Le 31 mars 2026, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères Alexandre Fasel était invité à Lausanne pour une conférence intitulée La Suisse en Europe et dans le monde, organisée conjointement par le CEDIDAC (Centre du droit de l’entreprise de l’Université de Lausanne) et la Fondation Jean Monnet pour l’Europe. La soirée s’est ouverte par une projection d’archives audiovisuelles consacrées à l’histoire des relations entre la Suisse et la construction européenne, avant une intervention d’Alexandre Fasel suivie d’un échange avec le public.
Alexandre Fasel, un diplomate au cœur de la question européenne
Le choix d’Alexandre Fasel comme intervenant principal n’était évidemment pas anodin. Secrétaire d’État depuis 2023, diplomate de carrière, ancien ambassadeur à Londres, à Ottawa ou encore à Canberra, il occupe aujourd’hui une position centrale dans l’appareil diplomatique suisse. Mais surtout, son parcours personnel croise directement l’histoire récente de la politique européenne helvétique : il a lui-même rappelé avoir commencé sa carrière au Bureau de l’intégration au début des années 1990, au moment des négociations sur l’Espace économique européen. C’est d’ailleurs ce qui a donné à cette conférence son intérêt principal. Loin de présenter les Bilatérales III comme un dossier technique parmi d’autres, Alexandre Fasel les a inscrites dans une sorte de continuité politique : la question des relations entre la Suisse et l’Europe ne date ni des tensions récentes sur l’accord-cadre, ni même du vote de 1992 sur l’EEE. Elle traverse toute l’histoire suisse de l’après-guerre. En effet, depuis plusieurs décennies, la Suisse cherche à résoudre la même équation : comment préserver ses spécificités institutionnelles tout en évitant un décrochage économique et politique vis-à-vis de son principal environnement régional ?
C’est précisément ce que proposait le film d’archives réalisé par la RTS et projeté avant la conférence. De la reconstruction européenne après 1945 aux premières communautés, de l’accord de libre-échange de 1972 au rejet de l’EEE, puis à la construction progressive de la voie bilatérale, la relation entre la Suisse et l’Europe apparait comme une histoire de proximité constante, même en période plus troublée. Les archives montraient bien que la Suisse n’a jamais été extérieure au mouvement européen. Elle n’a certes pas suivi la voie de l’adhésion ou de l’intégration institutionnelle complète comme l’on fait d’autres pays, mais elle a continuellement dû se positionner face à l’approfondissement de la construction européenne. À chaque étape, une même contrainte réapparait : la Suisse ne peut pas ignorer l’Europe sans devoir ensuite négocier les conditions de son adaptation à celle-ci.
L’accord de libre-échange de 1972 constitue à cet égard un premier tournant majeur. Il marque la reconnaissance explicite du fait que la prospérité suisse dépend étroitement de son insertion dans l’espace économique européen. Déjà à cette époque, les échanges avec la Communauté européenne occupent une place centrale dans le commerce extérieur helvétique. Cette réalité ne s’est pas démentie depuis. Alexandre Fasel l’a d’ailleurs rappelé à plusieurs reprises : aujourd’hui encore, les échanges avec l’Union européenne restent largement supérieurs à ceux que pourrait entretenir la Suisse avec les États-Unis ou la Chine. Le message est clair : quelle que soit la diversification souhaitable de la politique économique extérieure suisse, l’UE demeure de loin son partenaire principal.
De l’adhésion à l’EEE aux accords bilatéraux
Cette centralité de l’Europe permet aussi de relire l’échec de 1992. Le rejet de l’Espace économique européen reste, dans l’histoire politique suisse contemporaine, un moment déterminant. Les images d’archives en rappelaient toute la charge symbolique, avec les réactions de stupeur et de déception qui avaient suivi le vote. Mais la conférence invitait à dépasser la mémoire émotionnelle de l’événement pour en tirer une conclusion plus structurelle : le non à l’EEE n’a pas supprimé le problème européen de la Suisse. Il a simplement modifié la méthode choisie pour y répondre.
C’est après 1992 que la voie bilatérale s’est imposée comme solution de compromis, avec les Bilatérales I, puis les Bilatérales II. Les Bilatérales III s’inscrivent donc clairement dans ce prolongement. Elles ne constituent pas une rupture, mais au contraire, correspondent à une nouvelle phase d’ajustement dans une relation complexe, et c’est là l’un des points les plus importants de Fasel. En effet, l’enjeu n’est pas simplement de conserver ce qui existe, mais d’éviter ce qu’il appelle l’ « érosion » des accords actuels.
Cette notion renvoie à un phénomène majeur : lorsque les accords conclus avec l’Union européenne ne sont plus actualisés, la Suisse s’éloigne peu à peu du marché intérieur européen, non par rupture, mais par décalage normatif croissant. Pour les entreprises suisses, cela signifie davantage d’obstacles, de doubles procédures, de pertes d’accès facilité à certains marchés ou à certaines coopérations. Fasel a notamment évoqué les difficultés rencontrées dans certains secteurs lorsque les accords de reconnaissance mutuelle ne sont plus mis à jour.
C’est pourquoi les Bilatérales III sont présentées par le Conseil fédéral comme cruciales. Elles visent à la fois à stabiliser les accords existants, mais aussi à régler les questions institutionnelles laissées ouvertes depuis des années et à développer de nouvelles coopérations dans des domaines stratégiques – en particulier l’électricité, la santé ou la sécurité alimentaire – loin d’être secondaires. L’électricité touche directement à la sécurité de l’approvisionnement et à la place de la Suisse dans un marché énergétique interconnecté. La santé renvoie à des capacités de coopération devenues particulièrement visibles depuis les crises sanitaires récentes. Quant à la sécurité alimentaire, elle participe d’un ensemble plus large de règles techniques et économiques qui structurent les échanges modernes.
En réalité, les Bilatérales III ne se réduisent pas à une discussion économique, mais s’inscrivent dans un contexte géopolitique nettement plus large. Le monde que Fasel décrit est plus instable, plus fragmenté, moins prévisible qu’au cours des décennies précédentes. Dans ce cadre, la relation avec l’Union européenne est présentée comme un facteur de stabilité pour la Suisse. Les Bilatérales III ne servent donc pas seulement à fluidifier les exportations ou à régler des différends juridiques, elles servent aussi à consolider l’ancrage de la Suisse dans son environnement démocratique et juridique.
Et c’est probablement sur ce terrain que le débat public suisse va se jouer dans les années à venir, car les enjeux futurs sont déjà visibles. Le premier est celui du calendrier politique. Fasel a rappelé que le “paquet” a été transmis aux Chambres et que le débat parlementaire est désormais engagé, avec un premier examen au Conseil des États. Il a aussi laissé entendre qu’une votation pourrait avoir lieu en 2027, mais que le scénario d’un vote en 2028 est plus probable. Cela signifie une chose très simple : le dossier européen va redevenir l’un des grands sujets structurants de la politique fédérale dans les prochains mois.
Le deuxième enjeu concerne le cadrage même du débat. Depuis trente ans, la discussion suisse sur l’Europe a souvent été parasitée par une confusion entre différentes options : libre-échange simple, voie bilatérale, EEE, adhésion. L’un des objectifs de la conférence était donc de clarifier cette situation : A. Fasel a en effet insisté sur le fait que les Bilatérales III ne relèvent pas d’une logique d’adhésion. Pour le Conseil fédéral, elles constituent au contraire la forme la plus adaptée aux intérêts actuels de la Suisse : assez intégrée pour préserver les intérêts économiques et stratégiques du pays, mais pas au point de basculer vers une intégration institutionnelle complète. Cette ligne politique vise à neutraliser un argument récurrent des opposants, qui consiste à présenter tout rapprochement avec Bruxelles comme une étape masquée vers une adhésion future.
Le troisième enjeu, plus profond, porte sur la capacité de la Suisse à définir lucidement sa place en Europe. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le débat sur les Bilatérales III n’est pas uniquement un débat sur des mécanismes juridiques, des clauses institutionnelles ou des normes techniques. C’est un débat sur le type de relation que la Suisse veut entretenir avec le continent qui l’entoure. La Suisse peut bien multiplier les discours sur son ouverture globale, elle n’en demeure pas moins un pays profondément inscrit dans l’espace européen, par sa géographie, son économie, ses infrastructures, ses échanges, sa culture politique ou encore ses intérêts stratégiques.
En ce sens, la conférence d’Alexandre Fasel a surtout permis de remettre en perspective une évidence souvent laissée pour compte dans le débat suisse : les relations avec l’Union européenne ne sont de loin pas un dossier marginal. Elles constituent l’un des fils directeurs de la politique extérieure helvétique depuis l’après-guerre. Et aujourd’hui, avec les Bilatérales III, ce fil entre dans une nouvelle phase.
Le fond de la question est donc relativement simple : le passé montre que la Suisse a toujours dû organiser sa relation avec l’Europe ; le présent montre que le cadre bilatéral existant ne peut pas rester figé sans se fragiliser ; et le futur indiquera, très vite, si la Suisse choisit de consolider cette relation ou de s’exposer à un affaiblissement progressif de sa position dans son principal espace de référence. À ce stade, c’est bien pour cela que les Bilatérales III sont cruciales.
Gwendoline Munsch
Sources :
Pour revoir la conférence dans son intégralité, cliquez sur le lien juste ici




