Un bruit sourd se fit entendre pendant de longues minutes et un ticket jaunâtre finit par sortir de la borne de justice. Une longue queue s’était formée derrière elle pendant qu’elle tapait tant bien que mal son numéro d’affaire, mais Nerea ne l’avait pas remarqué et était demeurée immobile devant la machine, n’osant pas attraper ce bout de papier qui changerait sa vie à jamais. Une dame derrière elle soupira si fort que Nerea, sentant son souffle chaud dans la nuque, dut se résoudre à partir. Elle chiffonna le ticket dans sa main et le jeta au fond de son sac. Elle aurait bien assez de temps plus tard pour en prendre connaissance calmement.

Nerea avait toujours eu un sens du bien et du mal très binaire. Elle classait les actions dans sa tête en deux colonnes parfaitement hermétiques, celle du bien et celle du mal. Elle estimait, par exemple, que mentir était toujours un mauvais choix et faisait bien peu de cas des raisons qui l’avaient motivé. Elle était également d’avis que les règles étaient faites pour être respectées et que toute transgression méritait un châtiment. Ce n’était pas quelqu’un qui aimait se perdre dans de longues réflexions. Elle appliquait des principes simples et s’y tenait, et tant pis pour ceux qui ne le faisaient pas. Le problème avec les esprits obtus c’est qu’ils se heurtent un jour ou l’autre à la réalité du monde. Ce fut le cas pour Nerea le matin du 25 mai.

Comme tous les vendredis elle s’était levée à 5h. Elle suivait un programme de remise en forme en ligne en douze étapes et cette semaine était consacrée à la science ancestrale du yoga. L’atelier de la semaine était décliné en cinq modules, la respiration, la posture, la relaxation, l’alimentation et la méditation, un pour chaque jour de la semaine. Ce matin-là était donc consacré à la libération de l’esprit, ce dont elle avait bien besoin. En effet, les dernières 24h avaient été particulièrement stressantes pour elle.

Nerea travaillait pour le groupe Quaero depuis des années en tant qu’analyste et son rôle consistait à examiner les dossiers des bénéficiaires de l’ASL (appui social limité) afin de déceler les éventuels fraudeurs à dénoncer au Ministère public. Depuis l’informatisation complète du domaine social, les personnes qui souhaitaient bénéficier d’une aide devaient déposer une demande sur internet, en indiquant leur IDC (numéro d’identification citoyen). En quelques clics, ils autorisaient le Service social et ses mandataires agréés à accéder à toutes les données les concernant, détenues par l’état et ses partenaires privés, et allant du dossier dentaire, à la composition de leur panier-type. L’étude du dossier prenait deux semaines et était ponctuée par des « visites surprise » au moyen de drones-enregistreurs au domicile du demandeur. Si une décision d’octroi de l’ASL était prise, un versement mensuel de CHF 700.- était programmé pour une période déterminée ; cet ordre permanent étant automatiquement paralysé en cas de suspicion de fraude, par exemple lors d’une alerte indiquant que le bénéficiaire venait de faire un achat important dans un magasin. Tout était paramétré sur la base de critères et de seuils de risque, ce qui rendait le système particulièrement sensible.

Jeudi 24 mai, peu avant 8h, alors qu’elle prenait connaissance du rapport rédigé par le Docteur Probus en vue de l’approbation d’une dispendieuse opération du ménisque pour le bénéficiaire n°1254, elle reçut une alerte. Son ordinateur se mit à émettre un bruit strident et une boîte de dialogue s’ouvrit. Elle cliqua sur le bouton « atteindre le dossier » et se retrouva face à une liste de fichiers relatifs au bénéficiaire n°238. Il avait été aperçu sortant d’un magasin Instrumentum à l’angle de la rue Voltaire en habits de travail par une des nombreuses caméras de vidéosurveillance installées dans la ville, appelées taupes en raison de leur petite taille et du fait qu’elles étaient, à leurs débuts, placées dans les massifs de fleurs trônant aux balcons et fenêtres des citoyens les plus coopératifs. Ces caméras, dotées d’un système de pointe, pouvaient détecter dans une foule en délire un visage connu en quelques secondes, mais ça, le bénéficiaire n°238 ne le savait pas. Il ne restait plus à Nerea qu’à lancer le protocole de surveillance rapprochée, ce qui consistait en somme à envoyer un mini drone au domicile du fraudeur afin de monitorer ses moindres faits et gestes pendant 10h, le but étant de récolter au moins une preuve audio avant d’uploader le dossier complet et le rapport de dénonciation sur le serveur du Parquet.

Quand elle procédait à une telle surveillance, Nerea mettait ses autres tâches en attente et paramétrait son profil professionnel en mode veille afin de ne pas être dérangée. Ensuite, elle réglait méticuleusement l’inclinaison du dossier de sa chaise, ainsi que sa hauteur, parce qu’elle savait qu’elle allait rester assise de longues heures sans bouger. Un passage aux toilettes et près de 5 craquements de doigts plus tard, elle s’asseyait et passait méticuleusement en revue cette plus que discutable retransmission en direct. Elle était tristement connue parmi ses collègues comme l’œil de Sauron parce que rien ne lui échappait.

Le drone mit un peu de temps à localiser le bénéficiaire n°238 ce qui n’arrivait pas d’ordinaire. Nerea commença à penser qu’il avait probablement fait l’acquisition d’un brouilleur de signal quand elle le vit apparaitre à l’écran. Il marchait sous le pont du Misereo, les traits tirés et des poches sous les yeux. Il semblait porter le poids du monde sur ses épaules. Elle n’avait vu cette expression qu’une fois, sur le visage de son père. Lui qui était agriculteur dans les années 30 pendant la Révolution chimique, avait assisté à la disparition de son gagne-pain au profit des aliments créés industriellement. La cause officielle de sa mort, dix ans plus tard, avait été un arrêt cardiaque, mais pour Nerea il ne faisait aucun doute qu’il était mort de tristesse.

Le bénéficiaire n°238 était arrivé devant une caravane vert pâle quand Nerea sortit de ses pensées. Il s’essuya les pieds sur un paillasson en caoutchouc et entra. L’intérieur ne devait pas excéder les 25 m2. A gauche, au premier plan, se trouvait une petite table à manger qui faisait aussi probablement office de bureau au vu des objets qui étaient posés dessus. Derrière la table se trouvait une petite cuisine composée de deux plaques de cuisson, d’une surface en bois, d’un évier et de deux armoires suspendues. A droite de la pièce, il y avait un canapé usé parsemé d’habits et, en face de la cuisine, trônait un lit superposé en fer. La couchette du dessus était occupée par trois enfants en bas âge qui dormaient et celle du dessous par une femme d’une cinquantaine d’années qui tressait les cheveux d’une jeune fille vraisemblablement adolescente. Au fond de la pièce, au centre, une porte en bois menait à une cabine douche-WC.

Nerea les observa longuement, immobile, et quand son ordinateur indiqua 18h, elle se leva et rentra chez elle en se disant qu’elle ferait le nécessaire le lendemain. Elle passa toute la soirée à penser au bénéficiaire n°238 et à sa famille nombreuse, se marchant les uns sur les autres dans cet espace exigu et, comme jamais auparavant, s’identifia à eux dans ce qu’ils pouvaient ressentir. Elle n’avait jamais eu d’empathie pour personne et ces émotions lui étaient insupportables. Elle ne savait pas quoi faire pour que ça s’arrête et malgré tous ses efforts, mit des heures à s’endormir. A son réveil, vendredi à l’aube, elle pensa que tout cela n’avait été qu’un affreux cauchemar et entama sa journée avec une session de méditation en pleine conscience. Elle s’allongea sur son tapis de yoga, ferma les yeux et porta son attention sur sa respiration abdominale. Elle commençait à se détendre, ressentant son ventre se gonfler doucement puis se dégonfler au rythme de ses inspirations et expirations, quand elle fut soudainement prise de panique. Alors, elle se leva, mit sa veste et sans vraiment comprendre comment, se retrouva devant son poste de travail quelques minutes plus tard, à faire disparaître toutes les preuves du dossier n°238. Elle agissait comme guidée par une main invisible et la petite voix qui lui criait d’arrêter dans un recoin de sa tête à son arrivée n’était désormais plus qu’un murmure. Quand il ne resta plus rien à effacer, elle demeura là, figée. C’était comme si elle était le personnage d’une boîte à musique dont on avait cessé de tourner la manivelle.

Nerea reprit finalement ses esprits quand le Robot-Avertisseur chargé de la surveillance étroite de tous les employés, se mit à hurler. Les choses s’enchainèrent ensuite à une vitesse folle. Son supérieur accouru, il désactiva l’alarme et appela la police. Cette dernière l’interrogea par le biais d’un hologramme et lui attribua un numéro de cause. Elle lui donna également un bon pour l’installation gratuite sur son ordinateur personnel d’un chatbot juridique pour la durée de la procédure. Après avoir pu se renseigner sur ses droits, elle dut transmettre à l’autorité un questionnaire permettant d’établir sa version des faits et, quelques semaines plus tard, fut invitée à se rendre à une des bornes de justice du centre-ville afin de connaître le verdict rendu contre elle.

Elle alla dans le bar situé au croisement de la rue Aragon et de l’allée des Philosophes, commanda une capsule d’Acerbus et sortit le papier froissé de son sac. Elle but une gorgée de ce breuvage amer et se décida finalement à faire face à ce qui l’attendait. Elle lissa le ticket du dos de la main, lu ce qui y écrit et manqua de s’étouffer. Avant même d’avoir eu le temps de réaliser ce qui était en train de lui arriver, son téléphone se mit à vibrer. Elle venait de recevoir un message push-up du Département de la justice lui demandant de noter son « expérience justiciable » selon une échelle d’évaluation allant de une à cinq étoiles. Elle attribua cinq étoiles sans réfléchir et s’en alla en trombe. Il ne lui restait plus qu’une heure pour faire recours auprès de la borne de justice la plus proche.

Juliana Ramirez Moya
Cliquez sur la photo pour plus d’articles !