Le 5 novembre dernier, la Fondation Jean Monnet pour l’Europe nous convie à une soirée des plus symboliques : la projection d’un documentaire inédit de 90 minutes retraçant la vie de Jean Monnet. Ce film, réalisé par le cinéaste Christian Huleu et coécrit par l’historien renommé Éric Roussel, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, ainsi que par Jean-Marc Lieberherr Monnet, président de l’Institut Jean Monnet et petit-fils de ce pionnier européen, est présenté à La Grange, sur le campus de l’Université de Lausanne. Ce portrait montre un Monnet audacieux, un « esprit libre et sans préjugés », animé par un rêve « d’union des peuples ». Ce rêve prend forme avec la création de l’Europe unie après la Seconde Guerre mondiale, un héritage dont la pertinence demeure.
À l’issue de la projection, un échange avec les auteurs permet d’approfondir les dimensions historiques et personnelles de cette figure fascinante. Inspirée de l’ampleur épique du Comte de Monte-Cristo, la vie de Monnet n’a rien d’ordinaire : dans un contexte européen en crise, Éric Roussel et Jean-Marc Lieberherr Monnet entreprennent de raconter son parcours exceptionnel, en suivant comme fil rouge la construction européenne. Ce documentaire biographique dévoile ainsi la pensée pionnière d’un homme de l’ombre, véritable père du projet européen.
Qui est Jean Monnet ? Retour sur sa vie et sa vision.
Jean Monnet l’art d’un négociateur né
Né en 1888 à Cognac, en France, Monnet grandit dans l’entreprise viticole familiale. À l’aise avec les langues, sa famille l’envoie à Londres pour se former en tant que négociant. Cette expérience lui ouvre les portes de l’échange avec l’étranger. Monnet commence très tôt à s’intéresser aux affaires internationales et à la diplomatie. Tout au long de sa vie, il voyage énormément, en commençant par des expéditions commerciales pour la coopérative familiale « J.G Monnet And Co ».
Jean Monnet : le visionnaire de l’Union franco-britannique et artisan de la coopération internationale
Bien qu’il ne puisse pas s’engager dans l’armée, Monnet souhaite tout de même contribuer à l’effort de guerre en apportant ses idées. À seulement 26 ans, il obtient un rendez-vous avec le président du Conseil pour exposer sa vision sur le ravitaillement.
Ses principes d’union se fondent sur la création d’un pôle franco-britannique pour gérer l’approvisionnement en munitions et autres ressources essentielles avec les Alliés. Monnet séduit alors les gouvernements britannique et français. Ce soutien dans les tâches logistiques s’avère extrêmement efficace, lui permettant de tisser un réseau de contacts et de travailler comme conseiller financier pour plusieurs gouvernements. Son plan pendant la Première Guerre mondiale lui permet de se créer un réseau influent au sein des élites politiques internationales. Cette reconnaissance lui vaut le poste de secrétaire général adjoint de la Société des Nations, fonction qu’il exerce de 1919 à 1923.
Jean Monnet et Silvia de Bondini : un amour au-delà des conventions
Dans les années 1920, Monnet rencontre Silvia de Bondini, une jeune Italienne mariée. Leur relation extra-conjugale fait scandale à une époque où le divorce est interdit. Après plusieurs années de relation discrète et la naissance de leur premier enfant, ce n’est qu’en 1934 qu’ils parviennent à officialiser leur union en Russie, où les femmes peuvent divorcer sans le consentement de leur mari depuis la Révolution d’Octobre 1917.
Jean Monnet et Silvia de Bondini, capturés dans un moment de détente à Houjarray, vers 1934.
Leur relation, malgré les barrières sociales et géographiques, traverse des années de combat passionnel. Jean Monnet, discret sur sa vie personnelle, montre dans cette histoire sa détermination à transcender les conventions, tant dans sa vie que dans sa vision politique.
Départ de la SDN et départ pour la Chine
Fort de son expérience en Europe, Monnet est sollicité à l’international, mais il commence à douter de l’efficacité de la Société des Nations (SDN). Bien que son poste vise à promouvoir la paix, il se heurte aux blocages internes et aux rivalités nationales. Cherchant des projets plus concrets, il décide de prendre ses distances avec la SDN. Peu après, Tchang Kaï-chek l’invite à devenir conseiller économique en Chine.
Monnet voit dans cette mission une occasion unique d’appliquer ses idées de coopération et de modernisation économique. En Chine, il peut concrétiser sa vision d’interdépendance en réformant les finances publiques et en structurant des projets industriels. Cependant, son engagement suscite le scepticisme des grandes puissances, notamment du Royaume-Uni et des États-Unis, qui craignent de perdre leur influence face aux réformes initiées par un Européen.
Malgré ces pressions, Monnet reste convaincu du potentiel de la Chine à dialoguer d’égal à égal avec l’Occident. Grâce à des alliés comme Madame Hu, épouse du ministre des Affaires étrangères V.K. Wellington Koo, il acquiert un regard intime sur la société chinoise et les subtilités de la diplomatie asiatique. Ces échanges nourrissent chez lui une vision globale de la coopération entre les peuples, une idée qu’il aspire à transposer en Europe.
Retour en Europe et Seconde Guerre mondiale
Alors que Monnet poursuit sa mission en Chine, les nuages de la Seconde Guerre mondiale se forment en Europe. Le contexte international devient de plus en plus tendu, et il sent que son devoir l’appelle à nouveau sur son propre continent. En 1939, face à la menace imminente de la guerre, Monnet choisit de quitter la Chine et de retourner en Europe pour s’engager dans ce qu’il perçoit comme une lutte cruciale pour l’avenir du monde. Il est rapidement sollicité par le gouvernement français pour organiser des approvisionnements en matières premières et coordonner l’effort de guerre avec les Alliés, un rôle où il excelle grâce à son expérience diplomatique et économique. Monnet contribue alors activement à la gestion des ressources et à la planification stratégique aux côtés des Britanniques et des Américains.
Son retour en Europe et son engagement dans l’effort de guerre renforcent sa conviction que la paix ne peut se construire qu’en favorisant une union étroite entre les nations européennes. Après la guerre, cette idée prend une forme concrète : Monnet, devenu un des principaux architectes de la réconciliation européenne, œuvre à la création d’institutions visant à ancrer la coopération entre les pays d’Europe dans une structure commune. Fort de ses expériences en Chine et des enseignements tirés de la guerre, il développe une vision selon laquelle seule une Europe unie peut garantir la stabilité et la paix, posant ainsi les bases de ce qui deviendra l’Union européenne.
Cependant, cette ambition d’une Europe unie ne fait pas l’unanimité. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, différentes perspectives sur l’avenir du continent émergent, révélant des divergences entre les partisans d’une intégration supranationale et ceux attachés à la souveraineté nationale. C’est dans ce contexte que se dessinent deux visions de l’Europe.
L’héritage de Jean Monnet
Deux Visions de l’Europe
À la suite de la victoire des forces alliées en 1945, Charles de Gaulle, alors à la tête du gouvernement provisoire de la République française, adopte une position bien plus réservée à l’égard de Jean Monnet et de son projet d’Europe unie, refusant toute délégation de souveraineté de l’État français.
Charles de Gaulle marche au milieu de la foule lors de la Libération de Paris, août 1944.
Monnet entretient également de bonnes relations avec Franklin Delano Roosevelt, qui envisage même de contourner l’influence de De Gaulle durant la Seconde Guerre mondiale. Ce lien suscite la méfiance de De Gaulle, qui en vient à suspecter Monnet d’agir en faveur des intérêts américains. Cependant, De Gaulle démissionne le 20 janvier 1946, ce qui libère le champ pour Monnet et les partisans de l’intégration européenne. Ainsi, en 1951, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) voit le jour : la France, l’Allemagne de l’Ouest, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg mettent alors en commun leurs ressources stratégiques pour la sidérurgie au sein d’un marché commun.
Les pères fondateurs de l’Europe unie, unis dans un moment de célébration : Jean Monnet et ses collègues.
Monnet continue sur cette lancée en soutenant le projet de la Communauté européenne de défense en 1952, visant la création d’une armée européenne. Ce projet est néanmoins rejeté par l’Assemblée nationale française le 30 août 1954, malgré l’accord des cinq autres pays de la CECA. Gaullistes et communistes s’y opposent, redoutant un réarmement de l’Allemagne si peu de temps après la Seconde Guerre mondiale. Avec le retour de Charles de Gaulle au pouvoir en mai 1958 et l’avènement de la Cinquième République, deux visions de la construction européenne, encore d’actualité aujourd’hui, deviennent particulièrement marquées. Comme il l’écrit dans Mémoire d’espoir (1970), de Gaulle exprime sa méfiance envers une Europe supranationale :
« À quelle profondeur d’illusion ou de parti-pris faudrait-il plonger, en effet, pour croire que des nations européennes, forgées au long des siècles par des efforts et des douleurs sans nombre, ayant chacune sa géographie, son histoire, sa langue, ses traditions, ses institutions, pourraient cesser d’être elles-mêmes et n’en plus former qu’une seule ? »
Jean Monnet rêve de bâtir les États-Unis d’Europe : un même marché, une même monnaie, des souverainetés partagées, le tout dans l’idée de pouvoir mieux défendre ensemble leurs intérêts communs. En revanche, les souverainistes, comme De Gaulle, préfèrent une Europe des États, où chaque nation conserve sa souveraineté, tout en restant ouverte à des accords internationaux lorsque ses intérêts le permettent. C’est cette vision qu’incarne De Gaulle, exigeant par exemple l’inclusion de la Politique agricole commune (PAC) dans le Traité de Rome en 1957 et suspendant même la participation française au Conseil des ministres de la CEE entre le 1er juillet 1965 et le 19 janvier 1966 pour imposer ses revendications.
Charles de Gaulle en uniforme militaire, symbolisant sa vision d’une Europe des nations souveraines.
Malgré ces tensions, l’idéal d’une Europe unie progresse au fil des années. La vision de Monnet inspire de nouvelles étapes dans l’intégration européenne, tandis que celle de De Gaulle rappelle l’importance des souverainetés nationales. Ces deux conceptions continuent de coexister et de se confronter, dessinant les contours d’une Europe en constante évolution.
Évolution et avenir de l’Europe
Malgré les tensions entre visions souverainistes et intégrationnistes, l’idéal d’une Europe unie progresse. En 1957, le Traité de Rome élargit la coopération européenne en instituant la Communauté économique européenne (CEE) et Euratom, une organisation dédiée au développement des ressources nucléaires civiles. Ces institutions ouvrent la voie à des domaines de collaboration plus vastes et structurent progressivement le projet européen. En 1992, le Traité de Maastricht marque un tournant en fondant officiellement l’Union européenne, unifiant les communautés existantes sous une seule entité et introduisant l’euro, symbole d’une coordination économique renforcée.
Aujourd’hui, l’Union européenne poursuit son développement en renforçant la coopération entre ses États membres et en promouvant des valeurs communes comme la démocratie et les droits de l’homme. Dans ce contexte, une nouvelle problématique se dessine : si les enjeux de la politique nationale des pays européens sont déjà complexes, ceux de la politique européenne s’avèrent souvent encore plus difficiles à cerner.
Cependant, cette complexité politique et institutionnelle engendre un sentiment de distance et d’incompréhension chez une partie de la population européenne. Ce décalage entre les décisions prises au niveau européen et les préoccupations des citoyens alimente une méfiance croissante et ouvre la voie à des mouvements politiques de plus en plus critiques envers l’UE.
Les défis de l’Union européenne face à la montée des scepticismes nationaux
Dans ce contexte parfois flou et abstrait, la population peine à saisir pleinement les dynamiques européennes. Lors des élections de 2024, le Rassemblement National s’est imposé comme le premier parti, avec des positions souvent ambivalentes et critiques à l’égard de l’Union européenne. Son dirigeant, Jordan Bardella, déjà député européen, a même hérité du surnom « Bard-est-pas-là », reflétant son désaccord avec la structure et l’orientation actuelles de l’Europe. Ce scepticisme rappelle des préoccupations exprimées par le général de Gaulle plus de cinquante ans auparavant : des questions d’identité nationale et de préservation de la souveraineté, qui restent largement en dehors du champ de décision de l’Union européenne. Ces enjeux expliquent sans doute l’attitude de Bardella envers son mandat de député européen.
Ces tensions internes à l’Europe, exacerbées par des débats sur l’identité et la souveraineté, se doublent de pressions extérieures, en particulier de la part des États-Unis. Jean Monnet, inspiré par le modèle américain pour poser les bases de l’Union européenne, aurait sans doute observé avec inquiétude l’évolution des relations transatlantiques.
Jean Monnet, inspiré par le modèle américain, avait posé les fondations de ce que l’on appelle aujourd’hui l’Union européenne, qu’il aurait sans doute préféré nommer les « États-Unis d’Europe ». Historiquement, la collaboration entre l’Europe et les États-Unis a été cruciale, mais les relations semblent aujourd’hui se détériorer progressivement. Bien que Monnet ne puisse apporter de réponse directe à cette situation, on peut imaginer qu’il déplorerait ces tensions croissantes. Celles-ci émergent principalement autour de l’OTAN, que Donald Trump, récemment réélu président des États-Unis, s’engage à faire « payer » davantage à l’Europe. Le président, qui entrera en fonction le 20 janvier 2025, estime que les pays européens n’investissent pas suffisamment dans l’alliance, notamment en ce qui concerne la clause stipulant que chaque État membre doit consacrer au moins 2 % de son PIB à la défense. En 2023, seuls sept des trente membres respectaient cette obligation, la France, l’Allemagne et l’Italie n’en faisant pas partie.
Ce film nous a fait réfléchir, à ce que représentait l’Europe, à l’importance qu’elle a aujourd’hui et à ce qu’elle deviendra. On a le sentiment d’être à la croisée des chemins, de ne pas savoir ce quoi l’Europe peut ressembler dans un jour, mois, année.
Une chose est sûre, le futur de l’Europe est bien incertain, et on aimerait bien voir un personnage comme Jean Monnet surgir avec de nouvelles idées pour unir les peuples, plutôt que de sentir la possibilité d’une nouvelle guerre se rapprocher. En effet, les tensions géopolitiques croissantes, les rivalités économiques, et la montée des nationalismes au sein de plusieurs pays européens créent un climat propice aux conflits. De plus, l’instabilité à l’Est, exacerbée par les relations tendues avec la Russie, fragilise la sécurité de l’ensemble du continent.
À cela s’ajoute le retour de Donald Trump aux États-Unis, avec des politiques plus isolationnistes et des critiques envers l’OTAN, qui poussent l’Europe à repenser sa propre défense et à envisager un avenir plus autonome en matière de sécurité, face à une Amérique moins engagée dans les affaires européennes. Pour l’Europe, cela soulève des enjeux d’autonomie militaire et de renforcement de ses propres alliances internes, mettant en lumière l’importance d’une unité stratégique qui dépasse les clivages nationaux.
Cette combinaison de pressions internes et externes rend l’Europe vulnérable, et sans un effort renouvelé pour consolider son unité, le risque de fragmentation et de conflit demeure bien réel. Face à ces défis, une question demeure : l’Europe saura-t-elle retrouver cet élan qui a jadis animé ses bâtisseurs, cette capacité à transcender les divisions pour bâtir une paix durable ? Ou bien assiste-t-on au crépuscule d’un rêve d’unité, balayé par les vents des intérêts individuels et des peurs contemporaines ? Dans ce monde incertain, l’Europe doit-elle se tourner vers son passé pour se réinventer, ou chercher des réponses nouvelles face aux défis d’aujourd’hui ?
Peut-être que des initiatives récentes, comme les efforts pour une défense européenne commune et les engagements collectifs face au changement climatique, incarnent déjà l’esprit de Monnet. Ces actions rappellent que l’unité et la coopération sont, plus que jamais, essentielles pour que l’Europe relève les défis de demain. En renouant avec cette vision d’une solidarité transcendante, l’Europe pourrait trouver la force nécessaire pour se réinventer et réaffirmer sa place dans le monde.
Samantha, Gwendoline, Adrien et Nils
Sources
Fondation Jean Monnet pour l’Europe
Petite histoire du mariage « soviétique» du père de l’Europe Jean Monnet





