Un goût sucré et épicé. C’est ce que les gens attendaient quand ils se rendaient au Café l’Amour. Il était situé dans une petite rue exiguë où les librairies les plus anciennes de la ville avaient élu domicile.

Elles avaient toutes quelque chose de magique avec leurs étagères interminables où étaient empilés, de façon désordonnée, des livres recouverts de fines pellicules de poussière. On s’y rendait avec une idée précise en tête et on finissait par en repartir, deux heures plus tard, avec une édition spéciale sur le duel au Moyen-âge. C’était en quelque sorte le YouTube de l’époque. Ensuite, l’esprit confus par cet achat quelque peu curieux, on se dirigeait vers le seul café aux alentours.

Il était ô combien réconfortant de siroter un délicieux chocolat chaud en feuilletant sa nouvelle acquisition pendant qu’un vent glacial faisait virevolter des feuilles mortes dehors. La première gorgée était toujours la meilleure. Une sensation de picotement sur la langue à cause de la chaleur soudaine, une saveur intense de cacao et un arrière-goût sucré et épicé. De la cardamome, de la badiane, du poivre, des clous de girofle, de la vanille et de la cannelle. Avec cette recette qu’il tenait de sa grand-mère, Olivier égayait la journée de tous ceux qui choisissaient de s’arrêter dans ce petit établissement de la Rue Vincent.

Quand il avait repris les rênes du Café l’Amour, Olivier avait tenu à préserver l’ambiance chaleureuse que sa grand-mère avait, en son temps, donnée à l’endroit. Aux quatre coins de la pièce, des canapés moelleux sur lesquels on pouvait trouver, selon l’heure de la journée, des couvertures soigneusement pliées ou roulées en boule. Entre eux, des tables basses en bois, presque entièrement recouvertes de livres et de journaux en tous genres. Au-dessus, des ampoules suspendues grâce à des fils de tailles différentes. Et pourtant, ce n’était pas ça que l’on remarquait, tout de suite, en entrant dans la pièce, mais les deux tableaux qui trônaient sur le mur arrière.

La grand-mère d’Olivier avait grandi à la campagne. Fille de paysans, Rose avait passé les dix-sept premières années de sa vie à s’occuper des animaux et à travailler la terre. Et puis un jour était arrivé dans le village un garçon de la ville. Un jeune homme élancé à la chevelure d’ébène. Rose l’avait rencontré un matin lorsqu’elle se rendait à la laverie. En face de la Boulangerie Pinot, distraite, elle s’était cognée contre lui et avait fait tomber la pile d’habits qu’elle tenait. Cette rencontre singulière avait débouché sur des promenades, des déjeuners, des lettres et, un soir, sur une petite boîte rouge et un délicat anneau doré. Et puis, sans avoir le temps de dire ouf, Rose avait quitté la campagne pour la ville et les champs fleuris pour le béton.

L’histoire d’amour de Rose et Paul avait duré trente ans. Ils avaient vécu dans un petit appartement, entourés de tubes de peinture et de pinceaux. Paul était une âme torturée qui partait tous les matins travailler en costume rayé et s’enfermait, le soir, en rentrant, pour peindre dans un épais nuage de fumée. Leur vie était faite d’amour, de tasses de chocolat fumant et de factures non-payées. Ils étaient heureux. Trois enfants et quelques rides plus tard, Paul partait pour un monde meilleur, laissant derrière lui, une Rose désemparée et l’œuvre de toute une vie.

Deux ans après son départ, elle ouvrit le Café l’Amour. Un endroit chaleureux dans lequel on servait le meilleur chocolat de la ville et où l’on pouvait admirer, chaque jour, deux œuvres du célèbre artiste-peintre : Paul Vincent.

Juliana Ramirez Moya