Les journées s’évaporent, la nuit nous enveloppe un peu plus. Le vent nous rougit les joues comme octobre le fait avec ses feuilles. Pas de doute, l’été cède enfin sa place à l’automne, et quelle époque plus romantique pour observer le rythme de nos cœurs. L’été, avec ses amourettes éphémères et ses passions torrides, fait place à un temps plus doux, plus lent. Mais alors que le monde ralentit, qu’en est-il de nous ? Nous vivons dans une époque qui glorifie fugacité : les messages échangés en quelques secondes, les images parfaites défilant à la vitesse de nos pouces sur l’écran. Pourtant, dans ce tourbillon, une question s’impose : dans ce monde qui ne cesse de tourner de plus en plus vite, avons-nous encore le luxe d’aimer lentement, profondément ? C’est à travers une sélection de trois œuvres littéraires majeures que l’on tentera d’offrir des réponses – ou du moins, des pistes de réflexion. Tolstoï, Kundera et Beigbeder, nous montreront chacun à leur manière que l’amour ne se révèle véritablement que lorsqu’il s’ancre dans le temps, au-delà des passions instantanées et éphémères.
Leçon de Tolstoï : L’amour dans la Constance
Dans Le Bonheur conjugal de Tolstoï, écrit en 1859, nous suivons la relation entre Macha et Sergueï. Macha, jeune et rêveuse, s’imagine l’amour comme une aventure exaltante, pleine de grands sentiments et de moments mémorables. Sergueï, plus mature et posé, incarne une vision plus stable et tranquille de la vie conjugale. Au fil du temps, leurs attentes divergent : Macha cherche encore cette intensité des débuts, tandis que Sergueï se satisfait du quotidien paisible qu’ils partagent. Cette opposition entre la quête de mouvement et de passion de Macha, et la tranquillité souhaitée par Sergueï, va amener ce dernier à quitter la campagne pour laisser les passions de sa jeune compagne trouver écho dans le tumulte de la ville, cette dichotomie entre les deux devient dès lors le point de tension central.
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« Je désirais le mouvement, non le cours tranquille de la vie. J’avais soif d’émotions, de dangers, d’abnégation pour mon sentiment. Il y avait en moi un excédent de force qui ne trouvait pas sa place dans notre vie paisible. »
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Aujourd’hui, avec Tinder, Bumble Hinge ou encore Grindr, cette soif de mouvement ne fait que croître. Une étude de Stanford de 2019 a montré que 39 % des couples se rencontrent via ces plateformes. Pourtant, ces rencontres rapides, casual, favorisent l’éphémère, la consommation. Tout se passe dans l’instant. C’est une quête incessante d’intensité, mais Tolstoï nous rappelle que l’amour n’est pas une suite d’émotions fortes, il ne se nourrit pas d’éclats, d’immédiateté. Une idée qui peut parfois sembler étrangère pour la Génération Z, connue aussi comme la Génération du Zap, habituée à l’instantanéité. À une époque bercée par les notifications instantanées, les « swipes » de rencontres et les connexions fugaces, il devient ainsi compliqué à concevoir l’amour comme quelque chose qui puisse s’ancrer dans le temps. Pourtant, Le Bonheur Conjugal nous invite à réévaluer cette quête effrénée de nouveauté, d’envisager l’amour non pas comme une succession d’instants flamboyants, mais comme une relation qui trouve sa profondeur dans la répétition et la constance. La banalité et la monotonie, que beaucoup fuient, deviennent dans cette optique un terrain fertile où les liens se consolident.
Légèreté et fardeau chez Kundera : Le piège de l’instantanéité
Alors que Tolstoï nous parle de la constance, Milan Kundera, votre grand ami du gymnase qui a sûrement hanté vos dissertations de français, dans L’insoutenable légèreté de l’être, nous fait réfléchir sur l’autre face de la pièce : la légèreté. Il décrit cette tentation de vivre sans attache, sans contrainte, comme une illusion séduisante. Tomas, son personnage principal, incarne cette quête de liberté, refusant tout engagement qui pourrait l’enchaîner à l’autre. Mais cette légèreté, aussi attirante soit-elle, finit par laisser un vide. Dans notre société actuelle, et surtout pour les jeunes adultes, cette légèreté résonne profondément. Nous fuyons l’engagement, préférant des « situationships » floues, sans labels, par peur de la pesanteur. Une étude parue en juin 2024 dans la PUIIJ (Partenaires Universal International Innovation Journal) et intitulée : Understanding and Addressing Modern Relationship Ambiguity Among Young Adults, montre que de plus en plus de jeunes privilégient ces relations fluides, rejetant l’idée même de la monogamie traditionnelle. Kundera nous met en garde : cette légèreté peut sembler libératrice au premier abord, mais elle nous prive de la profondeur et de l’intensité qu’un amour ancré peut offrir.
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« Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. »
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Aujourd’hui, la peur de l’engagement est omniprésente, particulièrement dans la Gen Z. Beaucoup fuient la stabilité, préférant une succession d’instants sans lendemain. Mais cette légèreté finit par être aussi lourde que l’attachement qu’elle évite. L’insoutenable légèreté de l’être, se porte ainsi comme rappel que l’amour, lorsqu’il est libre de toute contrainte, n’est qu’une ombre de lui-même. Pour que l’amour ait du poids, il doit s’enraciner dans le temps, dans les moments difficiles, et non pas flotter constamment à la surface des choses sous peine d’être superficiel et de laisser place à une insatisfaction croissante.
La confusion entre Innamoramento et Amore chez Beigbeder : La passion éphémère
Frédéric Beigbeder, auteur contemporain français, avec L’amour dure trois ans, nous raconte les réflexions cyniques de Marc Marronnier, un homme convaincu que l’amour est condamné à périr après trois ans de passion. À travers l’effondrement de son propre mariage, Marc interroge cette idée que l’amour ne peut pas survivre à la banalité du quotidien.
Par son œuvre, l’auteur s’attaque à une question souvent tue dans la société : la différence entre l’Innamoramento — cette explosion de passion des débuts, l’état amoureux — et l’Amore, l’amour véritable, celui qui perdure après les trois premières années. Il décrit cette phase initiale comme une sorte d’illusion : les sensations fortes, l’excitation constante, tout cela crée l’illusion d’un amour qui serait éternel. Mais pour Beigbeder, la passion finit inévitablement par s’éteindre, laissant place à une réalité plus fade. C’est là que la confusion commence : beaucoup confondent la passion violente, « coup de foudre » avec l’amour, alors qu’il ne s’agit en fait que d’une phase, celle de l’innamoramento. Dans notre société moderne, où tout est accéléré, cette confusion est exacerbée. Nous sommes nombreux à croire que l’amour doit toujours ressembler à ces premiers instants d’intensité. Les réseaux sociaux, avec leurs images parfaitement filtrées de couples toujours heureux, sans l’ombre de défis, entretiennent cette croyance. Mais Beigbeder nous confronte à une réalité brutale : l’amour, le vrai, commence après cette première vague d’excitation. Lorsque l’euphorie des débuts s’essouffle, c’est là que l’on voit si la relation peut survivre.
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« Le problème avec l’amour, c’est qu’il dure trois ans. Après, c’est le retour à la réalité. »
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Cette vision cynique, typique de la fin du XXe, peut sembler en décalage avec les aspirations de la Génération Z, mais elle reste un rappel important. Dans un monde où la passion éphémère est glorifiée, Beigbeder nous pousse à nous demander : sommes-nous capables de voir au-delà de cette première phase, de laisser l’amour se transformer, même si cela signifie accepter l’ennui et la monotonie ? Où sommes-nous condamnés à fuir dès que la passion s’atténue, dès que les premières ombres apparaissent croyant que l’amour n’est plus là ?
Prendre le temps d’aimer : Entre constance et instantanéité
Notre société glorifie l’instantanéité, et c’est particulièrement vrai pour l’amour. Instagram et TikTok deviennent les vitrines de l’idéalisation des relations. Les contenus proposés ainsi que des couples influenceurs nous vendent une version édulcorée de l’amour, où tout est glamour, sans failles. Mais dans cette performance permanente, où est la vérité des sentiments ? Un article de Clear Life Happiness a montré que les nouvelles générations ressentent une pression liée à l’image des relations exposées en ligne au même titre que leur relation sur les réseaux. On en vient à confondre amour et performance sociale.
Tolstoï, Kundera et Beigbeder, bien qu’éloignés de notre époque, du moins pour les deux premiers, se rejoignent sur une idée fondamentale : aimer, c’est accepter le poids du quotidien. C’est se détacher des attentes irréalistes et des moments « Instagrammables ». L’amour n’a pas besoin d’être spectaculaire pour exister. Au contraire, c’est dans la constance, les silences et la répétition des gestes que se bâtissent les plus belles histoires. Ces trois auteurs nous rappellent que l’intense passion des débuts, aussi séduisante soit-elle, n’est qu’une étape dans la longue évolution des sentiments. En confondant innamoramento et amour, nous courons le risque de rejeter les relations au premier signe de monotonie et d’adversité, par peur d’une certaine discipline qui commence dans les petites choses du quotidien. Pourtant, comme le montre Beigbeder, c’est justement après cette phase de feu que commence le véritable travail d’aimer. Les nouvelles générations, habituées à la gratification immédiate, doivent réapprendre à apprécier l’amour pour ce qu’il est : un processus lent, constructif et évolutif, qui se renforce avec le temps.
Faire de l’amour un automne
Saint-Valentin avant l’heure, l’automne, avec ses couleurs changeantes et ses feuilles qui tombent, nous rappelle que chaque cycle a besoin de calme, de temps pour mûrir et renaître. L’amour, comme les saisons, ne peut pas rester éternellement brûlant. Il se transforme, s’enracine, trouve une nouvelle beauté dans la tranquillité. Dans un monde qui tourne trop vite, ou l’on souhaite que chaque rencontre résonne comme un été. Nous devons apprendre à accepter que la passion ne soit que le prélude et non la finalité, à quelque chose de bien plus grand. L’amour, comme l’automne, doit se métamorphoser, trouver sa plénitude dans la constance et ne pas craindre la monotonie. Comme nous accueillons un long hiver, nous devrions aussi ouvrir nos bras à l’amour qui se transforme et qui mûrit. À la passion qui s’éteint, mais à l’intimité qui se renforce. L’excitation qui s’estompe, mais la confiance qui grandit. Et il n’y a rien de plus révolutionnaire aujourd’hui que de prendre le temps d’aimer.
Dario Joan-Anton Domènech
Sources:
Littéraires :
TOLSTOI, Léon. Le Bonheur conjugal. Gallimard, 2017.
KUNDERA, Milan. L’insoutenable légèreté de l’être. Gallimard, 1984.
BEIGBEDER, Frédéric. L’amour dure trois ans. Grasset, 1997.
Etudes :
- Christensen, S. P. (2018). Social media use and its impact on relationships and emotions (Master’s thesis, Brigham Young University). Retrieved from https://scholarsarchive.byu.edu/etd/6927
Internet :
- La Gen Z et les réseaux sociaux, une histoire d’amour toxique ? – Influencia
- Les relations amoureuses vues par la génération Z (vice.com)
- Generation Z: How Social Media Impacts Romantic Relationships | MyWellbeing
- The Evolution of Gen Z Relationship Milestones – Clear Life Happiness
- https://web.stanford.edu/~mrosenfe/Rosenfeld_et_al_Disintermediating_Friends.pdf










