Notre Monde en Question : Ruptures et Avenir (2025) - Fondation Jean Monnet pour l'Europe
notre monde en question ruptures et avenir 2025

Retour sur la conférence de la Fondation Jean Monnet pour l’Europe – Notre monde en question : Rupture et avenir

Le mercredi 5 mars, deux de nos rédactrices ont eu la chance d’assister à une conférence donnée par la Fondation Jean Monnet pour l’Europe dans le cadre de l’université de Lausanne. La conférence était animée par Nicole Gnesotto, historienne française et spécialiste des questions européennes et internationales. Vice-présidente de l’Institut Jacques Delors, elle apportait son expertise sur les relations entre les continents américain et européen. Joseph Deiss, ancien Conseiller fédéral et ex-président de l’Assemblée générale des Nations unies, était également présent pour échanger sur ces thématiques. Ensemble, ils ont exploré les enjeux politiques contemporains entre l’Amérique et l’Europe, ainsi que les différentes perspectives qui en découlent.

Face aux bouleversements engendrés par ces défis actuels, les deux intervenants ont partagé leurs analyses et points de vue sur les grandes ruptures façonnant notre époque.

L’escalade de la paix, un défi pour l’avenir

Joseph Deiss a ouvert la discussion en posant une question qui se voulait provocante :

« On parle souvent d’escalade de la guerre, de la violence… mais pourquoi pas une escalade de la paix ? »

Il imagine un monde où les États rivaliseraient non pas par la force militaire, mais par leur engagement en faveur du dialogue, du soutien mutuel et du progrès social. Face aux bouleversements actuels – des conflits armés au réchauffement climatique – il identifie plusieurs ruptures fondamentales qui ont façonné notre monde moderne, toutes initiées il y a environ 250 ans, au siècle des Lumières :

1. La rupture démographique

À l’époque du Christ, l’espérance de vie était de 20 ans, et la population mondiale comptait environ 250 millions d’habitants. Aujourd’hui, nous sommes 8 milliards, avec une longévité moyenne de 80 ans.

2. La rupture économique 

Depuis la révolution industrielle, la richesse mondiale a explosé. Le PIB mondial est passé d’environ 100 milliards de dollars à l’époque du Christ à 100’000 milliards aujourd’hui, soit une multiplication par 1’000.

3. La rupture technologique

En huit ans seulement, l’humanité est passée du premier séjour dans l’espace aux premiers pas sur la Lune. Aujourd’hui, grâce aux avancées numériques, chaque individu peut atteindre le reste du monde en quelques secondes grâce aux technologies telles que les smartphones et Internet.

4. La rupture environnementale

Contrairement aux précédentes, celle-ci présente une rupture négative. Les dommages causés à notre planète nécessiteront des siècles pour être réparés.

Pour répondre à ces défis, un cadre juridique international s’est progressivement renforcé, depuis le Traité de Westphalie (1648) jusqu’aux Conventions de Genève et aux Traités de l’ONU. Joseph Deiss a rappelé les bases sur lesquelles la coopération mondiale s’est basée en citant la charte de l’Atlantique de 1941, déclaration conjointe du président Roosevelt et de Winston Churchill :

« Leurs pays ne recherchent aucune expansion territoriale ou autre. Ils ne désirent voir aucune modification territoriale qui ne soit conforme aux désirs librement exprimés des populations intéressées. Ils respectent le droit qu’ont tous les peuples de choisir la forme de Gouvernement sous laquelle ils entendent vivre ; et ils désirent voir restituer, à ceux qui en ont été privés par la force, leurs droits souverains ».

Pourtant, malgré ces avancées, les pays occidentaux traversent une crise de leadership et d’influence, exacerbée par les événements récents. M. Deiss mentionne notamment la guerre en Ukraine, l’attentat du Hamas et la réplique israélienne qui a suivi, mais pour lui, la crise la plus fondamentale est la seconde arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. En ne respectant pas le droit international, en violant les conventions de Genève, Trump participe à détruire l’Occident de l’intérieur. Joseph Deiss va jusqu’à affirmer que Donald Trump effectue le travail de Vladimir Poutine à sa place.

Face à cela, le monde parle de sécurité, de guerre et de réarmement. Alors que le mensonge est devenu une vertu d’État dans certains pays, que la haine se propage sans retenue, aussi bien dans les discours officiels que dans les interactions individuelles, M. Deiss relève qu’il est d’une importance capitale que tous travaillent à la paix.

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L’Occident en crise : les Etats-Unis à la croisée des chemins

Nicole Gnesotto s’est penchée sur la géopolitique occidentale et européenne, mettant en avant une rupture historique majeure : l’abandon par les États-Unis des principes hérités des Lumières.

Si l’élection de Donald Trump en 2016 avait déjà surpris le monde, l’instabilité géopolitique des dernières semaines démontre une radicalisation de la politique américaine. Elle évoque un repli protectionniste et un affaiblissement des valeurs démocratiques au profit d’un arbitraire croissant.

Elle décrit cette régression comme une « contre-évolution », menaçant les trois piliers sur lesquels repose l’Occident depuis 1945 : le libéralisme économique, remplacé par le protectionnisme, la démocratie, menacée par des dérives autoritaires, le primat du droit remplacé par le primat de la force. La phrase de Donald Trump « We are the dominant predator » illustre cette évolution.

Selon elle, le moment est historique, car c’est la première fois que la critiques des valeurs fondamentales des démocraties libérales sont critiquées de l’intérieur.

« L’Occident est détruit par celui qui est censé être son plus grand défenseur : les États-Unis d’Amérique ».

Enfin, elle s’inquiète du rôle des milliardaires américains au sein de l’administration. Si le phénomène n’est pas nouveau – les milliardaires ont toujours été impliqués dans la politique américaine – le fait que Musk, Bezos, Zuckerberg, etc. soient à la tête d’entreprises dont la technologie a pour but l’influence, est particulièrement dangereux pour les démocraties. Gnesotto s’inquiète d’un basculement possible vers un fascisme américain.

Quels scénarios pour l’avenir ?

1. L’échec de la politique de Trump

L’effet boomerang des mesures protectionnistes ne tardera pas à se faire sentir. Les taxes imposées sur les importations, censées protéger l’économie américaine, risquent d’entraîner une inflation galopante et de provoquer des représailles commerciales. Certes, ces conséquences ne seront pleinement visibles qu’après un an, mais les dégâts seront déjà considérables. Face à l’échec de sa politique, les Américains se détourneraient de leur président et protesteraient massivement contre ses mesures. Mais d’ici-là, Trump aura eu le temps d’affaiblir les institutions, d’attiser les divisions internes et de compromettre la stabilité internationale.

2. Le renforcement de l’autoritarisme gouvernemental

L’Amérique pourrait s’engager encore plus loin sur la pente glissante du nationalisme autoritaire, flirtant avec une forme de fascisme moderne. Ce processus n’a rien de nouveau : l’histoire américaine regorge de précédents inquiétants, du maccarthysme aux mesures liberticides du Patriot Act.

Quoiqu’il arrive, Gnessoto explique que les marges de manœuvre pour influencer les États-Unis de l’extérieur restent minces. Il faut donc se concentrer sur les conséquences pour le reste du monde.

A. Le scénario de la contagion

L’exemple américain pourrait encourager d’autres puissances à agir sans retenue. La Chine pourrait saisir l’opportunité pour envahir Taïwan, tandis que Trump, plutôt que de réagir, accuserait Taipei d’avoir pillé l’industrie américaine. De son côté, la Russie profiterait du chaos pour reprendre la Moldavie et d’autres territoires sous son influence passée.

B. L’attentisme des puissances émergentes

Face à cette recomposition brutale de l’ordre mondial, des acteurs majeurs comme l’Inde, le Brésil et d’autres grandes puissances du Sud pourraient choisir de ne pas s’engager. Trop préoccupés par leurs propres intérêts, ils observeraient les événements se dérouler sans prendre de position claire, laissant les équilibres internationaux se redessiner.

C. L’Europe : la résistance

Si les États-Unis renoncent aux principes démocratiques et que le reste du monde regarde ailleurs, l’Europe pourrait endosser le rôle de dernier rempart. Une résistance au sens historique du terme, menée contre un régime qui bafoue les valeurs fondamentales. Toutefois, l’Union européenne n’est pas un bloc monolithique : des États comme la Hongrie, la Slovaquie et la Roumanie pourraient se ranger du côté d’un nouvel autoritarisme mondial. L’Europe devra donc se battre sur deux fronts : d’abord des mesures de défense, de dissuasion et éventuellement un engagement militaire, ensuite par une réaffirmation intransigeante de la démocratie et de la paix. Les 800 milliards de budget militaire, c’est bien, mais encore faut-il savoir ce que l’on défend.

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De gauche à droite : Nicole Gnesotto, Joseph Deiss & Gilles Grin

Et la Suisse dans tout cela ?

Joseph Deiss, de son côté, rappelle que la guerre en Ukraine a révélé la fragilité militaire de l’Europe, incapable de soutenir Kyiv sans se mettre elle-même en difficulté. Il insiste sur un paradoxe suisse : alors que le pays se veut neutre, il ne dispose pas des moyens de défendre cette neutralité. Il critique l’extrême droite helvétique qui, tout en prônant une neutralité stricte, s’oppose à tout renforcement de l’armée suisse.

Enfin, il souligne une contradiction frappante : bien que la Suisse ait contribué à l’élaboration du traité d’interdiction des armes nucléaires (2017), elle refuse de le ratifier, invoquant la nécessité d’un potentiel « parapluie nucléaire » en cas de crise majeure.

Conclusion : un avenir incertain, mais des leviers d’action

Face à ces ruptures, la question demeure : comment éviter un effondrement de l’Occident et œuvrer pour un monde pacifié ?

Les intervenants ont conclu sur une note nuancée. Si les défis sont immenses, les citoyens ont un rôle à jouer. La paix ne se décrète pas, elle se construit, et chaque action – politique, économique ou sociale – contribue à façonner l’avenir.

Joseph Deiss a dédié son ouvrage aux enfants ukrainien et palestiniens, victimes d’un monde où la haine ne se limite plus à la politique, mais s’exprime aussi à travers les nouvelles technologies. « Nous devons, chacun à notre échelle, travailler pour cette paix ».

Après les présentations des intervenants, une séance de question a été ouverte, nous avons choisi pour vous, les plus pertinentes :

Une Europe de la défense est-elle en train d’émerger ? Quel rôle l’UE pourrait-elle jouer et sous quelle forme, notamment celle d’une confédération d’États ?

Réponse de Nicole Gnessoto :

« La défense européenne ne peut pas s’inscrire dans le cadre institutionnel actuel de l’Union européenne. Contrairement aux autres politiques communautaires, celle-ci implique un risque direct pour la vie des citoyens européens, ce qui la distingue fondamentalement des autres domaines d’action de l’UE. Tant que les institutions européennes ne seront pas démocratiquement élues et pleinement légitimées aux yeux des États membres, ces derniers refuseront de déléguer leur souveraineté en matière de défense à Bruxelles. »

Faute d’un consensus communautaire, la construction d’une véritable défense européenne passera par des initiatives nationales et intergouvernementales. Une organisation de défense européenne devra émerger sous la forme d’un traité de défense solide, capable de prendre le relais lorsque l’OTAN ne sera plus en mesure d’assurer la sécurité du continent. Ce projet nécessitera une coordination étroite entre les États membres, sans pour autant être absorbé par les institutions de l’UE telles qu’elles existent aujourd’hui.

Si l’UE ne peut être le cadre politique de cette défense, elle peut en être le moteur économique et industriel. Son rôle doit être de financer et soutenir l’effort de défense en mobilisant des ressources stratégiques :

  • La Banque européenne d’investissement pourrait devenir un levier clé pour le développement des industries de défense.
  • Les fonds non utilisés du plan de relance post-COVID pourraient être redirigés vers l’innovation et la modernisation des capacités militaires.
  • L’assouplissement des règles budgétaires doit permettre aux États de financer leur réarmement en dépassant les contraintes actuelles sur la dette publique.

Dans cette logique, Ursula von der Leyen ne doit pas être la « cheffe des armées » d’une Europe qui n’a pas encore d’armée unifiée, mais plutôt la cheffe d’une industrie de défense européenne, garante de son autonomie stratégique et de sa compétitivité face aux puissances rivales.

L'UE est-elle en train de créer une armée européenne ? | Euronews

Ce projet prendra du temps. Tant que l’OTAN existera sous sa forme actuelle, certains États européens continueront à s’appuyer sur la protection américaine et refuseront de s’engager pleinement dans une alternative européenne. Cependant, la tendance de fond est claire : les États-Unis réorientent progressivement leurs priorités stratégiques vers l’Indo-Pacifique, délaissant peu à peu leur rôle de garant de la sécurité européenne. L’Europe ne pourra pas compter indéfiniment sur Washington et devra, tôt ou tard, prendre son destin en main.

Quelle place pour la Suisse dans cette recomposition de l’ordre mondial ?

Réponse de Joseph Deiss :

« Il est temps d’admettre une réalité dérangeante. La Suisse ne peut plus se contenter d’un discours de neutralité sans en tirer toutes les conséquences stratégiques. Elle doit regarder la situation en face et se demander comment elle entend assurer sa propre sécurité à l’avenir. »

Aujourd’hui, la Suisse ne serait pas en mesure de se défendre seule, même dans un scénario bien moins dramatique que celui de l’Ukraine. Son armée est sous-financée, son matériel vieillissant, et sa doctrine militaire repose encore sur des concepts dépassés. Pourtant, prétendre à une neutralité absolue implique d’avoir les moyens de l’assumer. Une véritable neutralité suppose une capacité de défense autonome, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. La Suisse consacre à peine 0,8 % de son PIB à la défense, contre 2 % pour les pays de l’OTAN. Imaginer un « Alleingang » (une autonomie complète, tant militaire qu’économique) est une illusion. Joseph Deiss compare la Suisse à une coquille de noix dérivant sur une banquise, espérant miraculeusement atteindre un port sûr.

Si une véritable défense européenne se met en place en dehors du cadre institutionnel de l’UE, la Suisse pourrait-elle y jouer un rôle ? Cela offrirait une alternative intéressante : préserver une relative neutralité tout en bénéficiant d’une sécurité collective. Une telle participation exigerait néanmoins des concessions de la part de la Suisse, à l’image des négociations des accords bilatéraux avec l’UE.

Clara Chassot & Candelaria Marmora

Pour revoir la Conférence « Notre Monde en Question : Ruptures et Avenir », cliquez ici.

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