La question des retraites n’est plus un horizon stable, mais une inquiétude constante. La pression démographique, la stagnation des salaires et l’allongement de l’espérance de vie fragilisent les systèmes de retraite par répartition, au point que les jeunes générations seront probablement les premières à cotiser davantage… pour recevoir moins.
Dans ce contexte, ainsi que sous l’effet de l’inflation sur le coût de vie, l’épargne classique perd de sa valeur, et une révolution discrète s’installe : les jeunes se mettent à investir.
Les Baby-Boomers auraient commencé à investir à l’âge moyen de 35 ans, la génération X à l’âge moyen de 32, les Millenials à l’âge moyen de 25 ans… Et la Gen Z ? Aussi tôt qu’à 19 ans. En effet, les plus jeunes sont particulièrement friands des ETF à faible coût, des obligations ainsi que des actions de premier ordre, en adoptant une vision de l’investissement sous le prisme de la durée.

Cette démocratisation n’a pas émergé du hasard : elle s’inscrit dans un mouvement intellectuel initié par John C. Bogle, fondateur de Vanguard, qui a fait de l’investissement passif un outil accessible au plus grand nombre. Son idée était radicale :
« Don’t look for the needle in the haystack. Just buy the haystack ! ».
En d’autres termes, plutôt que d’essayer de battre le marché, il faut donner à Monsieur Tout Le Monde les moyens de participer au marché tout entier – simplement, à faible coût et sur la durée.
Aujourd’hui, cette philosophie trouve un écho profond chez notre génération. L’investissement, souvent perçu comme un jeu spéculatif ou bien un luxe, se transforme en une réponse rationnelle à un futur économique incertain, creusé par un système qui ne peut plus, en garantir la stabilité.
Pourquoi la retraite n’est-elle plus garantie ?
Pendant des décennies, l’idée d’une retraite stable faisait partie des certitudes collectives. Le modèle était simple : travailler 40 ans, cotiser régulièrement , pour ensuite percevoir une pension prévisible.
« Le temps est la substance dont je suis fait », disait Jose Luis Borges. Et cette substance finit toujours par user les structures humaines : le modèle de retraite imaginé au XXème siècle se fissure aujourd’hui sous la pression des réalités du XXIème.
D’abord, la démographie a basculé. La proportion de retraités par rapport au nombre d’actifs n’a jamais été aussi élevée, et continuera d’augmenter dans les vingt prochaines années. Cela s’explique par le fait que l’espérance de vie augmente, entraînant une croissance du nombre de personnes âgées de 90 ans et plus (augmentation de 83% depuis 2001. )
Prenons l’exemple de la Suisse : en 1948, on comptait plus de 6 actifs pour un retraité. En 2020, ce ratio était de 3,1. Pour 2054, les projections estiment qu’il sera de 2 pour 1. Le vieillissement massif de la population et la baisse du taux de natalité créent une tension mécanique : moins d’actifs financent davantage de pensions.
Parallèlement, le marché du travail est devenu plus instable. Les carrières linéaires fondées sur des CDI à long terme, une progression régulière et la fidélité à une seule entreprise, sont en voie de disparition. Les jeunes enchaînent stages sous-payés, contrats courts, périodes d’études prolongées, reconversions et interruptions professionnelles. Résultat : des cotisations plus faibles, plus irrégulières, s’accumulant moins vite que celles de leurs ainés.
Dans le contexte suisse, cette tendance s’inscrit dans un marché déjà fragilisé : les demandeurs d’emploi ont augmenté de 15,9% en septembre 2025 ; les offres d’emploi ont reculé de 9% sur un an ; et la création de nouveaux postes est passée de 26’000 à 8’000 postes par trimestre entre 2022 et 2024.
L’inflation pousse de nombreux travailleurs à rechercher un second emploi ou un poste mieux rémunéré, tandis que l’incertitude économique ralentit les embauches. Même si certains secteurs, ( santé, logistique, transports, construction) continuent de souffrir de pénuries de main-d’œuvre, d’autres affichent un net repli, notamment les technologies de l’information, certains métiers de la santé, ainsi que les services et la vente.
Le résultat est un marché du travail tendu, moins prévisible, dans lequel les trajectoires professionnelles sont fragmentées et les cotisations sociales plus difficiles à stabiliser, ce qui fragilise mécaniquement le financement futur des retraites.
A cela s’ajoute l’érosion du pouvoir d’achat : l’inflation récente, combinée à la hausse des loyers et un coût de vie, réduit la capacité d’épargne des moins de 30 ans. Épargner 20% de son salaire, comme le recommandaient les plus anciens modèles, est devenu irréaliste pour beaucoup. Sans épargne solide, le complément de retraite devient fragile.
Enfin, les systèmes de retraite eux-mêmes sont fragilisés politiquement et économiquement. En Suisse, l’AVS a déjà dû être réformée, et les débats sur son financement reviennent cycliquement. En Europe, plusieurs pays ont reculé l’âge légal ou réduit les prestations. Le FMI alerte régulièrement sur la soutenabilité à long terme des régimes. Autrement dit : les Etats eux-mêmes reconnaissent que les anciens modèles ne sont plus soutenables.
Pour la Génération Z, la conclusion est douloureusement logique : la retraite n’est plus un droit automatique, mais une responsabilité personnelle. Non par choix idéologique, mais parce que les fondations du système qui la garantissait se fissurent.
La réponse : une démocratisation de l’investissement
La transformation actuelle de l’investissement chez les jeunes ne peut pas être comprise sans revenir à l’influence de John Bogle, l’un des rares hommes à avoir véritablement démocratisé la finance.
Bogle était parti du constat que la plupart des investisseurs perdent du temps, de l’argent et de l’énergie à vouloir essayer de battre le marché, alors qu’ils obtiendraient de meilleurs résultats en possédant simplement le marché dans son ensemble. Il a donc créé le premier fonds indiciel accessible au grand public, avec une idée simple : rendre l’investissement efficace, transparent et peu coûteux, même pour ceux qui n’ont que de petits revenus. Son mantra n’était pas de trouver le meilleur moment pour entrer sur le marché, mais de s’y tenir: « Time is your friend, impulse is your enemy »… une philosophie parfaitement en lien aux défis rencontrés par les jeunes aujourd’hui.
Aujourd’hui, les évolutions technologiques permettent à n’importe qui d’accéder aux marchés : les applications low-fee comme Trade Republic, Swissquote ou Yuh permettent d’invertir en quelques secondes depuis son téléphone ou son ordinateur.
Sur ces plateformes sont nées les fractional shares – littéralement les « fractions d’actions ». Comme le nom l’indique, les plateformes de trading en ligne permettent d’acheter des parties d’actions, brisant ainsi le dernier mur symbolique : même LVMH, Amazon ou American Express ne sont plus hors d’atteinte pour un étudiant.
Avec les ETF larges comme le S&P500 ou le MSCI World, chacun peut se constituer un portefeuille diversifiée, fidèle à l’héritage de Bogle : simple, efficace, et surtout à très faible coût, condition essentielle pour la performance à long terme.
En parallèle, une nouvelle culture financière émerge. Sur différents réseaux sociaux tels que Youtube, TikTok, Reddit, Instagram, ou les podcasts (Spotify, Apple Podcasts), le savoir se démocratise par l’émergence de chaînes de professionnels spécialisés dans la finance, d’influenceurs, et de personnes « lambda » partageant leurs astuces organisationnelles.
Par ce biais, font désormais partie du savoir commun les notions de « dividende », « stratégie DCA », « fonds indiciels »… mais comme partout sur les réseaux sociaux, la désinformation existe : il est alors primordial pour les usagers de faire preuve d’esprit critique pour distinguer la finance saine de la finance « casino ».
Au croisement de l’héritage intellectuel de Bogle, de l’accès technologique facilité et de cette nouvelle forme de savoir vulgarisé par les internautes, se dessine la véritable réponse de notre génération : une démocratisation massive de l’investissement.
Bien que beaucoup soient passionnés par la Bourse, beaucoup se trouvent à investir… non par appétit du risque, mais par volonté de se protéger.
Investir jeune pour sauver sa retraite
L’unique avantage structurel que possède encore la Génération Z face aux déséquilibres économiques est le temps. Les intérêts composés fonctionnent comme une mécanique silencieuse mais redoutable : avec quarante années devant soi, même des petits montants successifs peuvent produire un effet massif. Investir 50-100 CHF par mois à 20 ans, ce n’est pas anodin : ce sont potentiellement des dizaines de milliers de francs accumulés grâce au simple effet du temps. Dans cette logique, le temps compte davantage que le capital de départ – un privilège que nous avons encore, mais qui disparaît rapidement à mesure que les années passent.
Même lorsque les revenus sont modestes, il est possible de construire son propre troisième pilier, sans attendre d’avoir un salaire élevé. La stratégie DCA (Dollar-Cost Averaging), qui consiste à investir automatiquement un petit montant chaque mois, permet de lisser les fluctuations du marché et d’éviter les décisions impulsives. Ici, ce n’est plus la capacité financière qui compte, mais la discipline. Quelques dizaines de francs investis régulièrement créent une dynamique stable, surtout lorsqu’ils sont placés dans des fonds indiciels diversifiés à faible coût.
Pour une génération confrontée à des revenus instables, cette automatisation devient une vraie arme… elle transforme l’investissement en habitude.
Au fond, investir jeune n’a jamais été une question d’avidité ou de course à l’enrichissement. Pour la Génération Z, ce n’est pas « faire de l’argent pour faire de l’argent », mais une démarche beaucoup plus profonde, presque politique : une manière de compenser les failles d’un système qui ne tient plus ses promesses. Là où les générations précédentes pouvaient compter sur des carrières linéaires, des retraites stables et un immobilier accessible, les jeunes doivent aujourd’hui composer avec l’incertitude permanente.
Investir devient aujourd’hui un acte d’émancipation : c’est le refus de dépendre du hasard, des crises ou même de l’État pour assurer sa sécurité future. C’est comprendre que personne ne viendra garantir notre autonomie à notre place. C’est également une manière de rééquilibrer les injustices intergénérationnelles, d’agir là où les mécanismes collectifs ne suffisent plus, et de se constituer une marge de liberté que les conditions économiques actuelles ne donnent plus automatiquement.
En investissant tôt, les plus jeunes ne se détournent pas du système, mais apprennent à ne plus en être entièrement vulnérables.
Créer sa propre sécurité devient, pour notre génération, un acte de plus en plus lucide et responsable.
Candelaria Marmora
Sources :
- Futur incertain des systèmes de retraite
- Investissement par génération
- Proportion actifs vs. retraités
- Statistiques emplois en Suisse




