Le marché politique : Public Choice, ou quand l’économie explique la démocratie  

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On tend à prêter des idéaux aux élus qui légifèrent pour le « bien commun », aux fonctionnaires appliquant les lois dans la neutralité la plus républicaine, ainsi qu’aux citoyens qui usent de leur devoir civique de voter dans la plus intime conviction. La théorie du Public Choice, ou théorie des choix publics, vient bousculer cette vision idéalisée. Développée dans les années 1960, notamment par James Buchanan et Gordon Tullock, la théorie du Public Choice procède à une extension du paradigme microéconomique à la sphère politique. Elle postule que les agents politiques – qu’il s’agisse des élus, des bureaucrates ou des groupes d’intérêt – peuvent être modélisés comme des maximisateurs d’utilité rationnels, transposant ainsi la figure de l’homo oeconomicus en un homo politicus soumis aux mêmes contraintes incitatives. Il convient d’en établir la genèse afin de tracer ses principaux apports, ainsi que ses limites inhérentes.  

L’impossible volonté générale 

Ce phénomène ne constitue pas une pensée récente. Dès 1785, Nicolas de Condorcet posait, sans le nommer ainsi, l’une des intuitions fondatrices : Dans son Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, il démontrait mathématiquement qu’une agrégation de préférences individuelles rationnelles pouvait produire un résultat collectif incohérent – ce que l’on appellera le paradoxe de Condorcet. Il faudra attendre Kenneth Arrow et son théorème de l’impossibilité (1951) pour que cette intuition soit généralisée et formalisée : aucune règle de vote ne peut, simultanément et de manière satisfaisante, traduire des préférences individuelles en volonté collective cohérente. L’intérêt général ne se décrète pas : toute décision collective reste prisonnière des intérêts particuliers qui l’ont façonnée, sans jamais pouvoir s’en affranchir pour accéder à un choix social cohérent.   

En 1957, Anthony Downs transpose les catégories de l’économie néoclassique à l’analyse démocratique : partis et électeurs évoluant sur un marché politique. Les partis, loin de défendre des convictions pour elles-mêmes, calibrent leur offre programmatique en fonction des rétributions – matérielles et symboliques – qu’offre l’accession au pouvoir. Face à eux, l’électeur est pris dans une contradiction structurelle : bien qu’il vote en fonction des bénéfices escomptés, il reste rationnellement peu incité à s’informer, sa voix individuelle n’ayant qu’une probabilité négligeable d’influer sur le résultat final. Il lui est donc plus économique d’opter pour « l’ignorance rationnelle », se déterminant à partir des seules étiquettes partisanes plutôt que du contenu réel des programmes. Cette apathie généralisée de la demande crée un vide que s’empressent de combler les groupes d’intérêt, mieux organisés et fortement incités à peser sur l’action des partis dans un environnement qui leur oppose peu de résistance.  

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Du paradoxe au programme de recherche  

La société s’inscrit dans un véritable mouvement de « démythification » de la décision politique : c’est dans cette lignée que s’inscrit William A. Niskanen, économiste américain figure du courant libertarien et conseiller économique de Ronald Reagan. Le décideur public, loin de l’image du haut fonctionnaire éclairé et désintéressé, est pour lui un agent faillible : mal informé, sujet à l’erreur, et structurellement peu incité à poursuivre l’intérêt général. La décision publique ne saurait dès lors être comprise comme le fruit d’une rationalité collective supérieure, mais comme la résultante d’interactions entre acteurs privés poursuivant leurs propres fins au sein du processus politique – interactions qui, par définition, éloignent inexorablement le résultat obtenu de tout optimum économique.  

L’acte de naissance du Public Choice peut être daté de 1962, avec la publication de The Calculus Of Consent par James Buchanan et Gordon Tullock. L’ouvrage s’inscrit en rupture directe avec le paradigme dominant de l’économie du bien-être, qui postulait qu’une intervention étatique éclairée pouvait corriger les défaillances du marché. Pour Buchanan et Tullock, cette conception repose sur un angle mort fondamental : elle présuppose un Etat bienveillant et efficace sans jamais en interroger les mécanismes réels. Synthétisant les apports d’Arrow sur l’impossibilité d’un intérêt général cohérent et ceux de Downs sur la rationalité des acteurs politiques, ils posent que les décisions publiques résultent de l’interaction entre électeurs peu informés, des élus guidés par leur réélection et des groupes d’intérêt capables d’imposer leurs demandes particulières comme autant de mesures d’intérêt général. À la notion de défaillance du marché, ils opposent ainsi son symétrique : la défaillance de l’Etat – government failure – pierre angulaire de toute la théorie.  

L’institution à l’épreuve des politistes  

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D’inspiration libérale et basée sur l’individualisme méthodologique, cette notion se retrouve critiquée depuis les années 1970 par une approche davantage axée sur la pluridisciplinarité des comportements politiques. Le Public Choice accorde une place centrale à l’action de voter, au risque de réduire la participation politique à sa seule expression électorale, occultant ainsi l’ensemble des formes d’engagement civique – manifestations, pétitions, mobilisations collectives – qui structurent pourtant la vie démocratique.  

L’électeur-type du Public Choice incarne une tension. Dans cette perspective, l’abstentionniste se retrouve dans une position théoriquement intenable : s’il ne vote pas alors que voter serait dans son intérêt, c’est qu’il serait incapable d’évaluer correctement ce qui lui est favorable. Il incarnerait, en somme, un agent irrationnel – défaillant là même où le modèle le supposait infaillible. Pourtant, les travaux empiriques de sociologie électorale viennent contredire cette lecture : ce sont précisément les individus les moins dotés en ressources sociales, culturelles et économiques qui s’abstiennent le plus. Autrement dit, ceux que la théorie accuse de mal calculer sont aussi ceux dont les conditions d’existence rendent le calcul le plus difficile – non par défaut de rationalité mais par manque des outils nécessaires pour l’exercer. 

Ce paradoxe est d’autant plus frappant que ces mêmes individus sont, en théorie, les premiers concernés par l’action publique. Ce sont eux qui auraient le plus à gagner d’une redistribution accrue des biens collectifs par exemple. Leur retrait du jeu électoral ne témoigne pas d’un désintérêt pour les enjeux politiques, mais révèle plutôt les limites d’un modèle qui confond l’absence de participation avec l’absence de raison.  

Ce constat dépasse la seule question de l’abstention et met en cause les fondements mêmes du Public Choice. En réduisant le politique à un univers de nécessités calculables, ce courant se prive de toute capacité à saisir ce que l’action collective a d’irréductiblement contingent. Son rejet de toute explication faisant appel à des constructions collectives – c’est-à-dire des réalités qui ne se dissolvent pas dans la simple addition des individus qui la composent – le conduit à amputer le politique d’une part essentielle de sa substance. Car les phénomènes politiques, bien qu’ils se déploient dans des espaces traversés par des rapports de pouvoir, ne se laissent pas ramener à de pures luttes d’intérêts entre acteurs stratèges. Ils mobilisent des représentations, des valeurs, des héritages institutionnels qui façonnent en profondeur les comportements sans jamais être entièrement réduits à une logique utilitaire. En ignorant ces dimensions, le Public Choice propose une conception appauvrie du service public et de l’action politique – occultant précisément ce qui rend le politique si difficile à saisir : son épaisseur symbolique, sa densité institutionnelle et la pluralité des logiques qui le traversent.  

 

Arifjan Rexhepi 

 

Sources images : 

Couverture

Cartes  

Sources / Bibliographie :

Balme, R.  et Brouard, S.  (2005). Les conséquences des choix politiques : choix rationnel et action publique. 

Benoît, C.  (2018). Public Choice. Dans C. Hay  et A. Smith  Dictionnaire d’économie politique : Capitalisme, institutions, pouvoir  

Théorie des choix publics  

Laurent Carnis, « Policy Analysis and Public Choice », Politiques et management public 

Marciano, A.  (2004). Repenser l’économie du politique à partir de l’économie politique. 

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