Si les substantifs « chamane » ou « chamanisme » évoquent en vous des peuples des Amériques, des pratiques d’Afrique subsaharienne, des guérisseurs des steppes mongoles ou de Sibérie, des danses rituelles tibétaines ou coréennes ou simplement votre tante – en pleine crise de la cinquantaine – essayant d’établir le contact avec son animal totem en allumant un feu au milieu de son jardin tout en effectuant des moulinets avec ses bras, c’est tout à fait normal. En effet, le terme – largement diffusé et utilisé aujourd’hui – de chamanisme regroupe des réalités disparates aux quatre coins du globe. Comment dès lors appréhender ce concept valise ? Cet article se veut non pas une théorisation du concept – ce qui est impossible tant la diversité de pratiques et de conceptions regroupées sous ce mot sont disparates – mais un court résumé de la naissance du chamanisme comme catégorie occidentale, de la diffusion de cette dernière et de sa place au sein de notre société.

Au commencement était l’ambition des Tsars

Le terme de chamane est le nom que donnent les Toungouses – peuple de Sibérie éleveur de rennes – à leur spécialiste rituel. Les autres peuples autochtones avaient d’autres noms pour les mêmes spécialistes. Au 18ème siècle, lors de la colonisation de la Sibérie par les Tsars de Russie, le terme va se répandre à toute la Sibérie. Le fait est que le terme s’est diffusé et a finalement recouvert toute la Sibérie car les guides des explorateurs et missionnaires russes était tous des Toungouses – ces derniers désignant par le terme « chamane » tous les personnages des peuples et groupements découverts et recensés qui effectuaient rituels, danses, bonds et guérisons parmi les leurs. Une fois les archiprêtres et popes au courant de ces pratiques, elles furent rapidement qualifiées de « diaboliques » ; le chamane dansait, bondissait et gesticulait à la manière des animaux et faisant appel à l’influence de divers « démons ». Les tentatives de christianisation seront des échecs cuisants. En effet, la pratique chamanique n’est pas prédicative, elle est pur agissement ; elle crée, elle fait l’avenir et se veut efficace ici et maintenant. Pourquoi donc se fier à un dieu chrétien tout-puissant alors que l’on dispose de pratiques hautement pragmatiques pour faire face à la réalité et modeler l’avenir ? On comprend dès lors la superficialité des conversions forcées et surtout la persistance des croyances hors des églises.

Toujours il y a trois siècles, Pierre le Grand – d’abord Tsar, puis empereur – dans ses ambitions d’expansion russe en Sibérie commandita des explorateurs et collectionneurs européens pour récolter objets et informations sur la galaxie de peuples autochtones de Sibérie – il était un amateur des techniques des Européens, qui avaient largement eu le temps de se faire la main sur les peuples du Nouveau Monde. Le terme de chamane se répand alors dans les cercles intellectuels et académiques de l’époque et, au sein des Lumières, fera même l’objet d’un article dans l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert : (…) des imposteurs, qui chez eux font les fonctions de prêtres, de jongleurs, de sorciers & de médecins. Ces schamans prétendent avoir du crédit sur le diable, qu’ils consultent pour savoir l’avenir, pour la guérison des maladies, & pour faire des tours qui paraissent surnaturels à un peuple ignorant & superstitieux (…)[1]. Le ton est donné.

À chaque période son chamane

Nous venons de le voir, le parti-pris rationaliste des auteurs des Lumières fera du chamane un charlatan, un imposteur et un faux mystique. Cependant, le 19ème siècle verra naître une nouvelle vision du phénomène. Effectivement, et cela par réaction à l’excès de rationalisme des Lumières, le Romantisme fera du chamane un individu libre, sensible et noble car en rapport étroit avec la nature. La Naturphilosophie allemande de l’époque – vision métaphysique, spirituelle des phénomènes physiques et naturels visant à remettre en cause la séparation rigide entre nature et esprit ainsi que la vision du monde de la physique mécaniste – érige donc la figure du chamane en un noble magicien. Cette vision, nous le verrons, influencera grandement l’appréhension moderne du phénomène chamanique.

Avec la naissance de la psychologie et l’intensification de la colonisation au sein des régions où vivent des peuples aux pratiques « chamaniques » disparates va s’imposer une nouvelle vision. Chassés de leurs terres par des paysans exploitants les régions autrefois vierges et par la machine coloniale, les autochtones se retirent. Ils se retireront de plus en plus haut dans les montagnes et se cacheront au cœur des forêts. Leurs rituels vont s’intensifier de par l’angoisse que cette situation suscite ainsi que par la volonté de maintenir leur identité collective – les rituels font, en somme, figure de réconfort. C’est alors que les rites et pratiques chamaniques seront interprétés à la lumière de la psychologie et avant tout de la psychopathologie. La vision psychothérapeutique de l’époque fera naître le vocabulaire toujours employé aujourd’hui de « cure » et de « guérison » chamanique. Les spécialistes rituel des peuples colonisés deviennent des hystériques, des névrosés et les pratiques se fondent en folie collective.

Avec les sciences sociales naissantes, le casse-tête se complexifie. Comment classer et étudier ces phénomènes qui ne ressemblent en rien aux autres religions – absence de prêtrise, de liturgie, de textes, de lieux de cultes, etc. – et qui, cerise sur le gâteau, n’ont aucune peine à se mêler au Bouddhisme, à l’Islam et au Christianisme qu’ils rencontrent ? Le terme chamane recouvrira dès lors le monde entier et des pratiques extrêmement diverses. Vision symbolique du chamanisme, pure pratique, rapport au corps, états de transe et vision psychanalytique se mêlent à d’autres interprétations, comme celle du chamanisme comme « théâtre » et jeu d’acteurs. Un vrai casse-tête.

Eliade, Harner et la naissance du néo-chamanisme

Mircea Eliade (1907-1986), historien des religions roumain, sera l’acteur principal de la popularisation d’une nouvelle vision du chamanisme dont les conséquences vont modeler les pratiques occidentales actuelles. La démarche d’Eliade consiste à mettre en lumière l’expérience religieuse à l’état pur. Selon lui, cette dernière n’est autre que l’extase, la mystique. Le chamane devient sous sa plume un praticien de « techniques archaïques de l’extase » – du nom de son ouvrage mondialement connu sur le sujet. Le tournant théorique est énorme ; le chamanisme – et toutes autres sortes de pratiques comme le Yoga, la médiation, les états altérés de conscience, etc. – devient alors une technique que tout le monde peut exploiter. En somme, en érigeant le chamanisme comme technique d’accès à l’expérience religieuse, il pose son universalité ! C’est de là que partent de nombreuses tentatives des courants néo-chamaniques de prouver les racines chamaniques de notre occident ; les peintures rupestres dans les grottes décriraient des scènes d’états altérés de conscience et de nombreuses figures deviennent des chamanes en herbe : Merlin – évidemment – mais aussi Socrate et Jésus Christ n’y échapperont pas.

C’est à l’aube des années soixante que va s’opérer un changement radical dans les consciences. La décolonisation remet de nombreuses conceptions en question : la vision des peuples autochtones et celle de nous-même changera fortement. La contre-culture, effervescente sur la côte ouest des États-Unis, la remise en question des hiérarchies et des grandes idéologies crée un appel d’air que l’on comblera par les traditions orientales comme le Bouddhisme ou l’Hindouisme mais aussi par un engouement sans précédent pour le chamanisme qui se muera en néo-chamanisme ; la nébuleuse New-Age prend racine au sein de ce tournant. Les pratiques exotiques répondent alors à une demande occidentale. Une figure clé de la propagation du néo-chamanisme est Michael Harner. Anthropologue de formation, il découvre ces pratiques sur le terrain chez les Shuar en Amazonie. Fasciné par l’aspect thérapeutique de ces dernières, il reviendra aux États-Unis en fondant un centre d’étude dédié au chamanisme : le Center for Shamanic Research. Sa conception : le core-shamanism, un noyau dur du chamanisme, accessible à tout le monde car dépouillé de toutes conceptions culturelles. Il partira souvent aux quatre coins du monde pour « réapprendre » aux peuples de Sibérie ou d’Amérique du Sud à pratiquer le véritable chamanisme ; en 1992, son centre décernera même le titre de « trésors vivants » à quatre chamanes sibériens…

Ces deux figures sont le point de départ du néo-chamanisme qui se répandra dans tout le monde occidental et qui donnera naissance à tant de centres, de « spécialistes », d’un grand nombre d’imposteurs et d’une somme gargantuesque de sites internet dédiés à « l’initiation chamanique ». Dérives sectaires, usage de psychotropes non encadré et exercice illégal de la médecine seront légion. Aujourd’hui, les reconfigurations du chamanisme sont innombrables et il est possible de parler de religions nouvelles, avec des pèlerinages – souvent arrosés de psychotropes au cœur de la forêt amazonienne – de figure religieuses, des nouveaux « papes » du chamanisme et leurs centres qui fleurissent en Amérique du Sud pour répondre à la demande des pays de l’hémisphère nord. À cela s’ajoutent de toutes nouvelles conceptions liées au coaching, au développement personnel et à la réussite financière dont la « quête de soi chamanique » nous ouvre les portes. Quel chemin parcouru depuis la Sibérie !

Benjamin Meier

Source

1. Diderot et D’Alembert, L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 1765.