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SEVEN WINTERS IN TEHERAN

Le 3 octobre dernier, pour commémorer les deux ans de la mort de Mahsa Amini, le Cinéma du Casino de Montbenon, le Cinématographe, a accueilli la projection du documentaire « Seven Winters in Tehran », créé en 2022 et relatant la tragédie de Reyhaneh Jabbari, une jeune Iranienne emprisonnée et torturée pendant sept ans, pour avoir tué en état de légitime défense son agresseur qui tentait de la violer.

Organisé par le collectif suisse « Zan Zendegi Azadi », qui œuvre pour donner une voix aux femmes iraniennes, le Casino de Montbenon a eu l’honneur d’accueillir Sholeh Pakravan, la mère de Reyhaneh. Grâce à toutes les vidéos réalisées par elle et ses filles au cours de ces sept années, il a été possible de créer ce témoignage poignant de leur fille et sœur défunte.

Retour sur la situation historique de l’Iran post-révolution

Avant de parler de l’histoire de Reyhaneh, il est essentiel de parler du contexte de l’Iran et de remonter à la période précédant la révolution de 1979, lorsque l’Iran était sous le règne du Shah Mohammad Reza Pahlavi. Durant cette époque, le pays connaissait un processus rapide de modernisation, impulsé par le Shah dans une volonté de développement à l’Occidentale, parfois en omettant les traditions et les voix dissidentes. Si son Régime autoritaire et sa proximité avec l’Occident suscitaient de vives critiques, notamment des minorités religieuses et des opposants politiques, il n’en demeure pas moins que cette période voyait émerger des réformes ambitieuses, connues sous le nom de « Révolution blanche », élargissant les droits des femmes et la laïcité, tout en cherchant à éloigner l’influence des religieux sur la société. On parle même de l’accès au droit de vote pour les femmes iraniennes sept ans avant les femmes suisses.

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Mais cette modernisation rapide a creusé un fossé entre une élite urbaine et une population largement attachée à ses traditions. Ce décalage a alimenté les rancœurs et permis l’émergence de voix critiques, tant sur les réformes sociales que sur la mainmise du Shah sur la vie politique et sa dépendance à l’égard des puissances occidentales. C’est dans ce contexte que l’Ayatollah Khomeini, chef spirituel et figure charismatique de l’opposition, a rassemblé une coalition hétéroclite de mécontents – les partis communistes iraniens, les militants d’extrême gauche tels que les moudjahidines ainsi que les classes religieuses conservatrices – qui a renversé la monarchie en 1979.

Cependant, la Révolution Iranienne, bien loin d’être une insurrection spontanée portée par des aspirations populaires, fut en réalité façonnée par des campagnes habiles et trompeuses menées par l’Ayatollah Khomeini et ses partisans. Exilé en France, à Neauphle-le-Château, Khomeini a su orchestrer son discours avec une précision calculée, séduisant non seulement les Iraniens en quête de changement, mais aussi de nombreux intellectuels et cercles progressistes en Occident. Des figures majeures de l’intelligentsia française telles que Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, ou Simone de Beauvoir ont été dupées par ce récit révolutionnaire, convaincus que ce soulèvement marquait une révolte authentique contre un Régime autoritaire et une avancée vers une société plus juste.

Foucault, par exemple, voyait en la révolution iranienne une expression nouvelle de la volonté populaire, une rupture avec les modes traditionnels de résistance et de pouvoir. Aveuglés par leur fascination pour l’émergence d’un mouvement qu’ils interprétaient comme une révolution des masses opprimées, ces intellectuels ont contribué à légitimer sur la scène internationale le retour de Khomeini en Iran. La réalité, cependant, se révéla bien différente de l’idéal romantisé. Derrière ce discours se cachait la volonté de prendre le contrôle total du pays, et de transformer radicalement la société iranienne.

En effet, une fois au pouvoir, Khomeini et ses partisans islamistes ont consolidé un Régime théocratique fondé sur le velayat-e faqih – le gouvernement de juristes islamistes –, plaçant le clergé au sommet de toutes les institutions. Loin des promesses de justice sociale et de démocratie, ce Régime s’est empressé d’éliminer les groupes de gauche et les communistes, acteurs pourtant essentiels de la révolution. Ainsi naquit la République islamique, déterminée à imposer une lecture rigoriste de l’islam chiite, paradoxalement influencée par des théories sunnites issues du frérisme.

Ainsi, les premières années du Régime furent marquées par une répression brutale des opposants et l’imposition d’une loi islamique stricte, encadrant chaque aspect de la vie publique et privée. Les libertés civiles et politiques ont été sévèrement restreintes, et les femmes, en particulier, sont devenues le symbole de cette oppression institutionnalisée. Obligées de porter le voile et soumises à des règles vestimentaires rigides, elles furent surveillées par une police des mœurs, véritable bras armé du Régime pour imposer sa vision puritaine.

Condition de la femme en Iran et Apartheid de genre

En Iran, les femmes sont confrontées à un apartheid de genre profondément ancré dans les lois et les mœurs. Sous prétexte de respecter les traditions et la religion, elles sont soumises à des règles strictes qui régissent leur apparence, leur comportement et leur place dans la société. Ces restrictions vont bien au-delà du simple code vestimentaire : les femmes se voient refuser l’accès à de nombreuses responsabilités professionnelles et subissent des discriminations dans des domaines essentiels comme l’héritage, le mariage, et même la vie quotidienne. Ce système impose une hiérarchie sociale et juridique qui les maintient dans une position d’infériorité. Elles sont sujettes à des violences et barbaries sans précédent pour non-conformités aux dites hiérarchies. À titre d’exemple, et pour parler d’une réalité encore plus sombre et institutionnalisée : en Iran, le viol n’existe pas d’un point de vue juridique, car il faut quatre témoins pour prouver l’agression. Le viol conjugal n’est pas reconnu, pas plus que le viol sur détenu ou sur esclave, car les femmes sont perçues comme des subordonnées aux yeux de la République Islamique. Dans ce système, leur témoignage ne vaut que la moitié de celui d’un homme, les privant ainsi de protection juridique et renforçant leur vulnérabilité face aux violences.

Pourtant, malgré cette oppression, de nombreuses femmes iraniennes continuent de se dresser contre ces injustices, démontrant un courage et une détermination qui transcendent les barrières érigées contre elles. Ce documentaire, produit par la mère de Reyhaneh Jabbari, nous plonge dans la réalité de ces femmes-là.

Seven Winters in Teheran, l’histoire de Reyhaneh Jabbari

Prime Video: Seven Winters in Tehran

« Seven Winters in Téhéran » relate l’histoire tragique de Reyhaneh Jabbari, une jeune femme iranienne dont le destin tragique révèle la cruauté du système judiciaire iranien. Reyhaneh n’avait que 19 ans lorsqu’elle fut accusée d’avoir tué un homme, Morteza Abdolali Sarbandi, qui avait tenté de la violer. Elle se défend contre une tentative de viol, dans un acte de survie instinctif, mais ce geste – que l’on pourrait qualifier de désespéré ou tragiquement humain – scelle son sort face à une société et un système prêt à la crucifier, malgré des preuves criantes de légitime défense.

Reyhaneh entre dans les couloirs de la mort pour sept années de résistance et de silence imposé. Sept hivers glacés, entre les murs d’une prison qui ne sont pas seulement faits de béton, mais d’injustices accumulées, de regards qui jugent sans comprendre, et d’un système judiciaire corrompu jusqu’à la moelle. La violence qui s’exerce sur elle n’est pas seulement physique, mais psychologique, institutionnelle, érigée en pilier d’un Régime qui nie aux femmes le droit de se défendre, de dire leur vérité.

On l’enferme, on la torture, on veut qu’elle cède, qu’elle se renie, qu’elle avoue une préméditation fantasmée pour racheter un honneur perdu, on met en scène des fausses preuves pour l’incriminer. Mais Reyhaneh, avec la ténacité de celles qui savent que céder serait se trahir, se condamner encore plus profondément, refuse. Elle tient, malgré tout, s’accrochant à la vérité comme à un dernier souffle de dignité.

Malheureusement, l’appartenance de son agresseur au Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (CGRI) a vite fait de rendre cette affaire politique. Cela a rendu difficile son combat à l’intérieur de la prison et celui de sa famille, qui tente, malgré les dangers, de la libérer depuis des années.

Son histoire n’est pas qu’une tragédie individuelle, mais une révélation des travers et des failles d’un système qui nie les droits fondamentaux des femmes. Reyhaneh a écrit des lettres poignantes depuis sa cellule, dénonçant l’injustice qu’elle subissait et exprimant avec une lucidité bouleversante le courage dont elle faisait preuve, jusqu’à son exécution en 2014, où elle a été pendue selon la loi du talion.

Les images réelles, les vidéos faites par la famille aux moments des faits, qui accompagnent tout ce documentaire ainsi que les lettres écrites par Reyhaneh depuis sa cellule sont les derniers vestiges d’une femme, consciente du prix à payer pour rester debout. Sa plume trempée dans une encre de finesse teintée de douleur, des mots gravés sur des pages pour rappeler que même un corps brisé par l’injustice peut encore contenir une force indomptable. Reyhaneh n’est pas une simple victime ; elle est devenue, au fil de cette bataille désespérée, l’incarnation d’une résistance silencieuse, un symbole de la dignité que l’on cherche à étouffer.

* * *

Dear soft-hearted Sholeh, in the other world it is you and me who are the accusers and others who are the accused. Let’s see what God wants. I wanted to embrace you until I die. I love you.

* * *

La rencontre avec Sholeh Pakravan

Au moment où les lumières se rallument, apparaissent devant notre audience les membres du collectif suisse Zan Zendegi Azadi (Femme, Vie, Liberté). Elles viennent de nous présenter ce documentaire puissant et émouvant. À leurs côtés, se tient Sholeh Pakravan, la mère de Reyhaneh Jabbari. En tant que témoin direct d’une injustice tragique, elle nous offre l’occasion précieuse d’entendre son témoignage, de ressentir son combat et de comprendre la profondeur de sa lutte.

“We wanted to make this movie to explain what execution really means. Execution is not a normal thing; it’s not something you can say, ‘Oh okay, it’s good for society.’ Honestly, execution kills not just one person, but an entire family — an innocent family that did nothing wrong, yet still suffers. Execution belongs to a barbaric past, rooted in the horrible law of exact retaliation: An eye for an eye, a tooth for a tooth.’ Just think about that.”

En parlant de l’Iran, Sholeh nous rappelle par la suite que chaque année, le pays détient le taux le plus élevé d’exécutions au monde. Derrière ces chiffres se trouvent des hommes et des femmes, avec leurs rêves et leurs espoirs, sacrifiés par un Régime implacable, et un système judiciaire qui va bien au-delà des apparences.

“Let me explain the justice system with my daughter’s case. When we speak of courts, judges, and lawyers, you in the West automatically compare it to your system — the Swiss system, the French system — but this comparison is not accurate. Why? Because the judge in Reyhaneh’s case didn’t study justice or human rights; he studied Sharia. This means he is a professional in religious law, a kind of mullah, without wearing the traditional long robe.”

Contrairement à l’idée d’une justice équitable, le système judiciaire iranien fonctionne sous la loi religieuse. Il est ainsi courant que des juges non formés aux droits civils prennent des décisions de vie et de mort, basées sur des principes qui ignorent complètement les standards universels des droits de l’homme. La justice devient alors une arme idéologique, un outil de contrôle social plutôt qu’un moyen de protéger les citoyens.

Confrontée à la justice iranienne, la mère de Reyhaneh découvre aussi brutalement ce que signifie être une femme dans ce système :

“In my daughter’s case, I went to the police numerous times while she was held in solitary confinement for two months. I went there and spoke to the officers, and they interrogated me, asking, ‘Who are you?’ I replied, ‘You know me. I come here every day. I am Reyhaneh’s mother.’ The officer then said, ‘But what is a mother? You have no rights over her. Go and send your husband. That was the first time I truly understood who I was, as a woman. Of course, I knew my position as a wife and mother, with three daughters and a husband, but being confronted with the justice system made me fully realize what it means to be a woman in front of this system.”

Dans ce système, être une femme signifie vivre une subordination constante. Pour Sholeh, l’épreuve de perdre sa fille a révélé à quel point les droits des femmes sont quasi inexistants. Malgré le fait d’être une mère, elle n’a aucun droit face aux autorités, ces dernières lui rappelant constamment qu’elle doit laisser place aux figures masculines pour être entendue.

 

“I am considered half of a man.”

 

Elle évoquera également les pressions subies que le système emploie à l’égard des familles qui osent se dresser ou aller à l’encontre du Régime.

“The regime does whatever it wants and imposes two things: Families must be obedient and silent… The last time investigators spoke to me, they said: ‘Ms. Pakravan, please do whatever you want with your other two daughters, because maybe one day, they will have a car accident…’”

Ces menaces directes ne visaient pas seulement Sholeh, mais aussi ses filles, une tentative claire de briser toute résistance en instillant la peur et le trouble au sein des familles.

Elle nous donnera l’exemple où des personnes du Régime veillaient à ce que son mari pense qu’elle était la cause de l’exécution de leur fille, parce qu’elle tentait de rendre cette histoire publique.

These words came from people we trusted, friends who were secretly working for the regime. The regime aims to destroy trust among people, and without trust, how can one continue living? They attack our mental stability.”

En partageant son expérience et sa douleur, Sholeh Pakravan cherche avant tout à éveiller les consciences et à dénoncer l’horreur d’un Régime qui exécute sans justice :

“I’ve opened my heart to you. Can you imagine not only me but all the mothers who are seeking justice? We have learned to wear a mask and keep smiling because we want to keep talking to you. Can you imagine how much fire burns in my heart, in my body, and in my soul? Can you imagine how I burn every time I hear about someone else sentenced to execution, I remember everything. And it’s not just me. Every day, people like Reyhaneh are executed in Iran, and other mothers are fighting just like I did.”

Derrière les sourires de cette courageuse femme, les mères comme Sholeh cachent une flamme de révolte, une colère sourde contre l’injustice. Mais ce masque de sérénité est là pour permettre aux mères de continuer à parler, pour ne pas effrayer le monde, pour préserver l’attention des autres sur leur combat.

So, understand that if I showed you the fire inside me, you would be scared. But we wear this mask to protect you because we need you to be our voice, the voice of the Iranian people.”

Femme, Vie, Liberté

Après la diffusion de « Seven Winters in Tehran», marquant les deux ans de la mort de Mahsa Amini, la présence de Sholeh Pakravan résonne comme une claque. Mère courageuse, elle lutte sans relâche contre l’apartheid de genre et les exécutions, contre cet État qui prend le silence pour une permission. À travers son témoignage, on comprend que cette bataille n’est pas celle d’une seule femme, mais de toutes celles qui refusent de se plier.

La voix de cette mère, rejoint celle du mouvement Femme, Vie, Liberté, un appel qui va bien au-delà des frontières de l’Iran pour inspirer une révolte mondiale contre toutes les formes d’injustice envers les femmes. Ce n’est pas juste une révolte ; c’est une affirmation de l’existence même, que la liberté, la dignité et la vie sont des droits fondamentaux pour chaque femme, et pour toute cette jeunesse iranienne qui se bat quotidiennement. En écoutant Sholeh, on ne peut ignorer que ce combat ne leur appartient pas seulement ; il est un appel à tous pour résister aux injustices, soutenir ces voix courageuses, et porter la voix d’un peuple qu’on condamne au silence.

r/WitchesVsPatriarchy - Iran's regime is cracking under protests, but a challenge remains to ensure the revolution isn't hijacked.

* * *

You can’t burn a woman who’s made of fire.

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Dario Joan-Anton Domènech

Sources

Littéraire :

RAZAVI Emmanuel : La face cachée des mollahs : Les dessous de la révolution iranienne. Éditions du Rocher, 2022.

DESERABLE François-Henri : L’usure d’un monde : Une traversée de l’Iran. Gallimard, 2023

Internet

Prise de Parole complet avec Sholeh Pakravan

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