À la découverte de quelques courants hétérodoxes – Tome 3 : L’économie féministe

Contrairement aux deux précédents articles qui pourraient être classés plutôt dans des courants historiques de l’économie hétérodoxe, l’économie féministe est quant à elle bien actuelle. Cependant, avant de nous intéresser à ses grandes lignes, il est essentiel de définir enfin l’économie hétérodoxe actuelle.

Qu’est-ce qui caractérise l’économie hétérodoxe actuelle ?

L’économie hétérodoxe est opposée souvent à l’économie orthodoxe, ce que l’on considère généralement comme les mouvements « mainstream » de l’économie.

L’économie orthodoxe comporte plusieurs courants historiques dont certains sont toujours d’actualité. Nous pouvons notamment y classer le keynésianisme (bien que cette position soit discutée), le monétarisme de Friedman, les Nouveaux Classiques, les Nouveaux Keynésiens, ou encore la nouvelle synthèse néoclassique. Aujourd’hui, la grande majorité des économistes orthodoxes sont issus de cette dernière, aussi appelée simplement théorie néoclassique, qu’on retrouve dans la grande majorité des facultés d’économie. Ces modèles orthodoxes macroéconomiques ont la caractéristique d’être microfondés (c’est-à-dire ayant des fondations issues de la microéconomie), et d’utiliser des modèles mathématiques très poussés afin de prédire le fonctionnement de l’économie (dont un des modèles le plus connu est le modèle DSGE).

L’économie hétérodoxe possède quant à elle de multiples courants différents, très variés les uns des autres. On y retrouve notamment l’économie post-keynésienne (mouvement majoritaire chez les hétérodoxes), l’économie marxiste, l’école autrichienne, l’économie féministe, l’école de la régulation, l’économie des conventions ou encore l’économie écologique.

Plusieurs socles communs à tous les hétérodoxes les distinguent de l’économie orthodoxe.

  • L’holisme hétérodoxe contre l’individualisme orthodoxe

Dans l’économie orthodoxe, une vision individualiste est appliquée à l’économie. On part de l’individu que l’on va agréger pour avoir un modèle macro-économique.

Dans l’économie hétérodoxe, la société est bien plus que la somme des individus. L’individu hétérodoxe est considéré comme une personne sociale, interagissant dans un univers complexe et multidimensionnel.

  • Le réalisme hétérodoxe contre l’instrumentalisme orthodoxe

Les orthodoxes utilisent l’instrumentalisme comme principe méthodologique, c’est-à-dire qu’ils prennent des postulats de la théorie comme des instruments pour prédire la réalité.

Chez eux, c’est le « as if » du monétariste Milton Friedman qui prédomine. Friedman, dans sa vision positive de l’économie, postule que l’objectif de la théorie économique est d’avoir des modèles qui prédisent au mieux la réalité. Pour lui, le réalisme des hypothèses du modèle importe peu, le principal c’est que le modèle prédise la réalité au mieux. C’est pour cette raison par exemple que les économistes orthodoxes font comme si, « as if », les individus étaient tous parfaitement rationnels, comme on le verra plus loin.

Les hétérodoxes, eux, critiquent cette méthodologie et plaident pour des outils qui soient réalistes, plausibles dans la vraie vie, par exemple en partant du principe que les individus ont une rationalité limitée.

  • La rationalité raisonnable des hétérodoxes contre la rationalité parfaite des orthodoxes.

Contrairement aux orthodoxes qui postulent une rationalité parfaite de l’individu dans leur modèle, les hétérodoxes partent du principe que la rationalité est limitée.

Dans la théorie orthodoxe, la macroéconomie est micro-fondée, c’est-à-dire qu’elle utilise des bases micro-économiques. Cette idée de macro-économie micro-fondée est issue de l’économiste nouveau-classique Lucas, pour qui il est absurde de penser que les agents d’un modèle devraient être plus bêtes qu’un économiste. Il applique donc le principe de rationalité parfaite de l’agent : ce dernier utilise toutes les infos à disposition, y compris la théorie économique, pour comprendre ce qu’il se passe dans la vraie vie.

  • L’interventionnisme de l’État chez les hétérodoxes contre le libre-marché chez les orthodoxes.

Globalement, ce qui caractérise toutes les écoles hétérodoxes actuelles c’est qu’elles préconisent une intervention de l’État à un moment ou à un autre pour réguler l’économie. Chez les orthodoxes, bien que certains courants soient plus favorables à l’interventionnisme (comme les Nouveaux-Keynésiens), c’est plutôt le paradigme du libre-marché qui prédomine chez les néoclassiques.

Pour plus de pluralité dans les cursus universitaires d’économie

Comme le montre un article de Laura Raim dans le Monde Diplomatique, dans la grande majorité des facultés d’économie, les professeurs hétérodoxes ne sont plus qu’une extrême minorité. La faute à un entre-soi et à une reproduction entre orthodoxes au sein des facultés d’économie, mais surtout à une préférence orthodoxe presque dogmatique dans la sélection des professeurs d’économie. Les économistes hétérodoxes trouvent maintenant refuge dans d’autres facultés, souvent celles des sciences sociales, politiques ou environnementales.

À l’UNIL par exemple, la grande majorité des professeurs d’économie hétérodoxe se trouvent soit en faculté des SSP, soit en faculté des Géosciences.

Ces dernières années ont vu le jour diverses associations estudiantines engagées en faveur d’une plus grande pluralité dans les cursus d’économie à l’université. Parmi elles se trouve notamment Rethinking Economics, qui a d’ailleurs une branche à l’UNIL, et qui est une association présente dans plusieurs pays. Celle-ci s’engage fermement contre le dogmatisme des courants mainstream et en faveur d’un plus grand nombre de cours d’économie hétérodoxe dans les cursus d’économie à l’université.

Un courant hétérodoxe actuel : l’économie féministe 

Après avoir défini plus en détail ce qu’était l’économie hétérodoxe par rapport à l’économie orthodoxe, intéressons-nous maintenant aux grandes lignes de l’économie féministe.

L’économie féministe est un courant économique hétérodoxe qui a émergé dans les années 1980 avec la parution du livre If Women Counted, a New Feminist Economics de Marilyn Waring, souvent considéré comme l’ouvrage fondateur du courant. Dans son livre, Marilyn Waring critique le système de comptabilité nationale qui ne tient pas compte du travail non payé des femmes. Pour rappel, la comptabilité nationale est une mesure statistique qui permet de comptabiliser tous les échanges économiques d’un pays au cours d’une période donnée. Le PIB, la somme des valeurs ajoutées, est d’ailleurs un indicateur issu de cette comptabilité nationale. Or, toute une partie de l’économie échappe à la comptabilité nationale. Cette « économie souterraine » comprend le commerce criminel (trafic de drogues, d’armes etc.), le travail au noir, mais surtout le travail non payé, et spécialement celui des femmes.

Pourtant, avant Waring, le lien entre économie et féminisme avait déjà été fait par la théorie marxiste, qui avait notamment lié féminisme et lutte des classes. En effet, Marx et Engel, les deux auteurs du Manifeste du Parti Communiste ont toujours reconnu dans leurs écrits que les femmes étaient victimes d’oppression, une oppression qui étaient pour eux la conséquence de la propriété privée (et non d’un système patriarcal). Keynes aussi fut d’ailleurs très engagé en faveur de l’émancipation des femmes en condamnant les lois entourant le mariage et la contraception.

Pourtant, c’est avec le livre de Waring que s’est produit le déclenchement d’une théorie économique féministe, qui dans un premier temps a consisté à analyser et critiquer toutes les écoles économiques, orthodoxes comme hétérodoxes. C’est cependant la théorie néoclassique, théorie économique dominante, qui récolta la majorité des critiques que nous allons voir maintenant.

En effet, la théorie néoclassique, par son idéologie, va encourager la perpétuation des inégalités de genre en normalisant les actions des hommes et en ignorant ce que les femmes font dans l’économie. L’Homo œconomicus, l’individu-type des courants orthodoxes, est actif dans le marché économique en gagnant un revenu issu de son travail et en dépensant ce revenu dans des biens de consommation. C’est un célibataire isolé qui n’a pas d’interaction avec ses proches et qui ne prête pas d’attention à son statut dans l’espace social (Périvier, 2020). Dans la théorie orthodoxe, cet individu ne fait pas de tâches de ménages, il ne s’occupe pas d’autres personnes et ne donne pas naissance à d’autres êtres humains. En conséquence, ces modèles hétérodoxes basés sur cet « homo œconomicus » ne peuvent être utilisés pour analyser et comprendre les inégalités de genre, et encore moins pour développer des solutions afin d’y remédier (Himmelweit, 2018).

Voici maintenant plusieurs principes fondamentaux de l’économie féministe qui diffèrent de l’économie orthodoxe, mis en lumière par Susan Himmelweit dans An introduction to pluralist economics :

  • L’économie féministe n’est pas basée sur l’analyse unique des relations du marché, mais prend en compte de nombreuses activités qui se situent en dehors du marché ainsi que les relations des individus entre eux, incluant l’amour, la domination, le pouvoir, etc., qui sont au centre de cette analyse économique. Parmi les activités hors marché, on retrouve beaucoup d’activités non payées comme s’occuper d’un ménage, le travail du care, etc. Selon les économistes féministes, toutes ces activités ont un impact sur la façon dont l’économie fonctionne et cela serait une grave erreur de ne pas les prendre en compte. L’économie féministe va s’intéresser spécialement au travail domestique non payé, qui n’est pas compté dans le PIB. Certains travaux vont essayer d’estimer la valeur du travail domestique comparativement au PIB conventionnel (graphe ci-dessous) en utilisant la méthode du coût de remplacement, qui consiste à se baser sur le prix qu’une autre personne attendrait d’être payée pour réaliser ce même travail.

Enfin, comme nous l’avons vu, l’homo œconomicus n’est donc pas pris comme modèle dans l’économie féministe ; ce sont plutôt les interdépendances entre les individus qui constituent le centre de son modèle. Tenir compte de cette interdépendance des individus en société, notamment la relation homme-femme, serait une base plus adéquate pour commencer à penser différemment la société.

  • L’économie féministe reconnait que les choix et les préférences des membres d’un même ménage peuvent différer. Le ménage n’est donc pas vu comme une unité individuelle de l’économie, mais plutôt comme une somme de préférences individuelles des personnes composant le ménage. L’erreur de l’économie orthodoxe serait d’avoir appliqué leur hypothèse de rationalité individuelle aux ménages. Or, un ménage, même s’il est composé d’individus rationnels, ne se comportera jamais comme tel. Les économistes orthodoxes ont reconnu ce problème et tenté de le résoudre en proposant des modèles de comportement des ménages de plusieurs individus. Or, pour les économistes féministes, ces modèles partent du principe qu’un membre du ménage a plus de pouvoir que les autres et que ces derniers le suivront en conséquence ; le ménage agira donc comme un individu rationnel avec un seul intérêt. En plus d’être des modèles complètement démodés d’un point de vue social, ceux-ci sont problématiques car ils réduisent les intérêts économiques des femmes à ceux de leurs maris.
  • L’économie féministe se caractérise par un rejet de l’hypothèse orthodoxe qui postule que les individus ont des préférences indépendantes et inchangeables. L’accent est plutôt mis sur l’influence changeante des normes sociales sur les individus. En effet, pour les économistes féministes, les normes sociales définissent à la fois notre identité mais aussi elles nous limitent dans nos choix, nos préférences.
  • L’économie féministe rejette aussi le modèle de production et de travail qui prend le travail manufacturé comme exemple-type. En effet les autres types de travail (comme le travail du care, par exemple) proposent des modèles alternatifs de production et de travail. L’inégale distribution du travail du care entre hommes et femmes reflètent par exemple des inégalités de genre, qui sont donc purement issues d’une influence sociale.
  • L’économie féministe élargit la définition de bien-être (en y ajoutant le niveau social en plus du niveau individuel), ainsi que celles d’infrastructure et d’investissement, qui incluent les investissements dans les structures sociales.

En réaction à cette économie féministe fortement anti-néoclassique s’est créée une économie féministe néoclassique qui met également l’accent sur l’émancipation économique des femmes. Deirdre McCloskey, figure de proue de ce mouvement, revendique un féminisme libéral et individualiste refusant d’associer féminisme et critique du capitalisme (Périvier, 2020).

Voilà déjà terminée cette brève introduction à l’économie féministe et plus largement aux courants hétérodoxes de l’économie. J’espère que ce triolet aura titillé votre curiosité. Si vous souhaitez approfondir toutes ces notions et découvrir les autres courants qui composent l’économie hétérodoxe, je vous recommande le livre de Rethinking Economics An introduction to pluralist economics, qui fait le tour de tous les mouvements hétérodoxes actuels, et si vous étudiez en faculté des HEC ou des SSP, je vous recommande le cours d’Histoire de la Pensée Économique Contemporaine (HPEC pour les intimes) du professeur François Allisson, sur lequel ces trois articles se sont basés en grande partie.

Jean Loye
Jean Loye
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Sources:

  • La première partie de cet article est basé sur un des cours du professeur François Allisson.
  • La domination des Orthodoxes, de Laura Raim, Le Monde Diplomatique, 2015
  • An Introduction to pluralist economics, Rethinking Economics, édition Routledge, 2018
  • L’Économie Féministe, Hélène Périvier, Presses de Science Po, 2020