La psychologie de l’investissement

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Tout bon investisseur doit d’abord apprendre à se comprendre lui-même avant d’espérer comprendre les marchés financiers. De la décision initiale d’investir au choix de l’allocation, en passant par la recherche d’information, la sélection d’un courtier et le suivi du portefeuille, la psychologie de l’investisseur est constamment sollicitée.

Loin d’être purement rationnelle, la décision d’investissement est influencée par des émotions, des croyances, des raccourcis mentaux et des biais cognitifs. Ces mécanismes ne sont pas nécessairement problématiques en soi, ils permettent souvent de prendre des décisions rapidement dans un environnement complexe. Toutefois, lorsqu’ils ne sont pas identifiés, ils peuvent conduire à des erreurs coûteuses.

Afin d’aider l’investisseur à mieux comprendre ses propres comportements, nous allons passer en revue les principales étapes du processus d’investissement, en mettant en évidence les biais psychologiques susceptibles d’intervenir à chaque moment ainsi que les moyens de limiter leur influence.

La décision d’investissement

Lorsqu’un individu décide d’investir, il peut être tenté d’agir dans l’urgence, notamment lorsqu’il découvre les marchés financiers à travers les réseaux sociaux, les discussions de son entourage ou les périodes de forte hausse. Un phénomène fréquent chez les investisseurs novices est le FOMO, pour fear of missing out, que l’on peut traduire par la peur de manquer une opportunité.

Ce phénomène regroupe plusieurs mécanismes psychologiques. Premièrement, le biais de comparaison sociale peut pousser un individu à vouloir investir rapidement. En voyant sur les réseaux sociaux ou dans son entourage des personnes affichant une réussite financière apparente, l’investisseur peut développer une perception déformée de la réalité. Il risque alors de surestimer la facilité avec laquelle les autres s’enrichissent, tout en diminuant sa propre estime de lui-même.

Un autre biais souvent associé est le biais de disponibilité. Il désigne la tendance à évaluer la fréquence ou la probabilité d’un événement en fonction de la facilité avec laquelle des exemples nous viennent à l’esprit. Par exemple, si une personne entend plusieurs histoires d’investisseurs ayant gagné beaucoup d’argent sur une action ou une cryptomonnaie, elle peut en conclure que ce type de réussite est beaucoup plus courant qu’il ne l’est réellement.

Enfin, l’aversion au regret joue également un rôle central. L’investisseur peut percevoir le fait de ne pas investir comme une opportunité manquée, ce qui peut provoquer une forme d’inconfort psychologique. Cette peur du regret peut le conduire à prendre une décision précipitée, non pas parce que l’investissement correspond à ses objectifs, mais parce qu’il craint de rester à l’écart.

Il est probablement impossible de supprimer totalement ces biais. En revanche, il est possible d’en limiter l’influence. La première étape consiste à les connaître afin de repérer les situations dans lesquelles ils apparaissent. Ensuite, il est essentiel de prendre le temps de réfléchir avant de passer à l’action. Il est généralement plus risqué d’investir dans la panique que de manquer quelques jours de performance potentielle. Enfin, l’investisseur devrait définir clairement ses objectifs, son horizon de placement, sa tolérance au risque et le montant qu’il peut se permettre d’investir. Cette préparation lui permet d’agir selon une stratégie plutôt que sous l’effet de l’émotion.

L’éducation financière

Une fois ses objectifs définis, l’investisseur doit acquérir des connaissances. Cette phase est particulièrement délicate, car il s’agit de trouver de l’information de qualité alors même que l’on ne dispose pas encore des compétences nécessaires pour juger pleinement cette qualité.

Les premières informations rencontrées peuvent agir comme un biais d’ancrage. L’investisseur risque de les prendre comme référence principale, même si elles sont incomplètes, exagérées ou erronées. Par exemple, une première vidéo affirmant qu’une stratégie permet de « battre le marché facilement » peut influencer durablement la manière dont une personne percevra l’investissement.

Dans un second temps, l’investisseur peut être exposé au biais de confirmation. Celui-ci consiste à privilégier les informations qui confirment ce que l’on croit déjà savoir, tout en minimisant ou en évitant celles qui contredisent nos convictions. Ce biais est particulièrement présent dans les communautés en ligne, où les investisseurs peuvent rapidement se retrouver dans des espaces où tout le monde partage les mêmes opinions.

À cela s’ajoute l’illusion de vérité, selon laquelle une information répétée fréquemment finit par paraître plus crédible, indépendamment de sa véracité. Une idée fausse mais répétée sur plusieurs comptes, vidéos ou forums peut ainsi sembler fiable simplement parce qu’elle devient familière.

Un autre phénomène important est l’effet Dunning-Kruger. Lorsqu’une personne commence à apprendre un nouveau sujet, elle peut rapidement surestimer son niveau de compétence, car elle n’a pas encore conscience de la complexité réelle du domaine. Avec le temps, en découvrant cette complexité, elle peut au contraire sous-estimer ses capacités avant de parvenir progressivement à une perception plus réaliste de son niveau.

Pour limiter ces biais, il est nécessaire d’aborder tout nouveau sujet avec humilité. L’investisseur devrait diversifier ses sources, rechercher des points de vue contradictoires et se méfier des contenus trop commerciaux. Les promesses de rendement rapide, les discours excessivement simples ou les conseils donnés sans considération du profil de risque doivent être examinés avec prudence. Une bonne éducation financière ne consiste pas seulement à accumuler de l’information, mais aussi à apprendre à évaluer la qualité de cette information.

Le passage à l’investissement

Lors du passage à l’action, l’investisseur doit choisir un courtier, sélectionner des produits financiers et déterminer son allocation. Cette étape peut sembler purement technique, mais elle est elle aussi influencée par des biais psychologiques.

Le choix du courtier en est un bon exemple. Les frais de courtage, de change, de garde ou de gestion sont parfois présentés de manière différente selon les plateformes, ce qui rend les comparaisons difficiles. Une plateforme peut, par exemple, proposer une offre attractive sur les premiers montants investis, puis appliquer des frais plus élevés par la suite. Dans ce contexte, le biais d’ancrage peut pousser l’investisseur à accorder trop d’importance à l’offre initiale, tandis que le biais du statu quo peut l’inciter à rester chez un courtier par simple habitude, même lorsque des alternatives plus avantageuses existent.

La multiplication des options peut également compliquer la décision. Certains courtiers proposent, en plus de l’investissement, des comptes courants, des assurances, des cartes bancaires ou d’autres services complémentaires. Ces offres peuvent être utiles, mais elles doivent être analysées séparément. Sinon, l’investisseur risque de se retrouver paralysé par un excès de choix ou séduit par des fonctionnalités qui ne répondent pas réellement à ses besoins.

De manière générale, il est recommandé de comparer les plateformes à partir d’une simulation concrète. L’investisseur peut estimer le montant qu’il prévoit d’investir chaque mois ou chaque année, puis calculer les frais totaux associés à chaque solution. Cette méthode permet de réduire l’influence du marketing et de rendre la comparaison plus objective.

Le choix des actifs mérite également une attention particulière. L’investisseur novice peut être attiré par les titres les plus médiatisés ou les performances passées les plus spectaculaires. Or, un actif qui a fortement augmenté récemment n’est pas nécessairement un bon investissement futur. C’est ici qu’intervient le biais de récence : la tendance à accorder trop d’importance aux événements récents et à supposer qu’ils vont se prolonger. Pour s’en protéger, l’investisseur doit réfléchir en termes de diversification, d’horizon temporel et de cohérence avec ses objectifs plutôt qu’en fonction de la performance récente d’un actif.

La gestion du portefeuille

Une fois l’investissement réalisé, la psychologie de l’investisseur continue de jouer un rôle majeur. En effet, il ne suffit pas d’acheter un actif ou de construire un portefeuille, il faut ensuite être capable de supporter les fluctuations du marché.

L’un des biais les plus importants à ce stade est l’aversion à la perte. Les pertes sont généralement ressenties plus intensément que les gains équivalents. Ainsi, une baisse de 20 % du portefeuille peut générer une réaction émotionnelle beaucoup plus forte que la satisfaction provoquée par une hausse de 20 %. Cette asymétrie peut conduire l’investisseur à vendre dans la panique lors d’une baisse temporaire, même lorsque sa stratégie initiale reste valable.

Un autre phénomène lié est l’effet de disposition. Il désigne la tendance à vendre trop rapidement les positions gagnantes afin de sécuriser un gain, tout en conservant trop longtemps les positions perdantes dans l’espoir qu’elles remontent. Ce comportement peut nuire à la performance du portefeuille, car il revient parfois à couper les gains trop tôt et à laisser les pertes s’accumuler.

L’excès de confiance représente également un risque important. Après quelques investissements réussis, un investisseur peut surestimer sa capacité à anticiper les mouvements du marché. Il peut alors augmenter excessivement son niveau de risque, concentrer son portefeuille sur quelques titres ou multiplier les transactions. Pourtant, une bonne performance à court terme peut être due à la chance plutôt qu’à une réelle compétence.

Pour limiter ces comportements, il est utile d’établir des règles à l’avance. L’investisseur peut par exemple déterminer une allocation cible, fixer une fréquence de rééquilibrage ou définir les conditions dans lesquelles il accepte de vendre un actif. Ces règles ne garantissent pas la réussite, mais elles permettent de réduire les décisions impulsives prises sous l’effet de la peur ou de l’euphorie.

Le bilan après une période d’investissement

Après une certaine période, il est recommandé de faire un bilan afin d’identifier les améliorations possibles dans sa manière d’investir. Cette étape est cruciale, car elle permet à l’investisseur de progresser. Cependant, elle est elle aussi exposée à plusieurs biais.

Le premier est le biais de résultat. Il consiste à juger la qualité d’une décision uniquement à partir de son résultat final, sans tenir compte des informations disponibles au moment où la décision a été prise. Une bonne décision peut parfois produire un mauvais résultat à cause de circonstances imprévues, tandis qu’une mauvaise décision peut produire un bon résultat par chance.

L’exemple du poker illustre bien ce phénomène. Une personne qui fait tapis avec une très mauvaise main, par exemple un 2 de trèfle et un 6 de pique, peut malgré tout gagner le coup. Pourtant, le fait d’avoir gagné ne signifie pas que sa décision était bonne au moment où elle a été prise. De la même manière, un investissement rentable n’est pas toujours le fruit d’un bon raisonnement, et une perte ne signifie pas nécessairement que la décision initiale était irrationnelle.

Un autre biais important est le biais du survivant. L’investisseur peut se concentrer sur les placements encore présents dans son portefeuille ou sur ses réussites passées, tout en oubliant les investissements fermés à perte ou les actifs ayant fortement chuté. Cette sélection inconsciente de l’information peut lui donner une vision trop positive de ses propres compétences.

Pour limiter ces biais, il est recommandé de tenir un journal d’investissement. Celui-ci peut inclure la date de chaque décision, le montant investi, les raisons de l’achat, les risques identifiés et l’horizon de placement prévu. Ce journal permet de comparer, plus tard, le raisonnement initial avec le résultat obtenu. Il devient ainsi un outil d’apprentissage précieux.

Conclusion

L’investissement est une démarche profondément influencée par la psychologie. À chaque étape l’investisseur peut être affecté par des biais cognitifs et émotionnels.

La connaissance de ces biais ne permet pas de les supprimer totalement. Aucun investisseur ne peut devenir une machine parfaitement rationnelle. En revanche, cette connaissance permet de mieux les identifier, de mettre en place des méthodes de décision plus rigoureuses et de réduire l’influence des réactions impulsives.

Une approche structurée, fondée sur des objectifs clairs, une bonne diversification des sources d’information, une comparaison objective des frais, une allocation cohérente et un suivi régulier, permet à l’investisseur d’améliorer progressivement sa prise de décision. En définitive, la psychologie de l’investissement ne consiste pas seulement à comprendre les marchés : elle consiste surtout à comprendre la manière dont nous réagissons face à l’incertitude, au risque, au gain et à la perte.

Leo Stahl

Sources :

Tversky, A., & Kahneman, D. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. Science, 185(4157), 1124–1131.

Autorité des marchés financiers. (2022). Mieux connaître ses réactions pour mieux investir : comprendre les biais comportementaux. AMF.

UBS. (2022). Behavioral finance. UBS Switzerland.

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