Il se leva en hâte. Le réveil avait sonné quelques secondes auparavant et déjà les gens commençaient à s’agiter dans la rue. De la fenêtre à côté du lit, à travers une vitre poussiéreuse, on pouvait voir Niran installer son stand, comme il le faisait tous les matins à la même heure, depuis 30 ans. Il commençait toujours par laver les fruits qu’il avait cueillis la veille, non loin de la maison de son oncle. On raconte que Taksin aurait, en son temps, pris part à la Grande guerre et qu’il aurait tué plein d’ennemis de ses propres mains. Tout ce dont Aroon se souvenait de la seule fois où il avait vu le vieil homme, c’était de ses petites mains, ridées comme une vieille pomme. En regardant Niran ramasser un fruit tombé par terre, Aroon cru sentir flotter dans la chambre une odeur de mangue fraîchement coupée.

Il mit sa salopette, prit son portemonnaie sur la table de chevet et se dirigea dans la salle de bain pour faire un brin de toilette. En se brossant machinalement les dents, il remarqua que sa peau avait l’air sèche, comme vieillie par le temps. Il ne s’en rendait pas bien compte, mais ça faisait bien longtemps qu’il avait quitté le brouhaha de la ville pour la petite province de Dathon. Tout était arrivé si précipitamment.

Il faisait des études d’informatique à l’Université de Dhammaskat et travaillait dans un restaurant les soirs de semaine. Ce n’était pas un travail qui le passionnait, mais avec son salaire et les pourboires que les clients lui laissaient, il arrivait à se payer un confortable petit appartement situé sur les hauteurs de la ville. Le week-end, il étudiait à la bibliothèque, côté est du campus, sauf quand il faisait si chaud que les pages des livres se mettaient à gondoler. Ces jours-là, il restait chez lui. Après seize heures, heure à laquelle débutaient les cours de chant de sa voisine, Malee, malheureusement sourde comme un pot, il allait jouer aux échecs avec Kovit.

Kovit était toujours à côté du marché de tissus, assis sur le même banc couvert de crasse, les yeux rivés sur un plateau d’échecs en bois clair. La plupart du temps, il n’avait pas d’adversaire. Il fixait simplement les figurines comme s’il tentait de les faire bouger par la pensée. Aroon était convaincu que c’étaient ces longues heures de solitude qui lui avaient fait perdre la tête, mais il aimait jouer avec lui parce qu’il était calme et, surtout, très doué.

Pendant quelques années, la vie d’Aroon a été une vie d’étudiant tout ce qu’il y a de plus classique. Et puis un jour, il rencontra Saraï. Elle était belle comme un coucher de soleil sur le Mont Nang. Il l’avait aperçue pour la première fois au restaurant. Aroon nettoyait une table, dans un coin, près de la porte, quand il vit une jeune femme, les cheveux noués en tresse, tourner les pages d’un livre à l’envers. Il s’approcha d’elle et se hasarda à lui demander pourquoi elle lisait d’une façon si peu commune. Il n’oublia jamais sa réponse. Elle aimait savoir, à l’avance, comment l’histoire allait finir.

Si seulement Aroon avait pu savoir, à l’avance lui aussi, comment leur histoire finirait. Il ne se serait jamais douté que, malgré tout cet amour, un jour d’automne, alors que la pluie faisait rage, il verrait Saraï pour la dernière fois. S’il avait su que, déchiré par le chagrin, il quitterait son confortable appartement sur les hauteurs de la ville, peut-être se serait-il contenté de nettoyer tranquillement la table à côté de la porte, quelques minutes seulement avant la fin de son service.

Ce qu’il y a de curieux avec la vie, c’est qu’on ne sait jamais de quoi sera fait le jour suivant et c’est peut-être mieux ainsi. Avec des « si » on refait le monde dans nos têtes, sans se rendre compte qu’en prenant ces chemins hypothétiques, on aurait forcément perdu quelque chose.

Si Aroon n’était pas venu s’installer à Dathon, il n’aurait jamais ressenti cette immense solitude qui l’a poussé, un matin, à appeler son père. S’il n’avait pas passé ce coup de fil, il ne se serait jamais réconcilié avec lui et aujourd’hui, il n’irait pas le rejoindre sur le port.

Aroon est le dixième de cette longue lignée de pêcheurs. S’il avait su, à l’époque où il rêvait en langage binaire, que son destin le mènerait ailleurs, sur ce solide petit bateau, il aurait probablement souri.

Juliana Ramirez Moya