Depuis une décennie, le terme « licorne » s’est imposé comme un symbole de prospérité dans l’univers des start-ups. Inventé en 2013 par Aileen Lee, il désigne une entreprise technologique non cotée en bourse et non filiale d’un grand groupe, valorisée à plus d’un milliard de dollars. Aux Etats-Unis, ces licornes naissent à une vitesse fulgurante – des noms comme Uber, Airbnb ou OpenAI sont devenus des géants mondiaux en quelques années. En Europe, en revanche, le phénomène reste plus discret. Malgré quelques succès mondiaux comme Klarna, Revolut ou Back Market, le Vieux Continent peine à faire émerger des acteurs capables de rivaliser avec les mastodontes américains.
Ce retard soulève une question cardinale : pourquoi l’Europe peine-t-elle à produire des licornes au même rythme que les Etats-Unis ? Les freins sont nombreux et entravent l’émergence d’un écosystème technologique aussi dynamique que celui de la Silicon Valley. L’Europe est-elle condamnée à être une terre d’innovation sans réels champions du numérique, ou peut-elle encore inverser la tendance ?
Un bref état des lieux
Il existe actuellement plus de 1’565 licornes dans le monde. Le nombre de licornes est largement dominé par les États-Unis, comptabilisant 739 licornes en février 2024. En revanche, l’Europe, bien qu’en forte croissance, n’abrite qu’environ 430 licornes. Le Royaume-Uni se distingue avec 60 licornes, représentant une valorisation totale de 271 milliards de dollars. L’Allemagne suit avec 39 licornes, totalisant 119 milliards de dollars. La France, quant à elle, compte 30 licornes actives, reflétant une croissance notable par rapport aux 3 licornes recensées en 2017.

Nombre de licornes par pays en février 2024
Pour mieux comprendre cet écart, il convient de se rapporter au ratio du nombre de licornes par habitants. Les États-Unis, avec une population de 340 millions d’habitants en 2024, compte environ 2 licornes par million d’habitants, tandis que l’Europe n’affiche que 0.5 licorne par million. Ce chiffre démontre une densité beaucoup plus faible de licornes en Europe, malgré une population totale supérieure à celle des Etats-Unis (environ 742 millions d’habitants).
En outre, des pays comme l’Estonie, bien que petit en termes de population (1,3 million d’habitants), détiennent un ratio de licornes impressionnant avec environ 7,7 licornes par million d’habitants. Ayant un nombre remarquable de 10 licornes, ce résultat est un excellent exemple de l’impact des politiques locales et de l’environnement entrepreneurial. Où se trouve donc l’enjeu ?
Les secteurs dans lesquels les licornes se développent diffèrent également entre les États-Unis et l’Europe. Aux États-Unis, les licornes se concentrent massivement dans des secteurs tels que l’IA, la biotechnologie, la fintech et les deeptech. Des entreprises comme Stripe (fintech), UiPath (IA) et SpaceX (aérospatial) en sont des exemples emblématiques.
En Europe, la tendance est légèrement différente. Les secteurs dominants incluent la fintech, l’e-commerce et la mobilité. Par exemple, des entreprises comme Revolut (fintech), Klarna (e-commerce) et Back Market (reconditionnement électronique) font partie des licornes les plus connues. Si l’Europe montre un dynamisme certain, elle semble cependant moins présente dans des secteurs d’innovation de rupture tels que l’IA et la biotech, où les États-Unis restent de loin les leaders mondiaux.
Le cas de la Chine est également intéressant à étudier : avec plus de 200 licornes, la Chine combine soutien étatique massif et investissements privés via des géants comme Alibaba et Tencent. Ce modèle hybride, fondé sur l’engagement public et privé, montre une autre voie possible pour les pays européens.
Pourquoi l’Europe peine-t-elle à faire émerger ses licornes ?
1. Un accès au financement limité
L’un des principaux obstacles au développement des licornes en Europe réside dans l’accès au financement. Aux États-Unis, les fonds de capital-risque (VC) investissent largement, notamment des acteurs comme Sequoia, Andreessen Horowitz et Benchmark, qui injectent des milliards dans des start-ups à fort potentiel de croissance. En comparaison, les fonds européens sont beaucoup moins nombreux et leurs investissements restent plus modestes. En 2020, les investissements en capital-risque en Europe ont totalisé environ 21 milliards de dollars, alors qu’aux États-Unis, ce chiffre a atteint 130 milliards de dollars.
Cette différence peut expliquer en partie pourquoi certaines start-ups européennes, après avoir atteint une certaine taille, sont acquises par des entreprises américaines où elles se dirigent directement vers la Silicon Valley pour lever des fonds et accélérer leur croissance.
2. Une culture du risque plus timide
L’Europe n’a pas la même culture de la prise de risque que les États-Unis. Aux États-Unis, l’échec entrepreneurial est perçu davantage comme une expérience d’apprentissage, ce qui permet aux entrepreneurs de prendre des risques plus importants. En Europe, au contraire, l’échec est souvent stigmatisé, ce qui peut dissuader les jeunes talents de se lancer dans des projets ambitieux. Les entrepreneurs européens, en particulier dans des pays comme l’Allemagne, privilégient souvent une approche plus pragmatique et conservatrice. Plutôt que de viser une croissance rapide, ils privilégient des modèles plus rentables et durables, ce qui, dans certains cas, freine l’émergence de licornes.
3. Un marché fragmenté : le défi des 27 pays
Le marché européen présente un grand défi en raison de sa fragmentation géographique et législative. Alors qu’aux États-Unis, les start-ups bénéficient d’un marché unique avec une législation uniforme, l’Europe est divisée en 27 pays, chacun ayant ses propres régulations, fiscalité et marchés. Une start-up française, par exemple, qui veut s’étendre en Allemagne, doit naviguer à travers des législations différentes, des structures fiscales distinctes et des barrières linguistiques. Cette fragmentation ralentit l’expansion des entreprises et augmente les coûts liés à l’internationalisation. La création d’un marché unique numérique en Europe pourrait constituer une solution pour surmonter cet obstacle.
4. Les désavantages de la bureaucratie
Enfin, l’Europe souffre d’une bureaucratie et d’une réglementation souvent perçues comme lourdes. Des régulations comme le RGPD (Règlement général sur la protection des données) imposent des contraintes supplémentaires aux entreprises, qui doivent consacrer beaucoup de temps et de ressources pour se conformer aux exigences légales. Cela crée un environnement plus contraignant pour les entreprises en croissance rapide, qui doivent constamment s’adapter aux nouvelles législations et gérer des processus administratifs plus complexes que leurs homologues américaines.
Peut-on rattraper l’écart ? Les pistes d’amélioration pour l’Europe
Pour rattraper son retard, l’Europe pourrait fournir davantage d’investissements dans le capital-risque afin de soutenir des start-ups à haut potentiel. Des incitations fiscales, comme celles que l’on retrouve aux États-Unis, pourraient également inciter davantage d’investisseurs privés à prendre des risques. L’European Innovation Council Fund, qui a investi dans des projets comme Graphcore et Northvolt, représente un bon début, mais des efforts supplémentaires paraissent nécessaires pour suivre l’exemple des grandes puissances.
Créer un marché unique pour les start-ups à l’échelle européenne permettrait d’accélérer leur expansion à l’international. L’unification des régulations et la création d’une zone de libre-échange numérique stimuleraient la croissance des entreprises, réduiraient les coûts d’exportation et simplifieraient les démarches administratives.
L’Europe pourrait également changer sa mentalité vis-à-vis de l’entrepreneuriat. Une culture du risque plus tolérante et un soutien actif aux entrepreneurs aideraient à stimuler la création d’entreprises innovantes. Des programmes d’incubation à l’échelle européenne, à l’instar de ceux des universités américaines, pourraient jouer un rôle central dans ce changement culturel.
Enfin, l’Europe devrait investir dans des secteurs technologiques de rupture, comme l’IA, la biotech et les deeptech, afin de rivaliser avec la Silicon Valley. Des initiatives comme le programme Horizon Europe, qui finance l’innovation et la recherche, sont des outils puissants, mais il est important d’assurer leur accès à un nombre accru de start-ups ambitieuses.
Candelaria Marmora
Sources :




