La fin du body positivisme et l’avènement du « fascist body »

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À la fin des années 2010 et au début des années 2020, le féminisme semblait prendre un nouveau virage à l’ère post-#MeToo avec l’essor du body positivisme. Finies les Kate Moss et autres mannequins ultra-maigres sur les podiums : place à des figures comme Ashley Graham, incarnant des corps plus voluptueux et, en apparence du moins, une représentation plus diverse de la féminité. Dans le même temps, les stars de la télé-réalité se faisaient des BBL toujours plus imposants, à l’image de Kim Kardashian, tandis que les marques de vêtements commençaient enfin à élargir leurs gammes au-delà du 38.

Ce tournant s’inscrivait dans un moment politique plus large, marqué par la montée des mouvements sociaux, féministes et progressistes. Le corps des femmes ne semblait plus être seulement un objet d’oppression ou de normalisation, mais devenait aussi un espace de réappropriation et d’affirmation de soi. Diversité des tailles, des formes, mais aussi remise en question du validisme : tout donnait alors l’impression qu’un autre imaginaire du corps féminin devenait enfin possible.

Mais le corps, en tant qu’objet politique à part entière, n’a pas échappé au basculement idéologique de l’époque. À mesure que la droite puis l’extrême droite regagnent du terrain, les imaginaires du corps se reconfigurent eux aussi. Derrière ce qui pourrait passer pour une simple évolution esthétique se joue en réalité un déplacement politique plus large. Le retrait des implants de Kim Kardashian, à cet égard, n’a rien d’anecdotique.

Le corps idéal, une vieille obsession politique

Dès le XIXe siècle, dans un contexte marqué par l’industrialisation, l’urbanisation et la montée des nationalismes, le corps devient progressivement un enjeu central des imaginaires politiques. Il ne s’agit plus seulement d’un corps individuel, mais d’un corps pensé comme support de régénération collective, de discipline sociale et de puissance nationale. Dans cette perspective, le nationalisme tend à promouvoir une communauté qui se veut supérieure. Durkheim soulignait déjà qu’un « nationalisme étroit » conduit à une tendance des peuples à « s’isoler, économiquement et moralement, les uns des autres » (Durkheim, 1893, p. 50). Cette fermeture ne s’exprime pas seulement dans les institutions ou dans l’économie : elle s’incarne aussi dans une certaine vision du corps légitime.

Le corps n’est jamais une simple donnée biologique : il est un objet culturel, sans cesse remodelé afin de correspondre à des idéaux historiquement situés. À partir du XIXe siècle, l’activité physique apparait ainsi comme un moyen de produire un corps « plus rationnel, plus efficace, plus fort » dans le cadre de la modernité industrielle. Cette culture corporelle se développe à la croisée de plusieurs influences : le culte du progrès, le retour fantasmé à l’Antiquité, la critique de la civilisation industrielle, et l’aspiration à une régénération physique et morale des populations (Haver, s.d., p. 77). Le corps moderne n’est donc pas seulement entrainé ou entretenu, il est idéalisé et chargé d’une mission sociale et politique.

Dans les régimes totalitaires, cette politisation du corps change toutefois d’échelle. Le totalitarisme ne se limite pas à l’exercice d’un pouvoir autoritaire classique : il tend à organiser l’ensemble de la vie sociale selon une logique totalisante, fondée sur la force et sur l’élimination de la pluralité (Arendt, 1961/2005). Dans un tel cadre, le corps devient une matière à modeler. Fascisme, nazisme et autres idéologies de l’« homme nouveau », inspiré par la pensée de Nietzsche, prétendent produire un individu régénéré, débarrassé des faiblesses de l’humanisme libéral et apte à incarner un ordre collectif supérieur. Cette figure de l’« homme nouveau » traverse plusieurs idéologies contemporaines, mais dans le cas du fascisme et du nazisme, elle devient un instrument de standardisation des masses et de propagande (Salomon, 2002, pp. 41-44).

Le nazisme pousse cette logique jusqu’à une forme de fusion entre esthétique, politique et violence. Dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, la culture corporelle rencontre les aspirations nationalistes, revanchardes et raciales d’un pays humilié par la défaite de 1918. Il s’agit alors de faire renaitre un peuple par la force, la santé, la jeunesse, le courage, la combativité, mais aussi par l’anti-intellectualisme et la discipline collective (Haver, s.d., p. 78). Le sport, la gymnastique, les spectacles de masse et l’imaginaire antique sont mobilisés pour mettre en scène une communauté supposément harmonieuse, organique et hiérarchisée. Le corps idéal y est jeune, sain, viril et fécond. Il ne vaut pas seulement pour lui-même, il est, au contraire, présenté comme l’incarnation visible de la nation.

Cette logique trouve l’une de ses expressions les plus spectaculaires dans les Jeux de 1936. Le régime nazi comprend vite l’intérêt médiatique du sport et de l’olympisme, non seulement pour exalter la puissance allemande, mais aussi pour adoucir à l’international l’image d’un pouvoir déjà profondément violent et expansionniste (Haver, s.d., p. 79). L’événement sportif devient ainsi un lieu de sacralisation du corps national.

1936 : OMEGA chronomètre les sprinteurs olympiques | OMEGA FR®

Ce n’est pas un hasard si les grands événements sportifs modernes, à l’image des derniers Jeux olympiques de Paris, ont pu être qualifiés de « grande messe médiatique » : ils offrent un espace privilégié pour scénographier la puissance et la cohésion collective.

Mais cette exaltation de la beauté corporelle a ses dessous puisque derrière chaque idéal esthétique du corps parfait se cache toujours une logique de tri. Chez les nazis, les critères de beauté de la culture corporelle sont directement assimilés à ceux de l’homme germanique. Dès lors, tous les corps qui s’écartent de cette norme deviennent des corps déclassés, déviants, inférieurs ou menaçants. À partir de 1933, le sport est centralisé, les associations ouvrières et juives interdites, les athlètes juifs exclus, tandis que l’idéologie corporelle du régime se construit autour de catégories racistes qui conduiront à la destruction systématique du corps de l’autre : le corps juif, le corps handicapé, le corps homosexuel, le corps dit « déviant » (Haver, s.d., p. 81). Autrement dit, le culte du corps n’a jamais été, dans le nazisme, une simple affaire de santé, de discipline ou d’esthétique. Il est déjà une politique d’exclusion, puis d’élimination.

Cette instrumentalisation politique du corps n’est toutefois pas propre au seul nazisme. Dans l’Italie fasciste, le corps sportif doit lui aussi incarner la jeunesse, la vigueur et la discipline de la nation, tandis que le corps féminin reste rapporté à la maternité et à l’ordre moral. En URSS stalinienne, le récit diffère, mais la logique demeure comparable : le corps exemplaire devient celui du travailleur et du sportif discipliné, chargé de rendre visible la force du collectif et la promesse d’un monde nouveau (Wolf-Fédida et Radtchenko-Draillard, 2018, pp. 9-10). Dans les trois cas, le corps n’est jamais neutre : il devient le support d’un ordre politique qui le dépasse, qu’il s’agisse de la nation ou de la race.

L’intime devient politique

Après 1945, le corps féminin ne cesse pas d’être politique. On ne le mobilise plus au service d’un projet totalitaire explicite, mais on continue à lui demander d’incarner un ordre, entre féminité respectable, maternité et performance individuelle. C’est contre cette emprise que les féministes de la deuxième vague font irruption. Les années 1960 voient naitre des slogans comme « Notre corps nous appartient » et « Mon corps, mon choix », symboles d’une rupture majeure. Le corps des femmes devient alors le cœur des luttes pour la contraception, l’avortement et la libération sexuelle : le privé n’a rien de neutre et le « personnel [devient] politique » (Keyser-Verreault et Mercier, 2021, pp. 1-2). Le corps des femmes n’est alors plus seulement ce sur quoi s’exerce le pouvoir, mais devient aussi l’un des lieux à partir desquels l’ordre patriarcal est remis en cause.

Féminismes : vive la quatrième vague ! – Manif'Est

À partir des années 1980 et 1990, le regard féministe se déplace. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer un contrôle extérieur, mais de comprendre comment les normes s’intériorisent et fabriquent des corps désirables et surtout légitimes, tout en reléguant d’autres à l’invisibilité. Les corps sont désormais pensés comme des constructions sociales, traversées par le genre, la race, la classe, le validisme ou la sexualité. La question n’est plus seulement de savoir qui contrôle le corps des femmes, mais quels corps ont le droit d’apparaitre, d’être désirés ou d’être considérés comme normaux (Keyser-Verreault et Mercier, 2021, pp. 4-5).

Cependant, à partir des années 2000, les normes corporelles se redéploient. Le contrôle ne disparaît pas mais s’intériorise. L’esthétisation contemporaine du corps s’inscrit dans une logique d’« entrepreneuriat de l’esthétique », où l’apparence devient un capital à entretenir et à rentabiliser (Keyser-Verreault et Mercier, 2021, pp. 3-4, 7). C’est dans cet espace qu’émerge le body positivisme, qui ouvre au cours des années 2010 une brèche réelle dans l’économie dominante de la visibilité en s’attaquant à l’hégémonie des corps blancs, minces, cisgenres et valides. Ces pratiques militantes, particulièrement portées par Internet et les réseaux sociaux, ont participé à une « prolifération des possibles corporels » (Keyser-Verreault et Mercier, 2021, p. 8). Pendant un temps, la minceur semble cesser d’aller de soi comme horizon unique du beau.

Mais cette ouverture reste précaire. En gagnant en visibilité, le body positivisme est rapidement absorbé par les logiques qu’il prétendait déstabiliser : l’acceptation de soi devient développement personnel, puis marketing inclusif. Entre 2010 et 2024, les normes apprennent à parler le langage de la diversité tout en continuant à distribuer inégalement la valeur des corps. Le moment body positive n’a donc pas aboli l’ordre esthétique mais en a seulement suspendu l’évidence pendant un temps.

Le culte de la minceur en 2026

Comme nous le disait Umberto Eco, la beauté ne se laisse jamais enfermer dans une définition stable, puisque chaque époque en construit sa propre version selon ses goûts, ses hiérarchies et ses représentations du monde. Loin d’être une évidence universelle, l’idéal corporel se transforme au fil des cultures et des moments historiques, tout en conservant une fonction essentielle de classement et de distinction (Campillo et Porrovecchio, 2018, pp. 11-15).

En revanche, il ne faut pas voir le retour de la minceur comme une simple alternance de tendances, ni un banal revival des années 1990. Lorsqu’un certain type de corps recommence à s’imposer comme l’évidence du beau, il faut toujours se demander quelle vision de l’ordre social il vient aussi réinstaller. En 2026, la minceur ne revient pas seulement comme style : elle revient comme norme, comme discipline et, plus insidieusement, comme vertu.

Les signes de ce basculement sont désormais difficiles à ignorer. Dans la mode, les données compilées par Vogue Business pour les défilés printemps-été 2025 montraient déjà une représentation écrasante des silhouettes dites straight-size, avec seulement 0,8 % de modèles plus-size sur plus de 8’700 looks observés, pendant que réapparaissaient des corps visiblement sous-alimentés et une esthétique rappelant les années heroin chic. Après les promesses d’inclusivité des années 2010, l’industrie revient donc vers ce que plusieurs observateur·rices appellent un retour à l’ultra-minceur. Des mannequins grandes tailles interrogées en 2025 par The Guardian le formulaient d’ailleurs sans détour : « Ozempic arrived and everything changed ».

Ce retour de la maigreur n’a pourtant rien d’innocent. Il s’inscrit dans un moment idéologique où les sociétés se durcissent, où la pauvreté est de nouveau criminalisée, où les corps jugés trop visibles, trop lourds, trop assistés ou trop improductifs sont plus facilement stigmatisés. C’est en ce sens qu’il devient pertinent de parler de « fascist body ». Non pas parce que toute minceur serait fasciste par nature – ce serait totalement absurde – mais parce qu’un certain imaginaire contemporain du corps réactive des traits typiques des cultures autoritaires : la valorisation de l’ordre, de la retenue, de la maîtrise de soi, la hiérarchisation morale des corps et l’idée que certains d’entre eux incarnent mieux que d’autres la valeur, la volonté ou la légitimité.

Le corps mince suggère en effet la discipline, l’autocontrôle, la réussite, la capacité à se gouverner soi-même, véritable signal social. À l’inverse, les corps gros continuent d’être lus, dans l’imaginaire dominant, comme des corps en excès : excessifs dans leur appétit supposé, dans leur visibilité, dans l’espace qu’ils occupent. La hiérarchie des silhouettes devient ainsi une hiérarchie des personnes.

Cette logique est d’autant plus forte qu’elle est désormais médiée par la technique. En effet, les GLP-1 ont profondément reconfiguré le paysage symbolique de la perte de poids. Ils ne créent pas à eux seuls le retour de la maigreur, mais ils lui donnent une nouvelle crédibilité matérielle. Ce qui relevait autrefois d’un idéal souvent inaccessible apparaît de nouveau comme atteignable… et, dès lors, implicitement exigible. Or cet accès est loin d’être égal. Dans ses lignes directrices publiées en décembre 2025, l’Organisation mondiale de la Santé souligne explicitement que, sans politiques volontaristes en matière de fabrication, d’accessibilité financière et de préparation des systèmes de santé, les analogues du GLP-1 risquent d’aggraver les inégalités déjà existantes en matière de santé (OMS, 2025). L’institution ajoute même, que malgré l’augmentation rapide de la production, moins de 10 % des personnes qui en auraient besoin devraient pouvoir en bénéficier d’ici à 2030 (OMS, 2025).

What Is 'Ozempic Face' and How To Prevent It

La question de classe est ici centrale. La possibilité de maigrir par voie médicamenteuse ne se distribue pas démocratiquement : elle dépend de l’argent, de l’accès aux soins, du suivi médical et, plus largement, de ressources inégalement réparties. La minceur redevient ainsi un puissant marqueur de distinction sociale. Elle ne renvoie plus seulement à une norme esthétique ou à une supposée maîtrise de soi mais devient aussi le produit très concret d’un privilège médical et économique. Les plus riches peuvent plus facilement accéder au corps légitime, tandis que les plus pauvres restent sommés de se conformer à une norme dont les conditions matérielles d’accès leur échappent.

Le « fascist body », ou l’esthétique de l’ordre

C’est en cela que la minceur contemporaine est tout sauf neutre. Elle demeure étroitement liée à la respectabilité bourgeoise, à la blanchité et à l’idéal d’un corps discipliné, contenu, qui ne déborde pas. C’est ce qu’on peut appeler le « fascist body ».

Le fascist body n’est pas simplement un corps maigre, mais un corps conforme et admirable parce qu’il semble incarner l’ordre. À l’inverse, un corps fort, lourd, qui prend de la place sans s’excuser, reste profondément dérangeant pour les imaginaires masculinistes et réactionnaires, précisément parce qu’il refuse de se réduire.

Le recul du body positivisme ne signe donc pas seulement la fin d’un moment culturel. Bien au contraire, il révèle un durcissement plus large de nos imaginaires sociaux et politiques. Car la beauté n’est jamais neutre. Elle sert à rendre la norme désirable, à faire passer l’ordre pour une évidence, et à distinguer les corps jugés légitimes de ceux que l’on tolère à peine. Ce que cela nous rappelle, c’est qu’une société ne projette jamais innocemment ses idéaux sur les silhouettes qu’elle célèbre. Chaque fois qu’un corps discipliné, performant, et irréprochable s’impose comme horizon, il faut se demander quels autres corps sont, en creux, disqualifiés, stigmatisés ou rendus invisibles. Et surtout pourquoi ? Et c’est là, sans doute, que se lit le plus clairement la violence d’une époque.

Gwendoline Munsch

Sources :

Bibliographie
  • Arendt, H. (2005). Le système totalitaire (Les origines du totalitarisme). Paris : Seuil, coll. Points essais. (Œuvre originale publiée en 1961).
  • Campillo, P., & Porrovecchio, A. (2018). La conception de la beauté corporelle dans « La Culture Physique » : la recherche de l’idéal antique. Staps, 119(1), 11-25.
  • Durkheim, É. (1967). De la division du travail social (Livre II). Paris : P.U.F., coll. Bibliothèque de philosophie contemporaine. (Œuvre originale publiée en 1893).
  • Haver, G. (s.d.). « Corporalité sportive et nazisme ».
  • Keyser-Verreault, A., & Mercier, É. (2021). Présentation : Esthétique et politiques du corps. Recherches féministes, 34(1), 1-24.
  • Salomon, J.-J. (2002). La fabrique de l’homme nouveau. Journal français de psychiatrie, 17, 41-44.

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