Friedrich Merz : l’homme qui peut sauver l’Europe ?

Nous traversons aujourd’hui une période charnière. Que ce soit par la redéfinition de frontières par des invasions, la montée au pouvoir de partis populistes et les tensions toujours plus accrues pour les ressources naturelles, le monde est à la recherche de stabilité et de sécurité. Des pôles se forment donc autour des plus grandes forces géopolitiques qui promettent d’assurer protection militaire et stabilité commerciale. À l’heure où les contextes géopolitiques se redéfinissent, chacun cherche à montrer sa force pour assurer son statut de « puissant » et assurer sa sécurité et son état économique.

Une nouvelle tension en particulier vient aujourd’hui bouleverser l’ordre établi. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la création de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en 1949, les États-Unis se sont toujours affichés comme des alliés de l’Europe, tandis que la Chine et la Russie semblaient incarner, en opposition, les principaux concurrents du monde occidental. Cependant, des frictions viennent aujourd’hui mettre à nu la fragilité de cette alliance, frictions notamment attisées par la seconde arrivée au pouvoir de Donald Trump. Le nouveau gouvernement américain inscrit sa volonté d’éloignement vis-à-vis de l’Europe dans une volonté isolationniste plus globale.

Le président républicain a annoncé vouloir introduire des taxes de 25 % sur les produits européens en ajoutant que l’UE avait été créée afin « d’entuber » les USA. Cette volonté d’outrepasser les liens diplomatiques a notamment été mise en œuvre par le président américain dans sa gestion de la guerre en Ukraine. Au lieu de tenter une discussion globale, le gouvernement républicain a directement engagé le contact avec le président Poutine en excluant donc les puissances européennes de l’échiquier stratégique.

L’Europe vit donc une période cruciale, voyant la guerre à ses portes et une situation économique interne préoccupante, elle a besoin aujourd’hui plus que jamais de se montrer soudée et souveraine sur le plan international. Cependant, ces dernières années ont plutôt donné l’image inverse. En proie à des tensions politiques à l’intérieur des pays membres et à des désaccords stratégiques globaux, l’Europe voit son unité se fracturer. La dégradation de la relation franco-allemande, moteur historique de l’Union européenne, illumine les nombreux travers des nations membres. Ces dernières années ont vu les gouvernements d’Emmanuel Macron et d’Olaf Scholz, peiner à trouver un terrain d’entente sur la politique européenne à mener. Cette mésentente symbolisée notamment par les récents accords de libre-échange signés entre l’Europe et le Mercosur, soutenus par Scholz et décriés par le pouvoir français. Ces deux États connaissaient également une crise politique interne soutenue par une montée du populisme et d’une cote de popularité du pouvoir très basse au sein de leur population. Cette situation a induit dans les deux cas des élections législatives anticipées où le parti du chef d’État s’est retrouvé minoritaire. Mais là où Emmanuel Macron a pu, de manière quelque peu controversée, garder le pouvoir en continuant à choisir son gouvernement. La défaite du SPD, Parti socialiste dont Olaf Scholz est issu, a été sans équivoque et lui a vraisemblablement coûté son poste. Ces élections ont rétrogradé le parti à la troisième place des forces politiques avec seulement 16.4% des suffrages derrière le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AFD) à 20 %. Le « grand » gagnant, le parti démocrate-chrétien (CDU/CSU), a remporté ces élections avec 28% et qui pourra très certainement nommer le prochain chancelier.

Cette instabilité politique certaine pourrait inquiéter quant au futur, mais elle semble en réalité constituer un espoir pour les perspectives de renforcement de l’UE. L’homme désigné par le parti majoritaire comme futur chancelier : Friedrich Merz porte en effet un discours pro Europe et francophile. Ancien concurrent d’Angela Merkel à la tête de la CDU/CSU, Merz est connu pour son positionnement conservateur sur les questions sociétales et son orientation économique libérale. Traditionnellement pro-américain, Merz a récemment opéré un virage significatif en matière de politique étrangère en critiquant l’ingérence des États-Unis dans les élections allemandes, notamment le soutien apporté par Elon Musk au parti AfD d’extrême droite qu’il a placé au même niveau que les tentatives d’ingérences russes en déclarant que cette ingérence américaine n’était « pas moins dramatique » que celle de Moscou. Toutefois, son expérience en tant que président du conseil de surveillance de BlackRock Allemagne, un géant de la finance américain, peut interroger. Cette proximité avec le monde de la finance soulève des questionnements sur la possible influence de grandes entreprises dans ses choix politiques.

Les doutes quant aux positions politiques de Friedrich Merz ne semblent pourtant pas déranger le gouvernement français qui s’est empressé de l’inviter à Paris, avant même qu’il ne soit officiellement nommé chancelier. La visible sympathie entre les deux hommes provient notamment des nombreuses positions qu’ils partagent, par exemple sur l’importance de l’autonomie stratégique et militaire de l’UE, ainsi que sur la nécessité des aides assurant la souveraineté de l’Ukraine. Loin d’assurer à l’Europe une place de leader mondial dans les années qui vont suivre, le renouveau du gouvernement allemand permet au moins de rétablir un dialogue s’étant détérioré sous l’administration Scholz et d’espérer voir se reformer un axe franco-allemand fort, entrainant dans son sillage le renforcement global de l’Union européenne.

Toutefois, certains sujets peuvent encore alimenter la discorde entre ces gouvernements. La question énergétique est particulièrement au centre de nombreuses interrogations. Entre le nucléaire français et le charbon germanique, des accords devront être trouvés afin d’assurer la satisfaction des deux parties dans leurs activités commerciales respectives. Par ailleurs, bien que Merz affiche souhaiter une collaboration forte avec Paris, les positions conservatrices sur les questions sociétales, telles que l’avortement ou les droits LGBTQ+, pourraient constituer des sources de désaccord avec un pouvoir français plus progressiste. Enfin, l’ascension électorale des partis populistes au sein de ces pays oblige les dirigeants à redéfinir leur stratégie afin d’éviter une division accrue de leur nation, qui compromet l’unité du projet européen.

Ce contexte amène le président français et le futur chancelier allemand à être confronté à une double responsabilité : restaurer un leadership européen, en assurant son efficacité, tout en apportant des réponses aux préoccupations internes de leurs électeurs respectifs. L’issue de l’implémentation de ce nouveau gouvernement en Allemagne, combinée aux enjeux internationaux croissants, déterminera si l’Europe pourra enfin s’affirmer comme une puissance souveraine ou si elle continuera à subir les influences extérieures au détriment de sa stabilité et de son unité.

Arthaud Widmer

Sources :

El País. (2025). Macron alertó a Trump sobre las consecuencias de un mal acuerdo para acabar con la guerra en Ucrania

The Guardian. (2025). Friedrich Merz was the most pro-US politician in Germany – his shift could be historic for Europe. 

TRT World. (2025). European unity needed to counter US, Russia interference – Germany’s Merz.

Le Monde. (2024). L’augmentation de la dette publique n’est plus taboue pour la droite allemande.

L’Express. (2025). « L’Union européenne, née pour entuber les États-Unis » : sa réponse à Donald Trump.

Frankfurter Allgemeine Zeitung. (2025). Merz besucht Emmanuel Macron in Paris: CDU-Chef in Frankreich.

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