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Retour sur notre conférence FOCUS : « Le pouvoir du langage en entreprise »

Du 19 au 21 avril 2021, l’équipe du journal des étudiant·e·s HEConomist organisait sa 4ème édition du FOCUS, sur le thème « Le pouvoir du langage ». Au rang des deux conférences en ligne qui figuraient au programme, la seconde sur « Le pouvoir du langage en entreprise » a particulièrement retenu mon attention et justifié que je revienne dessus pour vous la partager, avec ces quelques mots qui, je l’espère, auront quelque pouvoir. Précisons avant tout que ce temps (1 heure et 33 minutes) de pur apprentissage était animé par nos invités, Monsieur Guido Palazzo, Professeur d’éthique des affaires à l’Université de Lausanne (HEC) et Madame Dalila Corbier, Ingénieure en télécommunications et Directrice des Offres et Projets Export chez Thales (acteur majeur dans les industries de défense et de sécurité, avec environ 83’000 employés dans le monde) depuis 2017. Plus intéressant encore pour la question traitée, Madame Corbier a passé une dizaine d’années au sein du Groupe France Télécom, où elle a occupé plusieurs postes à responsabilité au sein du département des Systèmes d’Information du groupe, ayant à sa charge la gouvernance des systèmes d’informations et les arbitrages budgétaires des grands projets IT.

Le choix de traiter de l’entreprise France Télécom fait unanimement par nos intervenants nous a sérieusement interpellés en ce qu’il présente bien le pouvoir qu’a eu, à un moment donné, le langage dans ladite entreprise, d’autant plus que l’expérience vécue par Madame Corbier a été l’objet d’un témoignage bouleversant.

France Télécom et le langage qui tue

En 2005, une nouvelle direction arrive chez France Télécom, conduite par le PDG Didier Lombard qui, pour atteindre son objectif (être numéro un en Europe), lance un programme de changement. A travers ce programme, 4’000 managers sont envoyés en formation de guerre psychologique ; sont alors prévus des bonus liés au nombre de personnes qu’ils réussiront à convaincre de quitter l’entreprise. Il s’en suit un langage de management extrêmement agressif et toxique. Pour mieux le comprendre, reprenons quelques phrases de Didier Lombard : « Je vous préviens, les choses vont changer ! Je vous présente ma nouvelle équipe. Elle va jouer dans un registre que vous ne connaissez pas : ça va être le bon, la brute [il désigne Louis-Pierre Wenès, le COO] et le truand [il désigne Olivier Barberot, le DRH]. Le bon, il n’est plus là », « Il faut qu’on sorte de la position mère poule », ou encore « Je ferai des départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte ». Il estime, sans manquer de le marteler, qu’il faut prendre « des mesures radicales ». On assiste là à une langue bureaucratique qui s’éloigne de l’humanité. Sans occulter la désolidarisation des collègues non concernés. Résultat des courses : 35 suicides de 2008 à 2009, 27 suicides en 2010 et 41 tentatives de suicide de 2008 à 2010. L’impact négatif de la langue est ainsi palpable. Victor Klemperer dans Lingua tertii imperii (La langue du Troisième Reich) nous apprend d’ailleurs que : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : ils sont avalés sans qu’on ne s’aperçoive, ils semblent n’avoir aucun effet, puis, après un peu de temps, la réaction toxique se déclenche ».

Témoignage de Madame Corbier, manager de France Télécom au moment des faits

Madame Corbier commence par préciser que sur les dix années passées chez France Télécom, en dehors du dénigrement des fonctionnaires venant des personnes de droit privé, pratiquement huit ans se sont écoulés sans qu’elle ne fasse le constat de ce langage toxique pratiqué dans la maison, la population France Télécom étant extrêmement diversifiée. C’est le 7 novembre 2007 qu’elle fait fortuitement la rencontre d’une collaboratrice désemparée, en larmes, dans les couloirs, qui lui confesse être harcelée par son patron, lequel tenait des propos dégradants, désobligeantes, dévalorisants et sexistes. En clair, il la harcelait. Notons que dans la définition du harcèlement, il est une notion qui se présente avec beaucoup d’acuité : c’est celle de répétition. Le fait répété a ainsi pour conséquence une perte de confiance en soi sur la durée. Et peu importe sa force de caractère, toute personne peut être affectée et déstabilisée par ce type de traitement, même s’il est malheureusement difficile d’accepter un statut de victime dans une société qui glorifie la force et la robustesse.

Un certain nombre de convictions louables portées par Madame Corbier lui ont permis d’accompagner ses collègues victimes. Retenons-en deux qui ont attiré notre attention :

  • Peu importe son rendement dans son travail, on ne peut pas traiter quelqu’un de façon aussi inhumaine et dégradante ;
  • Personne n’a le droit de manquer de respect à l’autre : il est bel et bien possible d’exprimer de façon objective un mécontentement concernant le travail de quelqu’un, sans forcément être irrespectueux.

Seulement, à partir de ce moment, tous les efforts mobilisés pour mettre cette situation au centre des discussions en entreprise étaient clairement, parfois à coup d’injonctions, boycottés par la Direction. On assiste ainsi au schéma suivant : une minorité qui subit et une majorité silencieuse. Pour Madame Corbier, cette majorité silencieuse mérite également qu’on investisse sur son changement de paradigme parce que se taire, c’est aussi harceler.

Dans le même ordre d’idées de choses à faire, Madame Corbier recommande :

  • D’aller à la recherche des alliés (en privilégiant le contact physique à celui électronique), comme pour toute guerre où le besoin de partenaires importe : d’autres victimes sont ainsi trouvées et mises ensemble, ainsi que certains autres responsables voulant travailler contre ce type de traitement ;
  • D’aller vers ceux qu’on remarque isolés, de déjeuner avec les autres : en réalité, pendant que le harcelant a un langage de guerrier, le harcelé est presque toujours isolé, d’où l’importance d’aller vers ce type de personnes ;
  • De communiquer sur la situation autant que possible : la communication est ce que redoutent les harcelants. Il faut parler. Le silence est le bonheur de la mafia. Il ne faut point le leur servir ;
  • De cultiver la fierté : il est important de ne pas tolérer l’intolérable. Ne point avoir honte d’une remarque désagréable de quelqu’un. C’est celui qui l’a prononcée qui devrait avoir honte ;
  • De ne pas sous-estimer le pouvoir de ce contexte toxique et agressif sur soi : même si l’on est fort, on peut être brisé. Il ne faut pas associer victime de harcèlement et fragilité. Ce n’est pas vrai. C’est le harcèlement qui finit par fragiliser les gens.

Ce que nous retenons de cette discussion passionnante, c’est que, dans le milieu professionnel, chacun doit pouvoir être conscient que, sous aucun prétexte (y compris la sauvegarde de son emploi), on ne peut justifier la souffrance humaine et la perte de vies. C’est une lapalissade que de dire que l’on va au travail pour gagner sa vie et non pour la perdre. L’entreprise n’est pas la famille. Comme l’a dit très justement Madame Corbier, « On n’est pas obligé d’y trouver de l’amour, on ne doit même certainement pas y trouver de l’amour, mais il doit y avoir du respect, beaucoup de respect ».

Vivien Bekam Kengne
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