Erasmus et la Suisse : interview de ESN

Aujourd’hui nous vous proposons une interview d’un membre de l’association ESN (Erasmus Student Network), Lucas Schneeberger, education officer. Nous aborderons le sujet du programme Erasmus + et plus particulièrement nous discuterons du cas Suisse.

Cette interview est un complément à notre article sur notre blog chez Le Temps.

ESN est une des plus grandes associations d’Europe qui oriente ses activités sur 6 domaines : la culture, l’éducation et la jeunesse, la durabilité environnementale, la santé et le bien-être, les compétences et l’employabilité, ainsi que l’inclusion sociale. Dans cette interview, nous parlerons de la place du programme Erasmus + et des opportunités qu’il offre. Comme vous le savez, chèr·e lecteurs·trices, la votation du 9 février 2014 contre l’immigration de masse ayant été acceptée, cela a eu pour dommage collatéral la rupture nette entre le programme européen et la Suisse. Relayé au rang de partenaire, la Suisse a dû mettre en place une solution transitoire qui, comme vous le lirez, n’est pas suffisante.

Quelle est votre position concernant une adhésion de la Suisse à Erasmus+ ?

Erasmus Student Network (ESN) soutient une adhésion complète au programme Erasmus, dès 2021. En collaboration avec les associations les plus importantes dans la représentation de la jeunesse en Suisse, ESN fait partie des signataires de la pétition déposé le 23 septembre 2020 à la Chancellerie Fédérale contenant 10’000 signatures[1].

Pourquoi elle-est si importante ?

Bien qu’une solution de substitution au programme Erasmus, le Swiss-European Mobility Programme (SEMP), ait été mise en place par la Confédération pour continuer à pouvoir financer des échanges entre la Suisse et l’Europe, une association à part entière au programme Erasmus reste primordiale. Celle-ci est spécialement importante pour les aspects du programme que le SEMP ne couvre pas.

Le SEMP ne permet pour l’instant que la mobilité physique, alors qu’Erasmus prévoit des mobilités hybrides physique/virtuelle, mieux connues sous le nom de blended mobility qui s’avéreront probablement très utiles en temps de pandémie, les mobilités étant restreintes et/ou incertaines.

De plus, la manière dont les accords d’échanges entre universités sont conclus dans le cadre du SEMP diffère d’Erasmus. Actuellement, chaque institution suisse doit négocier un accord bilatéral avec l’université partenaire. Cela ne pose pas de problème pour les institutions connues à l’étranger comme l’EPFL ou l’ETHZ mais est beaucoup plus problématique pour nos hautes écoles spécialisées, avec moins de contacts à l’international, car elles ne disposent pas de la même renommée à l’étranger pour négocier des accords. On constate par exemple qu’en 2018-2019, la mobilité entrante et sortante au sein des HES a décliné de -7%[2]. Notre filière professionnelle est pourtant la particularité et la fierté de notre système éducatif et c’est donc un peu ironique de la péjorer.

De plus, Erasmus permet d’uniformiser la bureaucratie nécessaire à un accord d’échange. Avec le SEMP, une université européenne partenaire doit s’occuper non seulement de remplir les documents européens pour leur participation à Erasmus, mais aussi les documents suisses pour leur participation au SEMP. Certaines universités renoncent tout simplement aux échanges avec la Suisse à cause de ce dédoublement du travail administratif. Notons encore quelques exemples véridiques de listes de destinations d’échange n’incluant pas les écoles suisses sur la même page que les destinations Erasmus. Les étudiants cherchant une destination pour la mobilité doivent souvent chercher plus loin, demander à leur université ou engager un processus différent pour pouvoir partir en Suisse. Tout cela nuit au potentiel d’échange de la Suisse. Cette différence risque bien de s’accentuer dans les prochaines années. L’UE est en train de mettre en place un processus de digitalisation des procédures pour partir en échange, notamment avec l’Erasmus+ App qui permet de conclure son Learning Agreement dans une application mobile, dans le cadre du programme Erasmus Without Papers. Comme s’amuse à le dire Movetia, la Suisse risque bien de se retrouver dans la situation inverse : Papers Without Erasmus !

Enfin, sans une adhésion à Erasmus, la Suisse est et sera exclue des développements futurs relatif à l’éducation dans l’UE. L’Union Européenne a pour projet de développer la coopération entre universités dans le cadre de la European Universities Initiative, qui octroie des financements à des alliances d’universités qui proposeraient des programmes conjoints, rendant obligatoire la mobilité entre les partenaires et favorisant l’échange entre différentes régions et réalités économiques de l’Europe. Les universités suisses ont déjà été exclues de cette initiative alors que des synergies entre universités suisses et européennes existaient auparavant, comme par exemple dans le cas des universités de de Freiburg, de Strasbourg et de Bâle qui sont devenues une European University à l’exclusion de Bâle.

Qu’est-ce que cela changerait si la Suisse rejoignait Erasmus+ ?

Comme le constate l’agence fédérale Movetia, la Suisse n’exploite pas son plein potentiel de mobilité estudiantine. Pendant les années de participation à part entière au programme Erasmus, soit 2011-2014, le taux de croissance du nombre d’étudiants suisses partant à l’étranger s’élevait à 9% en moyenne. Depuis 2014, il s’est stabilisé à environ 5%. Movetia parle même de 13% en plus de mobilité sortante aujourd’hui si la Suisse était restée partenaire du programme Erasmus et avait maintenu un taux de croissance similaire aux années 2011-2014.

Faisons une comparaison avec un pays de taille et de culture à peu près similaires, l’Autriche. L’Autriche est un pays d’un peu plus de 8 millions d’habitants et membre à part entière du programme Erasmus. Les jeunes autrichiens sont 4’320 à avoir effectué une mobilité en Europe en 2016 contre 3’400 suisses. Cela signifie que l’Autriche enregistre 26% plus de mobilité sortante que la Suisse.

La stratégie approuvée en 2017 par la Confédération et les cantons demande qu’à long terme, « tous les jeunes prennent part au moins une fois à une activité d’échange et de mobilité de longue durée ». Il s’agit donc maintenant de se donner les moyens de poursuivre cet objectif.

Qu’est-ce qui vous fait penser que le peuple souhaite retourner dans Erasmus+ alors qu’il a choisi d’en sortir en 2014 par la voie des urnes ?

Je ne pense pas que ce soit exact de dire que le peuple suisse a choisi de sortir du programme Erasmus+ par les urnes en 2014. Le 9 février 2014, le peuple suisse a approuvé une initiative dite « contre l’immigration de masse », demandant d’imposer des quotas sur l’immigration. Peu après, l’Europe demande à la Suisse de ratifier le protocole d’extension de la libre circulation des personnes à la Croatie. N’ayant pas encore mis en oeuvre l’initiative de l’UDC par une loi d’application et l’extension de la libre circulation étant contraire à cette dernière, le Conseil Fédéral ne peut pas ratifier le protocole. En représailles, l’UE rompt les négociations pour l’adhésion de la Suisse aux programmes Erasmus+ et Horizon 2020, les programmes européens pour l’éducation et la recherche, respectivement.

Le 16 juin 2016, le Conseil fédéral trouve une manière d’appliquer l’initiative contre l’immigration de masse de manière compatible avec la libre circulation des personnes au sein de l’UE[4], principe fondateur de l’Union. L’extension de l’accord sur la libre circulation est donc ratifiée 6 mois plus tard[5] et l’argent nécessaire ayant sans peine été mis sur la table par le Parlement, la Suisse rejoint à nouveau le programme de recherche Horizon le 1er janvier 2017. Au vu de la position de l’UE vis-à-vis de la participation de la Suisse à Horizon, il n’y a aucune raison que la Suisse ne puisse pas également rejoindre Erasmus du moment que la contribution financière nécessaire est allouée.

Malheureusement pour les étudiants, le dossier Erasmus ne connaît pas le même sort. En effet, il s’est avéré plus difficile de convaincre le Parlement que le programme Erasmus présente un aussi bon retour sur investissement que Horizon. Cela tient à deux aspects. Le premier étant que la solution de substitution pour Erasmus (le SEMP) a été jugée suffisante et l’autre tenant à la différence de nature entre ces deux programmes. En effet, entre 2007 et 2014, la Suisse a obtenu pour 2,5 milliards de francs de financement via Horizon alors qu’elle a contribué au programme à hauteur de 20,2 milliards de francs. Comme le dit le rapport du SEFRI datant de 2018 : « Depuis […] 2004, […] la somme perçue par la Suisse sous forme de contributions à des projets est supérieure à celle versée à l’UE par la Confédération sous forme de contributions obligatoires ». Ceux qui ne voient une participation aux programmes de l’UE seulement comme un investissement financier et non comme une participation solidaire au développement éducatif et scientifique de l’Europe sont très sensibles à ce retour sur investissement positif dans le cadre du programme de recherche Horizon.

Malheureusement, le retour sur investissement dans le cadre de la mobilité étudiante est beaucoup plus difficile à démontrer. Par nature, la valeur générée par la mobilité étudiante n’est principalement pas économique. Il s’agit plutôt d’apprendre une langue, tisser des liens à l’étranger ou découvrir une nouvelle manière d’enseigner, d’apprendre, de travailler et de vivre. En conséquence, il est beaucoup plus difficile de chiffrer le rapport coût-bénéfice des programmes de mobilité.

Le manque d’information au sujet de la situation actuelle vis-à-vis du programme Erasmus n’a certainement pas aidé. Puisque « partir en Erasmus » est rentré dans le langage courant pour parler de vivre une expérience de mobilité estudiantine, les Suisses ne se sont largement pas rendu compte du changement de 2014 et n’ont certainement pas souhaité son abandon par les urnes.

2020-Portrait-Sirine
Sirine Chodan
Cliquez sur la photo pour plus d’articles !

Deborah
Deborah Intelisano
Cliquez sur la photo pour plus d’articles !

 

Dans la même thématique, la rédaction vous propose les articles suivants :

Le voyage forme la jeunesse: mythe ou réalité?
– Tristan Bochatay –

Partir à l’aventure, mode d’emploi
– Yann Sieffert –

 

Sources: