L’Homme Moderne tel qu’on le connait aujourd’hui, scientifiquement appelé Homo Sapiens et dernier représentant du genre Homo, serait apparu sur Terre il y a environ deux cent mille ans. Héritier de plus de deux millions d’années d’évolutions physiques et culturelles, l’Homme s’est peu à peu redressé, façonnant un corps taillé pour la course à pied. Simple sélection naturelle ? Les théories sont nombreuses et diverses. Reste un constat majeur : la seule espèce humaine qui n’ait pas disparue de la surface de cette planète est bipède. Sommes-nous donc faits pour courir ?

 

Born to run

Nous marchons quelques mois seulement après notre naissance et développons instantanément et naturellement la faculté de courir. Face à l’ensemble de la chaîne animale, l’Homme se révèle être un piètre sprinteur : le guépard peut atteindre les 110 km/h en pointe lorsqu’il poursuit une proie, une vitesse bien plus élevée que les meilleurs de nos athlètes (Usain Bolt dépasse les 44 km/h aux cent mètres, ndlr).

En revanche, dès que nous devons courir plus longuement, en endurance, aucun animal n’est capable de nous devancer. La transpiration, formidable singularité du corps humain, permet l’autorégulation de la chaleur interne, et nous évite ainsi la « surchauffe » que subit tout animal à pelage. Par ailleurs, cet avantage évolutif explique en grande partie la survie de nos ancêtres dans l’environnement hostile africain, berceau de l’humanité. Au fil des millénaires, nous sommes devenus les meilleurs coureurs de fond au monde, échappant à nos prédateurs et pratiquant avec succès la chasse à l’épuisement. De nos jours, si cette époque semble révolue et que nous ne sommes plus contraints de chasser pour survivre, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants continuent de courir, certains pour la performance, d’autres pour le bien-être, mais avant tout dans un plaisir commun.

Aujourd’hui, aucune étude sérieuse ne peut recenser le nombre de personnes dans le monde s’adonnant de manière régulière à la course à pied. L’apparition des Jeux Olympiques modernes au début du siècle dernier a redonné une dimension majeure à l’athlétisme en général, dont le nombre de pratiquants ne cesse d’augmenter année après année. Les seventies ont également marqué un tournant décisif dans ce sport avec l’apparition du jogging, « l’activité du dimanche » par excellence. La course, autrefois chasse gardée d’ascètes athlètes en quête de records, s’est peu à peu désacralisée, laissant place à une pratique tournée vers le loisir, la simplicité et l’équilibre physique et mental.

 

Mais alors, pourquoi court-on ?

Qui n’est jamais allé courir ? Si la course à pied réunit autant d’adeptes aujourd’hui, c’est avant tout grâce à la facilité et la flexibilité de sa pratique : aucun équipement spécifique requis, investissement initial très faible, totale liberté… Une paire de baskets aux pieds, un minimum de volonté, et la ville ou la campagne deviennent instantanément votre terrain de jeu ! Ce concept « où je veux, quand je veux » a séduit des millions de personnes à travers le monde ces dernières décennies, beaucoup considérants la course à pied comme un moyen de s’évader.

En 2009, ASICS a mené une étude inédite, en partenariat avec l’institut de recherche Synovate, portant sur « les motivations de la course à pied » chez les coureurs européens. Les résultats de cette recherche mettent en évidence les nombreux et divers motifs des runners : se muscler, perdre du poids, lutter contre le stress, améliorer sa performance dans un autre sport, suivre les conseils de son médecin ou ses résolutions du nouvel an… Avec la multiplication des applications mobiles dédiées à la course à pied, le coureur 2.0 du XXIème siècle est devenu particulièrement exigeant. Certains irréductibles, en revanche, prônent le retour à une course plus simple et minimaliste, moins « technologique » : courir « à l’envie », au gré de nos foulées et pourquoi pas pieds nus ? L’excellent livre Born to run, éloge du minimalisme, relate l’incroyable rencontre de Christopher McDougall, un britannique à la recherche de l’origine de ses problèmes de pieds, avec la tribu des Tarahumara, coureurs exceptionnels reclus dans le nord du Mexique. Tout ce que notre société nous a appris sur la course à pied est remis en question dans cet ouvrage : a-t-on vraiment besoin de baskets à 200 francs pour courir ?

 

Mens sana in corpore sano

Les bénéfices d’un footing régulier sur la santé et le bien-être ne sont plus à démontrer. Scientifiques, médecins, spécialistes du sport, s’accordent à dire que la course à pied reste une des activités les moins traumatisantes pour notre corps, tant qu’elle est pratiquée à « dose raisonnable ».

Si la pratique de la course — comme tout autre sport par ailleurs — sort du cadre du loisir, des blessures peuvent rapidement apparaitre, notamment aux articulations du genou, de la hanche ou de la cheville. L’étude menée par ASICS montre que la grande majorité de nos maux est liée à un entrainement irrégulier, l’absence d’échauffement avant la séance ou la sous-estimation d’une blessure légère. On retrouve sans surprise les ampoules en tête des blessures les plus courantes, les chevilles et les genoux restant les parties les plus exposées aux traumatismes.

De nombreuses recherches récentes, notamment l’excellent documentaire « The Perfect Runner », réalisé par l’anthropologue Niobe Thompson, ont mis en évidence ce que j’appelle « l’affaiblissement du coureur moderne ». La sédentarisation progressive de l’homme a affaibli et atrophié ses muscles, qu’il avait pourtant façonnés pour l’endurance il y a des milliers d’années. Les grandes marques de vêtements et de chaussures de sport ont peu à peu imposé leur diktat, parant nos pieds de baskets antichocs, rembourrées, compensées, surprotégeant considérablement notre voute plantaire. Nous avons ainsi lentement perdu notre position naturelle de course, consistant à poser l’avant du pied en premier afin de profiter au mieux de l’effet « accélérateur » de chacune de nos foulées. Les baskets actuelles permettent l’attaque du sol avec le talon, ce qui d’une part, freine considérablement la foulée, mais provoque également une véritable onde de choc dans notre organisme, malmenant les articulations des chevilles, des genoux, du bassin et de la nuque !

Pour l’anecdote, l’Ethiopien Abebe Bikila a gagné le marathon des Jeux Olympiques de Rome… pieds nus. Alors, convaincus par le minimalisme?

 

Courir : un sport collectif !

Pour beaucoup, la course à pied se limitera au loisir, ce qui demeure la plus belle expression de ce sport. Les courses du dimanche, la Color Run ou le Mud Day devraient apporter entière satisfaction aux plus relax d’entre nous. Notre magnifique bassin lémanique offre la possibilité aux coureurs de se retrouver sur de nombreux évènements, quelle que soit la saison. Les 20 kilomètres de Lausanne battent chaque année des records de participation : quelques 28’000 coureurs étaient attendus pour l’édition 2016 ! L’Université est également un excellent endroit pour partager ses sessions d’entrainements avec d’autres étudiants, après une dure journée de cours (allez jeter un coup d’œil à la page Facebook HEC Runners…).

Pour d’autres, en revanche, il est temps d’assouvir le désir primaire de performance qui anime le corps et l’esprit du compétiteur. Ces dernières années, les compétitions se sont multipliées, répondant à l’insatiable appétit des runners d’aujourd’hui. Là encore, le spectre des possibles est très large, les défis nombreux et hétéroclites. Si le passage par un 10 kilomètres semble une excellente première expérience de la compétition, vous serez sans doute vite happés par d’autres disciplines plus « natures » comme le trail ou le cross-country.

Enfin, un jour viendra, après des centaines de kilomètres parcourus, des dizaines de baskets usées et les chevilles marquées par les ampoules, l’envie d’accomplir l’objectif ultime, la course reine, le défi de tout coureur : le marathon. Quarante-deux kilomètres et cent quatre-vingt-quinze mètres, ni plus, ni moins. Une course de légende aux origines millénaires : l’Histoire attribue le premier marathon au coureur Phillipidès, qui aurait parcouru cette distance de la ville de Marathon jusqu’à Sparte, pour annoncer la victoire des Grecs sur les Perses, 500 ans avant notre ère. Le pauvre soldat, éreinté par son exploit, se serait effondré, raide mort, juste après avoir annoncé la nouvelle. Au-delà du mythe, reste LA distance, une référence pour de nombreux de coureurs. Le premier marathon de New York, organisé en 1970, réunissait 127 concurrents. En 2014, ils étaient plus de 50’000 à fouler le sol de Big Apple. Alors, à quand votre tour ?

 

Quel que soit votre objectif, votre envie, votre motivation, courir doit avant tout rester un plaisir, même après 42.195 kilomètres… Alors, chaussez vite vos runnings et surtout, n’oubliez pas : on ne regrette jamais d’être allé courir.

Je laisse à Sir Roger Bannister, premier homme à descendre sous les 4 minutes au mile (1609 mètres), le soin de conclure cet article :

« We run, not because we think it is doing us good, but because we enjoy it and cannot help ourselves. The more restricted our society and work become, the more necessary it will be to find some outlet for this craving for freedom. No one can say, ‘You must not run faster than this, or jump higher than that.’ The human spirit is indomitable. »

 

 

Thibaud Rullier,

Rédacteur en Chef de l’HEConomist