Le Vieux Continent face aux nouvelles puissances : un modèle en crise ?

L’organisation politique unique de l’Union européenne a souvent été présentée comme un modèle pionnier de gouvernance. Basé sur la coopération, le multilatéralisme et le libre-échange, il a contribué à faire renaître le continent de ces cendres après les ravages des deux guerres mondiales. S’il a longtemps fait la force de l’UE, ses failles apparaissent plus que jamais : la pandémie et l’invasion de l’Ukraine ont mis en lumière l’ampleur de la dépendance énergétique, industrielle et sécuritaire du Vieux Continent.

Dépendance énergétique

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a été un choc pour l’Europe. Les prix de l’énergie ont fortement augmenté à la suite de l’arrêt des importations de gaz russes. Le continent est très dépendant des importations pour sa couverture énergétique, avec seulement 45% de sa production sur le sol européen. Les gouvernements ont cherché de nouveaux partenaires comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite pour remplacer la Russie, mais cela n’a fait que déplacer le problème sans le résoudre véritablement.

L'Algérie prête à doubler ses exportations de gaz jusqu'en 2027

Pour assurer un avenir énergétique serein, certains acteurs appellent à accélérer la transition vers les énergies renouvelables, ce qui réduirait la dépendance européenne aux hydrocarbures.

« Réduire le rythme de la décarbonation revient à se condamner à rester sous la menace de chocs de prix, combinée à des risques de pénurie. La transition vers un modèle décarboné est de toute façon un impératif géopolitique absolu, pour s’éloigner d’un monde fossile sur lequel les Européens n’ont pas de prise. »

Dépendance industrielle et technologique

Cette transition énergétique met en lumière une autre dépendance européenne : celle aux technologies et aux industries manufacturières chinoises.

La mondialisation a poussé les entreprises européennes à délocaliser afin d’économiser sur les coûts de production, faisant de la Chine la première source des importations européennes. Résultat : « la concentration des importations de produits dépendants sur quasiment une seule source principale, la Chine ». Ordinateurs, semi-conducteurs, produits pharmaceutiques, minerais essentiels, et les technologies vertes en sont des exemples

Eu China Strategy 2024 - Halli Kerstin

Pour contrer cela, l’UE a adopté le « European Chips Act » visant à « renforcer la compétitivité et la résilience de l’Europe dans les applications et les technologies des semi-conducteurs ». L’Europe doit aussi diversifier ses partenariats et investir dans la production locale d’équipements technologiques pour réduire le coût d’un désengagement des fournisseurs chinois.

Dépendance sécuritaire

La guerre en Ukraine a ravivé les préoccupations sécuritaires de l’Europe. Longtemps assurée par l’OTAN, la défense européenne est fragilisée par la divergence croissante des intérêts entre Washington et ses alliés. Cette dynamique souligne une réalité inconfortable : l’Europe incapable d’assurer seule sa propre défense, demeure soumise à la bonne volonté américaine.

Face à cette situation, les États membres ont massivement augmenté leurs budgets militaires, amorçant une remilitarisation sans précédent. Une évolution que certains observateurs, comme le général Vincent Desportes, déplorent : « Nous étions parvenus à un abaissement des tensions et à une diminution des arsenaux ; nous faisons un bond en arrière. Ce n’est jamais très bon pour la paix. »

La question qui se pose désormais est celle d’une stratégie de sécurité européenne autonome, conçue et menée par les Européens eux-mêmes. Mais cette ambition implique de repenser le rôle de l’UE vis-à-vis des États-Unis et la relation future avec la Russie. L’enjeu est de trouver un équilibre entre la nécessité d’assurer une défense efficace et le risque d’une escalade militaire incontrôlée. Or, une vision commune peine à émerger en raison des différences stratégiques entre les États et d’un manque de leadership clair au sein de l’Union.

Bandiera della NATO, UE e usa, dipinta sul muro di mattoni — Foto Stock ...

Parmi les solutions envisagées, la création d’une armée européenne revient régulièrement dans les débats. Cela permettrait de renforcer la souveraineté militaire et coordonnerait les efforts de défense des différents pays. Toutefois, cette perspective se heurte à des obstacles politiques et structurels majeurs : quelle gouvernance ?, Quels objectifs communs ?,…

Dépasser la dépendance sécuritaire vis-à-vis des USA reste l’un des défis les plus complexes pour l’Europe. Si la nécessité d’une autonomie stratégique fait consensus, sa mise en œuvre concrète demeure encore largement incertaine.

Pressions géopolitiques

Ainsi, les pays de l’UE sont régulièrement soumis à des pressions et à des ingérences extérieures. Conscientes de la fragilité politique actuelle du continent, certaines puissances y voient une opportunité d’influencer l’agenda européen à leur avantage.

Les Etats-Unis remettent en question les fondements européens, brandissent la menace d’un retrait de l’OTAN et imposent des barrières commerciales pour contraindre l’UE à s’aligner sur leurs intérêts stratégiques et économiques. Le discours du vice-président américain, J.D. Vance, à Munich illustre bien cette approche : “everything from our Ukraine policy to digital censorship is billed as a defense of democracy, […] we ought to ask whether we’re holding ourselves to an appropriately high standard.”

De son côté, la Chine exerce des pressions inverses, cherchant à dissuader l’UE de suivre le cap tracé par Washington. Pékin veut éviter que l’Europe ne prenne part à la guerre commerciale initiée par les USA et pousse en faveur de politiques favorisant ses exportations sur le marché européen.

Mais au-delà de ces pressions directes, les puissances cherchent aussi à influencer l’UE de l’intérieur, en faisant pression sur les États membres pour entraver le fonctionnement des institutions européennes. La Hongrie de Viktor Orban en est un exemple frappant : son rapprochement avec la Russie et sa politique de blocage de certaines décisions illustrent comment certains États peuvent être utilisés comme des leviers d’influence. L’implication d’Elon Musk dans les élections allemandes constitue un autre excellent exemple. Ces actions ont pour but d’affaiblir la cohésion de l’UE, et donc sa force sur la scène internationale.

Un modèle dépassé ?

Le modèle politique européen, couplé à l’internationalisation croissante de l’économie, a conduit à une perte de maîtrise sur des dépendances stratégiques vis-à-vis de l’étranger. Faut-il en conclure que ce modèle est dépassé et qu’il doit être abandonné ?

Ce cadre institutionnel, malgré ses limites, permet aux pays européens de préserver une autonomie stratégique face aux dynamiques imposées par les Etats-Unis et la Chine. Si Donald Trump critique si ouvertement l’Union européenne, ce n’est pas seulement par posture idéologique, mais bien parce que l’Europe constitue un frein à son projet de dérégulation et d’ultra-libéralisation. Face aux pressions américaines et à l’offensive économique et technologique chinoise, c’est l’unité européenne qui permet aux États du continent d’exister en tant qu’acteurs politiques et économiques crédibles.

Dans un monde où les relations internationales sont à nouveau perçues comme un jeu à somme nulle, où la compétition l’emporte sur la coopération, l’Europe incarne un modèle alternatif fondé sur la négociation et l’interdépendance, qui pourrait bien être la seule option viable pour ses membres s’ils veulent préserver leurs intérêts. De plus, « la mondialisation rend plus que jamais nécessaire le besoin de règles communes, dont la définition ne peut être laissée aux seules multinationales et investisseurs financiers. »

Loin d’être un vestige du passé, ce modèle a le potentiel non seulement de renforcer (ou au minimum de préserver) la souveraineté européenne, mais aussi d’empêcher un retour à un monde structuré par une confrontation sino-américaine. En d’autres termes, plutôt que de s’effacer face à cette nouvelle dynamique mondiale, l’Europe a tout intérêt à assumer son rôle nécessaire de troisième voie.

The Future of Europe: join the debate! – Future of Europe – Medium

 

Clara Chassot

Sources :

Dépendances économiques :

Sur la dépendance économique vis-à-vis de la Chine 

Les industries stratégiques 

Dépendances énergétiques :

Le besoin d’une d’accélerer la transition énergétique 

European Chips Act 

Statistiques sur les importations d’énergie 

Dépendance sécuritaire :

Entretien avec le Général Vincent Desportes 

Perspectives de défense de l’Europe par les Européens 

Sur les conséquences de la guerre en Ukraine pour la sécurité européenne 

Pressions géopolitiques :

Discours complet de J.D. Vance 

Sur Elon Musk et sa déstabilisation en Europ

Sur les pressions chinoises

Influence Russe en Europe 

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