Le 8 mai 1945, l’Allemagne nazie capitulait, ouvrant la voie pour la fin de la Seconde Guerre mondiale. Avec la libération des camps, l’Europe découvre, pétrifiée, les horreurs de la guerre. Plus que n’importe quel autre génocide, la Shoah a marqué les mémoires. Du moins, c’était le cas auparavant. Le cabinet américain Schoen Consulting mène depuis quelques années des études sur les connaissances de la population en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale. Sur la base de questionnaires adaptés pour différents pays, les expert·e·s ont pu obtenir des résultats pour le moins inquiétants. Au Canada, 15 % des adultes ne peuvent pas affirmer avec certitude d’avoir déjà entendu parler de l’Holocauste, et cette proportion se monte à 22 % chez les 18 – 34 ans. De même, en janvier 2020, l’étude menée en France révélait que 57 % des Français·e·s ignorent que 6 millions de Juifs et Juives ont perdu la vie durant la Shoah, avec une proportion de 69 % chez les moins de 38 ans. Un quart des moins de 38 ans en France affirme ne pas avoir entendu parler de la Shoah, dans un pays pourtant durement touché par la guerre.

Au vu de ces chiffres, il semble évident que les souvenirs s’estompent avec le temps et que la transmission s’affaiblit. Or, de nombreuses associations dans le monde entier œuvrent à faire vivre le souvenir de ces événements tragiques. En tant que nouvelles générations, nous devons nous interroger aussi sur l’importance que nous accordons à ces souvenirs d’un monde déjà lointain.

Qu’est-ce que le souvenir ?

Se souvenir, c’est d’abord donner une forme de vie à celui qui n’en a plus. Les morts nous quittent mais continuent à vivre dans nos souvenirs. Une forme d’immortalité se dégage du souvenir par autrui. Dans le cas des 6 millions de victimes juives, mais aussi de toutes les autres dizaines de millions de pertes humaines liées à la Seconde Guerre mondiale, le souvenir est essentiel. Autant d’êtres à qui la vie a été brutalement arrachée dans l’indifférence des nazis et dans l’ignorance des autres pays, qu’il faut faire revivre dans nos mémoires, en forme de respect. C’est là tout l’intérêt des nombreuses cérémonies, commémorations, et autres monuments dédiés aux victimes, à qui l’on donne le respect dont ils et elles ont manqué, en leur donnant l’immortalité.

Mais le souvenir a aussi une dimension ludique, il nous permet d’apprendre. Le passé est une source inépuisable d’apprentissages, sur l’humain comme sur la société. Apprendre des erreurs commises au cours de l’histoire revient à apprendre, dans le cas de la Shoah, comment la haine a pu se propager, dans un contexte propice. La connaissance du passé nous apporte aussi, et surtout, la capacité de reconnaître certains signaux d’alerte, afin que l’histoire ne se répète pas. Grâce à l’incendie du Reichstag en 1933, dont le coupable désigné par les nazis était un militant communiste et dont l’histoire suggère qu’il aurait été orchestré par les nazis eux-mêmes, Hitler put convaincre le président Hindenburg d’édicter un état d’urgence visant à lutter contre le terrorisme communiste. Cette manœuvre permit, dans la plus complète manipulation de l’opinion publique, de supprimer de nombreux droits fondamentaux, tels que la liberté d’expression. L’intérêt de cet exemple historique est double : d’abord, il montre l’instrumentalisation de l’état d’urgence pour ôter des libertés ; ensuite, il illustre l’importance de museler toute opposition. Dans une période aussi particulière que celle que nous vivons actuellement, où de nombreux régimes politiques peu démocratiques semblent accueillir un problème sanitaire majeur comme une opportunité providentielle de restreindre des libertés, connaître ce type de manœuvre caractéristique d’un basculement vers l’autoritarisme peut s’avérer salvateur.

Enfin, ce que les survivant·e·s des camps de la mort évoquent souvent en racontant leur histoire, c’est le besoin pour eux de rendre compte de l’inimaginable, de raconter ce qui n’aurait pas dû exister. Les architectes des génocides réalisent souvent l’irréalisable. Les nazis ont poussé la réalité au-delà de tout ce que l’imagination pouvait créer de pire. Connaître l’humain revient à savoir ce que l’humain peut faire de meilleur, mais aussi ce qu’il y a de plus mauvais en lui. Le souvenir partagé est donc la matérialisation de l’irréel.

Pourquoi nous souvenir ?

Une question légitime, 75 ans plus tard, serait le « pourquoi nous ? » ou « pourquoi ce n’est pas aux historien·ne·s de se souvenir ? ». Tout d’abord, car l’historien·ne ne peut, seul·e, faire survivre un souvenir. Aussi, le devoir de mémoire est un devoir qui incombe à chaque être humain, indépendamment de ses caractéristiques personnelles. Quiconque partage les valeurs qui font l’humain est tributaire d’un certain devoir de mémoire. Sans demander à effectuer un pèlerinage jusqu’en Allemagne ou en Pologne, le devoir de mémoire requiert simplement la poursuite de la connaissance. Apprendre, par l’école, les événements de la Seconde Guerre mondiale est un moyen efficace de transmettre la connaissance et le souvenir.

Au-delà de la dimension humaniste, le souvenir combat l’indifférence. En connaissant les horreurs de la guerre, nous ne pouvons être indifférents, lorsque l’histoire se répète. En effet, l’étude de Schoen Consulting menée au Canada révèle avoir établi « une corrélation évidente entre l’acquisition de connaissances sur Holocauste et le rejet du néonazisme/l’antisémitisme ». Lorsque nous oublions, nous devenons vulnérables et risquons donc de répéter des erreurs commises auparavant. De même, lorsque nous ne nous sentons pas concerné·e·s par un passé qui nous semble lointain, nous pouvons nous laisser aller à une indifférence destructrice.

Notre génération, plus que n’importe quelle autre auparavant, se doit de se poser des questions sur son devoir de mémoire. En faisons-nous assez ? Alors que les survivant·e·s des camps nazis disparaissent, que les souvenirs de ces mêmes survivant·e·s s’altèrent, comment l’histoire peut-elle continuer à exister dans nos mémoires ? Si la génération qui nous précède pouvait ignorer l’histoire, nous sommes la génération qui devra la raconter, lorsque personne ne pourra plus le faire.

Comment se souvenir ?

Heureusement, le souvenir peut être raconté et il l’a été, beaucoup, par celles et ceux qui sont ont survécu. Si certaines adaptations cinématographiques extrêmement connues permettent de dresser un tableau émouvant des camps de la mort, comme La vie est belle (1997), la source la plus précieuse que nous ayons réside dans les témoignages directs. De nombreux documentaires donnent la parole aux survivant·e·s, face caméra. Les nouvelles technologies nous facilitent l’accès à ces souvenirs, à l’image des très nombreux témoignages disponibles sur YouTube.

Parfois, les survivant·e·s ont accepté d’écrire de leur plume leurs épreuves. Ces autobiographies sont la matérialisation la plus aboutie du souvenir. Des mots couchés sur des pages qui pourront traverser les siècles. L’héritage du souvenir est là, à notre disposition, afin de ne plus répéter l’histoire. Contrôler ce que deviendront ces souvenirs, c’est là notre véritable responsabilité, qui doit retentir en chacun·e de nous. Dans son livre Si c’est un homme (1947), Primo Levi, célèbre survivant d’Auschwitz nous interpelle d’outre-tombe :

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir en rentrant

La table mise et des visages amis,

Considérez si c’est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

Qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

Qui meurt pour un oui pour un non.

Considérez si c’est une femme

Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux

Et jusqu’à la force de se souvenir,

Les yeux vides et le sein froid

Comme une grenouille en hiver.

N’oubliez pas que cela fut,

Non, ne l’oubliez pas :

Gravez ces mots dans votre cœur.

Pensez-y chez vous, dans la rue,

En vous couchant, en vous levant ;

Répétez-les à vos enfants.

Ou que votre maison s’écroule,

Que la maladie vous accable,

Que vos enfants se détournent de vous.

Deborah Intelisano
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