Le 4 mars 2025, le Sénat français examinait la situation en Ukraine et la sécurité de l’Europe lorsque la parole fut donnée au sénateur Claude Malhuret. Sa diatribe a rapidement fait le tour du monde.
« Nous étions en guerre contre un dictateur, nous nous battons désormais contre un dictateur soutenu par un traître ».
Il identifie et accuse clairement les responsables des problèmes actuels (risque accru de conflit en Europe, analyse claire des totalitarismes du XXIe siècle, vision lucide du changement d’époque).
« Le roi du deal pense intimider la Chine en se couchant devant Poutine, mais Xi Jinping, devant un tel naufrage, accélère sans doute les préparatifs d’invasion de Taïwan. Jamais dans l’histoire un président américain n’a capitulé devant l’ennemi. Jamais aucun n’a soutenu un agresseur contre un allié ».
Avec le poids des mots, le message de Malhuret est lourd de sens.
L’écho de ce discours, traduit et repris dans la presse européenne et internationale, particulièrement américaine, est une surprise sans être surprenant. Pourquoi ce réquisitoire a-t-il eu autant de succès auprès des anti-Poutine et anti-Trump ? Les opposants à la politique américano-russe trouvent en lui un porte-voix capable de rappeler les faits à l’heure de la post-vérité, avec des formules percutantes qui se répandent rapidement.
« Washington est devenu la cour de Néron : un empereur incendiaire, des courtisans soumis, un bouffon sous kétamine chargé d’épurer la fonction publique. C’est un drame pour le monde libre, mais surtout un drame pour les États-Unis. Le message de Trump est clair : il ne sert à rien d’être son allié puisqu’il ne vous défendra pas, vous imposera plus de droits de douane qu’à ses ennemis et vous menacera même de s’emparer de vos territoires tout en soutenant les dictatures qui vous envahissent. Le roi du deal dévoile ainsi l’art du deal à plat ventre ».
Malhuret touche juste en anticipant le discours étourdissant de Trump le lendemain, le 5 mars, devant le Congrès américain.
Parmi ceux directement visés figurent :
- Trump, président milliardaire, réactionnaire impérialiste (non-isolationniste), 78 ans.
- Musk, conseiller présidentiel mégalomane et milliardaire numérique, 53 ans.
- Vance, vice-président populiste et fanatique du capital-risque, 40 ans.

Autoritarisme
On se méfie généralement des comparaisons historiques anachroniques : les USA ne sont pas l’Allemagne de 1933. Toutefois, on constate chez Trump une nette tentation autoritaire : gouvernance par décrets illégaux, affaiblissement des contre-pouvoirs et record absolu de déclarations trompeuses.
« Jamais un président américain n’a autant piétiné la Constitution, pris autant de décrets illégaux, révoqué les juges qui pouvaient s’y opposer, limogé d’un coup l’état-major militaire, affaibli tous les contre-pouvoirs et pris le contrôle des réseaux sociaux. Ce n’est pas simplement une dérive illibérale, c’est le début d’une confiscation de la démocratie ».
Anti-démocratie
La coalition paradoxale ayant porté Trump au pouvoir lui a permis de gagner le vote populaire, obtenant l’appui de l’establishment et d’un électorat périphérique géographiquement, socialement et culturellement (legrandcontinent.eu).
« Rappelons-nous qu’il n’a fallu qu’un mois, trois semaines et deux jours pour mettre fin à la République de Weimar et sa constitution. J’ai confiance dans la solidité de la démocratie américaine et le pays proteste déjà. Mais, en un mois, Trump a fait davantage de mal à l’Amérique qu’en quatre ans de sa dernière présidence ».
À quoi renvoie la référence à la constitution de Weimar ? Si l’accession au pouvoir du parti nazi était démocratique, ce parti n’a jamais obtenu de majorité absolue ni dépassé les 37 % aux élections fédérales. Hitler, jamais élu député, fut nommé chancelier en janvier 1933 par calcul politique des libéraux autoritaires de droite, cherchant à maintenir leur pouvoir en s’alliant aux nazis, en échange de leur soutien. C’est donc par calcul politique de la droite conservatrice que les extrémistes nazis sont arrivés au pouvoir. Une fois Hitler nommé chef du gouvernement, le mois suivant marquait l’abolition de la constitution de la République de Weimar.
« Les hommes de ma génération avaient vingt ans à l’époque où Hitler prenait le pouvoir et où s’organisaient les premiers procès de Moscou. Il nous a fallu, pendant dix ans, lutter contre la tyrannie hitlérienne et les hommes de droite qui la soutenaient » – Albert Camus.

L’absence d’un véritable socle démocratique socio-électoral chez des extrémistes minoritaires arrivés au pouvoir : le nazisme en Allemagne illustre bien comment des droites nationales conservatrices et libérales autoritaires ont pu s’allier mathématiquement à l’extrême droite minoritaire pour gagner quelques pourcentages et se maintenir au pouvoir.
Si le nazisme provient du terme national-socialisme, le nazisme n’est pas du socialisme. Fondé en 1919, le terme « national-socialisme » fut utilisé comme leurre pour attirer l’internationalisme prolétarien communiste vers une solution nationaliste.
La démocratie est fragilisée quand l’exécutif ne respecte ni la majorité populaire ni parlementaire et s’allie aux extrêmes pour garder le pouvoir.
Liberté d’expression détraquée
« L’Europe est à un tournant critique de son histoire. Le bouclier américain se dérobe, l’Ukraine risque d’être abandonnée, la Russie renforcée. »
Le 14 février 2025, lors de la conférence de sécurité de Munich, J.D. Vance s’octroie la liberté de dire tout et n’importe quoi, détournant ainsi la liberté d’expression contre elle-même. Il accuse les Européens de censure et d’intolérance face aux excès. A-t-il seulement conscience de son choix de radicalité ? Il attaque directement le règlement européen sur les services numériques (DSA), précurseur en matière de régulation, qui rend les géants du numérique responsables du contenu diffusé sur leurs plateformes.
Pour lui, pas de limite à la diffusion de fake news, ni à l’excès trumpien sur les réseaux sociaux. Pas de limite non plus à la colonisation numérique par les géants de la Silicon Valley, comme Musk (X), Bezos (Amazon) et Zuckerberg (Meta), qui se sont alignés derrière Trump. Cette saturation de l’espace public par les provocations est profondément anti-démocratique, tout comme gouverner en protégeant des intérêts particuliers, s’allier aux extrêmes par calcul politique ou diriger par appât du gain sans jamais chercher le compromis.
Langage politique
Le langage est l’outil central de la fonction politique. Le dégrader revient à saborder les plus hautes responsabilités. La bagarre verbale stupéfiante qui a eu lieu dans le bureau ovale le 28 février, marquée par mensonges, insultes et post-vérités, ouvre la porte aux dérives les plus graves.
« Il y a huit jours, au moment même où Trump passait la main dans le dos de Macron à la Maison-Blanche, les États-Unis votaient à l’ONU avec la Russie et la Corée du Nord contre les Européens, qui réclamaient le retrait des troupes russes. Deux jours plus tard, dans le Bureau ovale, le planqué du service militaire donnait des leçons de morale et de stratégie au héros de guerre Zelensky, avant de le congédier comme un palefrenier, en lui ordonnant de se soumettre ou de se démettre [applaudissements]. Cette nuit, il a franchi un pas supplémentaire dans l’infamie en stoppant la livraison d’armes pourtant promises. »
Zelensky évolue dans cet environnement où la brutalité du langage politique et le populisme dégradent l’exercice du pouvoir à un niveau catastrophique d’absence de sens. Avec une lucidité remarquable, le président ukrainien échappe à ce piège oratoire, tenant tête au « traître américain » avec le même courage et l’héroïsme dont il fait preuve face à l’envahisseur russe. Dans ce chaos, il reste cohérent et ne perd pas le cap.
« Enfin, et c’est le plus urgent, parce que c’est ce qui prendra le plus de temps, il faut rebâtir la défense européenne, négligée au profit du parapluie [nucléaire] américain depuis 1945 et sabordée depuis la chute du mur de Berlin. C’est une tâche herculéenne, mais c’est sur sa réussite ou son échec que seront jugés les dirigeants de l’Europe démocratique d’aujourd’hui. Friedrich Merz vient de déclarer que l’Europe a besoin de sa propre alliance militaire, reconnaissant ainsi que la France avait raison depuis des décennies en plaidant pour une autonomie stratégique. Il reste à la construire : investir massivement, renforcer le fonds européen de défense hors des critères de Maastricht et harmoniser les systèmes d’armes et de munitions. »
Trahisons
« Le choc est violent, mais il a une vertu : les Européens sortent enfin du déni. Ils ont compris en un jour à Munich que la survie de l’Ukraine et l’avenir de l’Europe sont entre leurs mains. Ils ont désormais trois impératifs : accélérer l’aide militaire à l’Ukraine pour compenser le lâchage américain, garantir la résistance ukrainienne et imposer la présence de l’Europe dans toute négociation. Cela coûtera cher, il faudra rompre avec le tabou des avoirs russes gelés et contourner les complices de Moscou en Europe grâce à une collaboration des seuls pays volontaires, dont le Royaume-Uni. »
L’abandon de l’Ukraine par les États-Unis en février 2025 évoque la façon dont les puissances occidentales avaient laissé la Tchécoslovaquie à la merci du nazisme en 1938, lors des accords de Munich. Depuis l’invasion russe en Europe de l’Est, les chars refont surface, les tranchées se creusent et la population ukrainienne est contrainte de fuir. L’histoire de l’Ukraine est étroitement liée à sa géographie : une vaste plaine propice à l’invasion et à l’établissement de lignes de front, tandis que la Crimée, dotée d’un port qui ne gèle pas en hiver, a toujours été un enjeu majeur.
Le message de Zelensky est clair : notre époque exige d’avoir des convictions et de les assumer avec cohérence. L’Europe, marquée par un passé jalonné de conflits fratricides, doit tirer les leçons de son histoire.

Les horreurs de la guerre, 1637 – Pierre Paul Rubens
Populisme
Make America Great Again, ou la restauration d’un âge originel de grandeur, fait référence à la période 1871–1913 d’impérialisme où les Américains s’emparaient militairement de tout ce dont ils avaient envie. Mais la réalité d’aujourd’hui ne correspond plus à ces perspectives de profits exorbitants propres à la fin du XIXe siècle (Chapoutot). Penser la décadence et regretter le passé n’a rien de nouveau : le paradis perdu est même un mythe fondateur de la culture occidentale et biblique. Fantasmer jusqu’à éprouver de la nostalgie pour une époque révolue – qu’on n’a pourtant jamais connue – pourrait être un biais cognitif hérité de nos ancêtres, destiné à maximiser les chances de survie face à l’inconnu. On se réfugie alors dans ce que l’on croit aimer, connaître ou avoir connu (le glorieux passé).

Looking back to a bright future, Julie Mehretu, 2003
Si les rêves trumpistes se référaient à la prospérité insouciante des « Roaring Twenties » aux États-Unis, qui coïncident avec les années folles en Europe (1920–1929), les anti-Trump et anti-Poutine estiment qu’aujourd’hui, nous sommes plus proches d’une révolution populaire ou d’une guerre civile que d’un hypothétique « rêve américain ».
« Vous qui entrez ici, laissez toute espérance… » (Dante, La Divine Comédie, L’Enfer, chant III) – du moins pour le moment, comme le formule Lucien Jerphagnon dans C’était mieux avant. On dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions, et les meilleures intentions peuvent parfois conduire au pire.

Résistance
L’Europe de la défense est en pleine mutation et l’innovation est en train de la transformer.

« Nous sommes donc seuls. Mais le discours selon lequel on ne peut pas résister à Poutine est faux. Contrairement à la propagande du Kremlin, la Russie va mal. En trois ans, la soi-disant deuxième armée du monde n’a réussi qu’à grignoter des miettes d’un pays trois fois moins peuplé. Des taux d’intérêt à 25 %, l’effondrement des réserves de devises et d’or, et l’écrasement démocratique montrent qu’elle est au bord du gouffre. Le coup de pouce américain à Poutine est la plus grande erreur stratégique commise durant cette guerre. »
On peut relativiser en se disant que les États-Unis ne sont pas un pays où l’on peut aisément instaurer une dictature fasciste ou un régime ultra-autoritaire, et qu’une telle dérive ne saurait durer.
« Accélérer l’entraide de l’Union [européenne] à l’Ukraine, qui est aujourd’hui la première armée européenne, repenser la place et les conditions de la dissuasion nucléaire à partir des capacités françaises et britanniques, relancer les programmes de bouclier antimissile et de satellites. Le plan annoncé hier par Ursula von der Leyen est un très bon début, mais il faudra beaucoup plus. L’Europe ne redeviendra une puissance militaire qu’en redevenant une puissance industrielle. En un mot, il faut enfin appliquer le rapport Draghi. »
Pour l’Europe de l’Ouest et la Suisse, prises en étau entre les sphères d’influence américano-russes, les défis sont communs et l’approche doit être concertée. Comme le souligne Viola Amherd, ancienne Conseillère fédérale à la tête du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), « l’anticipation est un acte de responsabilité envers les générations futures ».
En superposant sur le récit historique un constat sévère de la situation actuelle, Malhuret met en avant le potentiel de la vieille Europe pour ridiculiser le « show hollywoodien » du shérif exalté. Il souligne les similitudes entre passé et présent. Certes, la guerre en Ukraine n’est pas une réplique exacte de conflits antérieurs, mais l’histoire ne tourne pas en rond, elle rime (Mark Twain).
Heidi Leclerc
Sources
Arte, L’histoire finit-elle par se répéter ? 2023
France Culture, 1938 – 2025 : l’histoire se répète-t-elle ? Mars 2025
Jean Bodin, 1576
France Culture, 1933 : les erreurs du passé se répètent-elles ? Février 2025 Olivier Mannoni, les pièges du langage totalitaire
France Culture, Fascisme en 2025 : comment en est-on arrivé là ? Libre d’obéir 2020
Swiss Financial Sector Cyber Security Centre FS-CSC Swiss banking
Office fédéral de la cybersécurité OFCS
Geneva centre for security policy GCSP, Looking at the Edge: Understanding the Frontiers of Geopolitical Risk 2025.
Armasuisse : renforcer la capacité de défense de la Suisse
Soldat du futur, Office fédéral de l’armement armasuisse, janvier 2021 Le Grand Continent
Heidi.news, Les Etats-Unis nous ont-ils déclaré la guerre cognitive ? 9 mars 2025




