taxer les ventes de ces objets sur le marché noir.

Sam Hardy, chercheur auprès de l’Institut d’archéologie UCL de Londres, estime ainsi que c’est près de 36 millions de dollars que l’EI a générés grâce à des mafias et des collectionneurs le plus souvent européens, peu scrupuleux quant à l’origine des pièces achetées.

Les pillages

En prime des vols ‘’culturels’’, les soldats de l’autoproclamé califat pillent systématiquement les banques et casernes abandonnées des villes capturées. A la chute de Mossoul en juin 2014, c’est plus de 429 millions de dollars de la banque centrale qui sont tombés aux mains des djihadistes, selon le gouverneur de la région.

Taxes et collecte d’impôts

L’Etat Islamique instaure également des taxes dans les territoires occupés. Le Council on Foreign Relations estimait ainsi que les entreprises payaient plus de 8 millions de dollars par mois à l’organisation, avant même que Mossoul ne soit prise par les djihadistes.

Cité par l’AP, un officiel des renseignements américains explique que « Le travail de collecte de fonds s’apparente à celui des organisations mafieuses. Il est bien organisé, méthodique et repose sur l’intimidation et la violence. »

Une taxe sur la conversion à l’Islam a également été instaurée. Les chrétiens des territoires occupés, quand ils ne fuient pas ou ne sont pas massacrés, sont effectivement obligés de se convertir moyennant plusieurs centaines de dollars. Des chrétiens de Mossoul ayant quitté leur ville et interrogés par le journal Libération avancent le chiffre de 250 dollars pour une personne seule, et bien plus pour les familles entières.

Les dons

De nombreux donateurs privés ont soutenu financièrement l’Etat Islamique. Ces particuliers étaient le plus souvent des ressortissants d’Arabie Saoudite et de pays du Golfe, pays sunnites qui désirent voir tomber le régime chiite alaouite d’Assad, principal allié de Téhéran.

Selon Michael Stephens, directeur du Royal United Service Institute au Qatar, au micro de la BBC, ces fonds transitaient le plus souvent par le Koweït et étaient destinés à des groupes alliés à l’EI jouant un rôle de façade, afin que les riches mécènes ne soient pas inquiétés par des représailles de leurs gouvernements ou des pays occidentaux.

Cependant, suite à la mobilisation internationale contre Daech, l’Arabie Saoudite, principal allié des Etats-Unis dans la région, a qualifié en mars 2014 l’EI d’organisation terroriste. Quant au Koweït, il a, selon Georges Malbrunot, journaliste au Figaro, renforcé sa législation bancaire, rendant ces dons de plus en plus rares et compliqués.

Le pétrole

L’or noir est incontestablement la principale source de revenus de Daech. L’organisation s’est emparée des champs pétrolifères de Deir Az-Zor et de Raqqa en Syrie, et détient selon Jean-Charles Brisard, 60 % de la production syrienne, et moins de 10 % de la production irakienne. Ces ressources représenteraient entre 25 et 40 % de leurs revenus, et leur production se situerait entre 30’000 et 60’000 barils par jour selon les différentes estimations.

Une partie du précieux hydrocarbure est raffinée sur place, ce qui leur permet de disposer d’un carburant à très bas prix qui facilite la mobilité des attaques entre l’Irak et la Syrie. Mais la majeure partie de la production est vendue entre 20 et 35 dollars le baril, bien en dessous du prix du marché, à des intermédiaires libanais, irakiens, mais surtout turcs. Ceux-ci mélangent ce pétrole à des hydrocarbures d’autres origines pour ensuite le proposer à des industriels occidentaux, syriens et turcs, comme l’explique Francis Perrin, président du groupe Média Stratégies et Politiques Energétiques pour France Info.

Ce trafic illustre parfaitement la non-étanchéité de la frontière turque, rappelons-le, membre de l’OTAN comme l’a reconnu le ministre turc des affaires étrangères : « Nous essayons de mettre un terme à ce trafic, mais la frontière est difficile à surveiller ».

Vers une résolution ?

Chiites et sunnites, pro et anti-Assad, Turcs et Kurdes, autant de rivalités qui rendent ce conflit si singulier et complexe. Si certains acteurs comme la France et la Russie affichent clairement leurs différents objectifs, d’autres jouent un rôle plus ambigu; C’est notamment le cas de la Turquie. Résolus à empêcher l’émergence d’un Kurdistan indépendant, qu’ils considèrent être aussi si ce n’est plus menaçant que l’EI, les Turcs ferment leurs frontières aux combattants qui pourraient rejoindre les rangs des forces kurdes, tout en laissant transiter par cette même frontière le pétrole qui contribue à la puissance de Daech. Un double jeu dangereux, pour un Etat membre de l’OTAN qui a récemment abattu un bombardier russe à ses frontières.

La réaction de la communauté internationale, elle, se fait malheureusement attendre. Les réticences européennes à s’engager dans une énième intervention se font sentir. L’Allemagne de Merkel rechigne, David Cameron a peiné à faire approuver les frappes aériennes par son parlement. Cependant, après les attaques perpétrées à Paris le 13 novembre dernier, la France semble déterminée à réunir les grandes puissances dans une seule et même coalition. Les frappes américaines et françaises de ces dernières semaines se sont intensifiées, visant principalement les convois pétroliers de Daech, et les Russes qui jusque-là ciblaient principalement l’opposition syrienne dite modérée, paraissent convaincus de la nécessité d’éradiquer l’Etat Islamique après l’attentat revendiqué par les djihadistes d’un avion de ligne russe.

Une résolution du conflit passera inévitablement par l’appui de troupes au sol, ce qui mène à la question prédominante qui déterminera la chute des islamistes. Sur qui les alliés occidentaux se reposeront-ils pour compléter le travail des forces aériennes ? L’envoi de troupes, pour l’instant exclu par la grande majorité, ne ferait que reproduire l’intervention américaine de 2003, en grande partie responsable de la situation actuelle. Faut-il renouer le dialogue avec Bachar el-Assad et ainsi favoriser un renforcement du régime par la suite ? Ou François Hollande restera-t-il sur ses positions en misant sur l’opposition syrienne et les kurdes, risquant ainsi de s’aliéner la Russie et le gouvernement d’Erdogan ?
La tâche militaire et diplomatique qui attend la France et ses alliés est donc de taille, et malgré le refus de l’appellation ‘’Etat Islamique’’ par le gouvernement français, l’organisation a constitué petit à petit un rudiment de structure étatique qui rendra compliquée son élimination des territoires occupés de Syrie et d’Irak.

Antoine Couson