On raconte les victoires comme des éclats, des chiffres, des moments qui s’imposent et qu’on peut désigner du doigt. Pourtant, les plus décisives ne ressemblent à rien dans tout cela. Elles se glissent ailleurs, dans une infime variation du réel, dans cette seconde où une joueuse relève la tête et découvre que, cette fois, son regard ne se perd pas.
Le 15 février 2026, à la Vaudoise Aréna, il y avait 4’513 personnes, mais ce chiffre n’épuise rien de ce qui s’est joué. Car au-delà des affluences, il y avait cette densité particulière, presque silencieuse, d’un public qui ne se contente plus d’être là, mais qui adhère. Dans les tribunes, les regards tenaient. Sur la glace, les gestes restaient les mêmes : précis, engagés, fidèles à eux-mêmes… mais ils trouvaient enfin leur réponse.
Il suffit parfois de cela pour que tout bascule : non pas un événement, mais une correspondance. Quelque chose qui s’aligne entre ce qui est donné et ce qui est reçu, entre l’effort et l’attention, entre celles qui jouent et ceux qui regardent. Et dans les yeux d’une joueuse, cette lumière nette et irrévocable, qui ne dit ni surprise ni soulagement, mais une forme d’évidence : cette fois, elle ne sera plus jamais seule.

Le 15.02.2026 à la Vaudoise Aréna : LHC Féminin contre GCK Lions
La Suisse, à vrai dire, n’a jamais eu besoin qu’on lui apprenne à aimer le sport féminin. Elle l’avait démontré l’été précédent d’une façon qui avait sidéré le continent entier : 657’291 supporters avaient assisté aux rencontres de l’Euro féminin 2025 dans des stades allant de 7’500 à 34’000 places, soit une moyenne de 20’000 spectateurs par match, pulvérisant le précédent record anglais de 574’875 établi en 2022. 22 des 24 rencontres de la phase de groupes avaient été jouées à guichets fermés, et la Nati avait porté son record d’affluence au-delà des 34’000 personnes lors de son opposition face à la Norvège à Bâle. Le pays du ski et du calme helvète avait vibré pendant un mois entier, avec une sincérité que même les plus optimistes n’avaient pas osé prédire.
Mais le plus saisissant n’était pas dans les chiffres bruts… mais dans ce qui venait après. Dès le week-end d’ouverture de la saison suivante de Women’s Super League, les affluences avaient augmenté de 42% par rapport à la saison précédente. En novembre 2025, le cap des 48’000 joueuses licenciées avait été franchi, soit une hausse de 10% en deux ans et de 60% par rapport au niveau de 2020. Le soufflé, contrairement à ce que certains redoutaient, ne retombait pas.
Le problème ne résidait pas dans la demande, mais dans l’offre et la narration. Le public existait, avait toujours existé, patient et disponible, en attente d’une invitation. Ce qu’il espérait, c’est qu’on lui donne une raison de venir : une affiche, une histoire, une équipe en laquelle croire.
Ce que la Suisse vivait en football, le hockey sur glace féminin le vivait à sa propre échelle, avec sa propre géologie. Quelques semaines avant le match du 15 février, un chiffre avait circulé dans les milieux du sport helvétique comme une nouvelle presque incroyable : 4’997 spectateurs s’étaient déplacés à la Swiss Life Arena de Zurich pour un match de PostFinance Women’s League entre les ZSC Lions et EV Zug : un record national absolu. Il y a cinq ans à peine, les tribunes dépassaient rarement les trois à six cents âmes. On avait multiplié par huit. En silence, sans fanfare, et presque sans que personne ne s’en aperçoive.
Et si l’on levait les yeux au-delà des Alpes, le vertige s’accentuait encore. Depuis son lancement en janvier 2024, la Professional Women’s Hockey League nord-américaine avait brisé six records d’affluence en une seule saison régulière, atteignant un sommet le 20 avril lorsque 21’105 fans s’étaient réunis au Centre Bell de Montréal pour regarder la PWHL Montréal affronter la PWHL Toronto, établissant le record mondial d’affluence pour un match de hockey féminin. En un peu plus de quatorze mois d’existence, la ligue avait dépassé le million de spectateurs cumulés. Le mouvement était mondial, porté par quelque chose qui n’avait plus rien d’un phénomène de mode. En Suisse, il prenait la forme d’une montée en puissance silencieuse, mais résolue.

21’105 spectateurs au Centre Bell de Montréal le 20.04.2024
Une montée, et ce qu’elle dit vraiment
Le 22 mars 2026, environ 1’500 spectateurs retiennent leur souffle à la Vaudoise Aréna. En face : Brandis, en finale des playoffs de SWHL-B. Ce soir-là, les Lionnes du LHC Féminin ne se contentent pas de gagner un match : elles décrochent leur billet pour la PostFinance Women’s League, l’élite du hockey féminin suisse. Une ascension patiemment construite, saisie des deux mains au moment venu.
Mille cinq cents personnes pour une finale de deuxième division. Le chiffre peut sembler modeste, mais il ne l’est pas. Il dit, à lui seul, que quelque chose a changé dans le rapport du public lausannois à son équipe féminine. Quelque chose de discret, de progressif, mais d’irréversible. Et pour en comprendre l’amplitude véritable, il faut regarder plus loin que Lausanne. Quelques semaines plus tôt, la sélection féminine décrochait la médaille de bronze du tournoi olympique de hockey sur glace aux Jeux olympiques d’hiver 2026, un résultat qui avait propulsé le sport dans les conversations, les foyers, les imaginaires, offrant aux joueuses une visibilité rarement connue. Le terreau était fertile. L’élan, présent. La question n’était plus de savoir si le hockey féminin suisse pouvait grandir, mais jusqu’où.
« Plus Jamais Seules »
Pour accompagner cet essor, le LHC a lancé la campagne « Plus Jamais Seules » : un pari lucide sur la capacité du public romand à se mobiliser autour d’un projet sportif féminin de qualité, à condition qu’on lui tende suffisamment la main. Le résultat a dépassé toutes les espérances.
Melina Reuteler, capitaine des Lionnes, pose les mots avec la précision de quelqu’un qui a vécu cette transformation depuis l’intérieur. « Depuis la campagne, nous avons accueilli beaucoup plus de spectateurs. L’intérêt a nettement augmenté, avec la présence de nombreuses familles. Les enfants sont venus demander des photos et des autographes après les matchs, ce qui était nouveau pour nous. » Une nouveauté qui dit tout. Ces joueuses ne jouaient plus seulement pour gagner. Elles jouaient devant, et cette nuance-là change absolument tout à la nature d’un sport.
« On ressentait beaucoup de joie de jouer devant un public. Même si une certaine pression était présente au début, nous avons su transformer le soutien des fan et en motivation ». Pendant longtemps, pour ces joueuses, les tribunes étaient clairsemées et l’écho des patins sur la glace se perdait dans le silence des rangées vides. La foule, lorsqu’elle est finalement arrivée, a d’abord intimidé… puis galvanisé. Peut-être que le vrai marqueur de ce tournant, au-delà de tous les records et des chiffres, tient dans ce moment précis où une joueuse réalise que la pression du public n’est plus un poids, mais une aile.

Plus Jamais Seules : la campagne du LHC pour la promotion du hockey féminin
Trois heures de route pour un entraînement
Pour saisir pleinement ce que représente ce tournant, il faut regarder de près la vie de celles qui le portent. Melina Reuteler travaille à 40% dans le marketing d’un office de tourisme, en même temps qu’elle poursuit ses études à Sierre. Trois heures de trajet aller-retour pour chaque entraînement… et cela ne constitue pas une exception dans l’équipe : c’est la norme, acceptée, intégrée, jamais mise en avant comme un sacrifice. « La majorité des joueuses ont un emploi à côté et travaillent la journée avant de s’entraîner le soir », dit-elle, sans emphase particulière, avec le flegme de quelqu’un pour qui cette réalité est si familière qu’elle ne mérite plus d’être soulignée.
Il y a quelque chose de vertigineux dans cette équation. Des femmes qui jonglent avec plusieurs vies en parallèle, qui avalent les kilomètres sans se plaindre, qui sacrifient leurs soirées avec une régularité que beaucoup trouveraient épuisante, et qui, au bout du compte, offrent au public des matchs d’une intensité et d’une générosité remarquables. Non pas malgré leurs contraintes, mais avec elles, chevillées au corps. La cohésion d’une équipe qui vit ainsi ne s’explique pas autrement que par une passion à la fois authentique et inflexible pour le jeu.
« Je ne pense pas que la Suisse doive combler un retard. Nous avons depuis longtemps une Ligue A féminine, qui se développe de manière constante. ». Melina Reuteler refuse, avec une élégance rare, la posture du rattrapage perpétuel. Une façon de dire que la comparaison avec la NHL n’a aucun sens. Que le hockey féminin suisse n’a pas à se définir en creux du hockey masculin. Qu’il trace sa propre trajectoire, à son propre rythme, selon ses propres critères.
Ce que la télévision observe
MySports, la plateforme de Sunrise dédiée au sport en Suisse, observe cette évolution avec un intérêt à la fois croissant et mesuré. L’an dernier, elle a diffusé les finales de la PostFinance Women’s League, et les retours de ses abonnés ont été, selon ses propres termes, « très positifs ». Thierry Favreau, qui a répondu à nos questions au nom de la plateforme, pèse chacun de ses mots avec le soin de quelqu’un qui connaît la valeur des engagements publics et la fragilité des prédictions dans un paysage médiatique en pleine recomposition.
Il récuse le terme de « freins » lorsqu’on lui demande ce qui retient encore une diffusion plus large du hockey féminin. « Le sport est diffusé à la télévision en Suisse depuis plus de 70 ans. Le développement de nouveaux sports, de nouvelles disciplines ou de nouvelles ligues nécessite avant tout du temps et une dynamique progressive pour gagner en visibilité et en audience. ». Le message est clair : MySports observe, suit la courbe, et ne ferme aucune porte.
Ce que le diffuseur observe et ce que les joueuses vivent convergent vers la même réalité, observée depuis des angles différents : quelque chose se bâtit, avec la solidité tranquille de ce qui ne cherche pas à se presser, et dont nul ne peut encore pleinement mesurer l’amplitude finale. Le football avait montré la voie, avec la Swiss Football League désormais responsable de la procédure d’octroi de licence pour la Women’s Super League, imposant aux clubs des standards minimums en matière de gouvernance, d’infrastructures et de viabilité financière. Le hockey, discipline par discipline, suit le même sillon.
Transformer l’attention en ressources
La progression des affluences ne prend véritablement son sens que si elle s’accompagne d’une structuration économique durable. Remplir une patinoire ponctuellement, c’est encourageant. Transformer cette attention en sponsors stables, en droits de diffusion négociés, en billetterie qui se renouvelle saison après saison, relève d’une toute autre entreprise.
Le hockey féminin suisse évolue encore avec des moyens modestes, le plus souvent adossés aux structures des clubs masculins qui les abritent. En National League, les budgets atteignent plusieurs dizaines de millions de francs, nourris par des sponsors majeurs et des contrats médias conséquents. Pour les équipes féminines, la réalité est d’une autre nature, et Melina Reuteler l’assume avec la fierté tranquille de quelqu’un qui mesure, avec clarté, le chemin parcouru : « Je ne sais pas si le hockey féminin pourra un jour devenir un métier à plein temps en Suisse. Mais de grands progrès ont déjà été réalisés vers plus de professionnalisme ».
Les signaux, pourtant, s’accumulent et se précisent. « Certains sponsors sont déjà venus assister à nos matchs », glisse-t-elle. C’est encore ponctuel, encore exploratoire… mais la présence physique de partenaires potentiels dans les tribunes dit quelque chose d’éloquent : le produit intéresse. Et dans l’économie du sponsoring sportif, l’intérêt précède toujours l’engagement. EV Zug, champion de PostFinance Women’s League en 2026, a investi dès les prémices dans des infrastructures et une organisation dont la rigueur se rapproche de celle du secteur masculin. Les ZSC Lions bénéficient d’un ancrage structurel forgé au fil de nombreux titres. Le LHC Féminin, fraîchement promu, est encore au commencement de ce chemin. Mais la trajectoire lausannoise (visibilité accrue, affluences en hausse, intérêt naissant des sponsors) correspond précisément aux premières étapes d’un processus que d’autres ont déjà emprunté.
Une famille, quasiment imbattable
Il serait tentant de réduire cette histoire à des chiffres : les 4’997 spectateurs de Zurich, les 4’513 spectateurs du LHC Féminin et les 1’500 de la finale lausannoise, les 21’000 de Montréal comme horizon vertigineux et lointain. Mais ce que Melina Reuteler dit de sa saison 2025-2026 ramène avec douceur à quelque chose de bien plus essentiel que les statistiques.
« Cela a été une saison intense, avec des hauts et des bas, ce qui est tout à fait normal dans le sport. Nous avons énormément progressé en tant qu’équipe et grandi ensemble, et j’en suis fière. La cohésion était exceptionnelle : chaque entraînement, chaque match et chaque moment partagé avec cette équipe était un plaisir, car nous formions une véritable famille ». Et puis cette phrase, lâchée presque en passant, qui dit mieux que toutes les analyses ce qui a rendu cette saison véritablement singulière : « Cet esprit d’équipe nous a rendues quasiment imbattables sur la fin ».
Ce n’est pas un hasard si c’est précisément ce moment : cette équipe soudée dans l’adversité, cette fin de saison en apothéose, ce titre arraché dans l’élan collectif, qui coïncide avec la montée en puissance de la visibilité, des affluences et de l’intérêt médiatique. Les deux phénomènes se nourrissent l’un l’autre : une équipe qui joue avec générosité, qui forme une famille sur la glace et en dehors, c’est cela qui remplit les patinoires et fait revenir le public, semaine après semaine.
L’entre-deux
Le hockey féminin suisse traverse en ce moment ce que l’on pourrait nommer un entre-deux : il n’est plus dans l’ombre, pas encore sous les projecteurs. Quelque chose s’est mis en mouvement, suffisamment pour être perceptible et mesurable, mais pas encore assez pour être considéré comme irréversible. C’est précisément ce moment-là qui est le plus fragile… et, paradoxalement, le plus décisif. Celui où tout peut encore basculer dans un sens ou dans l’autre, où chaque match, chaque décision de club, chaque retransmission compte davantage qu’il n’y paraît.
Le LHC Féminin arrive en PostFinance Women’s League dans ce contexte particulier, portant avec lui l’élan d’une saison exceptionnelle, la dynamique d’une campagne de visibilité réussie, et l’appétit grandissant d’un public qui a découvert qu’il aimait profondément ce qu’il voyait. C’est exactement ce dont un sport en devenir a besoin pour franchir le cap suivant : non pas un grand soir fondateur, mais l’accumulation patiente et obstinée de petites victoires qui finissent, un jour, par tout changer.
Remerciements à Melina Reuteler et Thierry Favreau pour leur disponibilité et la qualité de la justesse de leurs réponses.
Candelaria Marmora
Sources images:
- Photo de couverture : LHC Féminin
- Photo du 15.02.26 : Prise par l’autrice
- Photo Centre Bell : La Presse Canadienne/Graham Hughes
- Photo « Plus Jamais Seules » : LHC
Sources :
- Affluence en Euro féminin 2026 :
- Record d’affluence Euro féminin 2026 :
- Record d’affluence Montréal PWHL :
- Record d’affluence Suisse en hockey féminin :
- Entretiens :
- Melina Reuteler, capitaine du LHC Féminin
- Thierry Favreau, Senior Rights & Sublicensing Manager at Sunrise




