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Retour sur la conférence « Reparlons Europe »

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La Fédération des Associations d’Étudiant.e.s (FAE) a organisé en collaboration avec l’UNIL ce mardi 14 mai 2024 un événement ayant pour sujet une réflexion sur les propos tenus par le président français Emmanuel Macron concernant l’avenir de l’Europe lors de son discours tenu à l’UNIL le 16 novembre 2023.

Les invités conviés à ce débat étaient Christian Arnsperger, professeur ordinaire en durabilité et anthropologie économique à l’Institut de géographie et durabilité de la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’UNIL, Brice Didier, chercheur doctorant en science politique, collaborateur d’enseignement et de recherche au Global Studies Institute de l’UNIGE, Laurence Kaufmann, professeure ordinaire de sociologie de la communication et de la culture à l’Institut des sciences sociales de l’UNIL et finalement Ioannis Papadopoulos, professeur ordinaire à l’Institut d’études politiques et chercheur au Laboratoire d’analyse de la gouvernance et de l’action publique en Europe à l’UNIL également.

Chacun de ces intervenants exposa une analyse personnelle de 15 minutes sur les propos du président Macron, suivi par une séance de questions-réponses avec le public, le tout étant animé par Richard Werly, journaliste et correspondant France-Europe pour le quotidien suisse Blick et membre du Conseil de la Fondation Jean Monnet pour l’Europe.

Christian Arnsperger

Le premier intervenant met en avant le « modèle actuel de croissance économique fondé sur la technologie » ainsi que « l’idée naïve de découplage entre la croissance et l’environnement ». Le prof. Arnsperger évoque également le « rapport instrumental et à la biosphère imposé par l’Europe au reste du monde depuis le XVe et XVIe siècles » ayant abouti à la restriction des ressources humaines désormais sous contraintes.

European Green Deal

Il aborda ensuite le European Green Deal mentionné par Emmanuel Macron, lequel consiste en un accord ambitieux portant entre autres sur l’augmentation du taux de renouvelable, une amélioration de l’économie circulaire ainsi que sur des mécanismes d’ajustement carbone aux frontières de l’union. Le professeur a indiqué que ces aspects étaient importants pour la transition énergétique européenne mais que M. Macron n’a cependant pas mis l’accent sur les aspects financiers et budgétaires de ce deal ainsi que sur des problèmes structurels majeurs de ce plan consistant en une « empilation des sources d’énergie plutôt que le remplacement des énergies fossiles », « la compétition avec les puissances étrangères dans la clean tech » ou encore « modèle d’intégration européen promu par le président français visant à promouvoir les détenteurs d’actifs financiers au service du capitalisme européen ».

Christian Arnsperger souligna également l’impact du Green Deal sur l’autonomie budgétaire des pays européens. En effet, le professeur se questionne si ce plan est soutenable au vu des réglementations et des structures européennes actuellement en vigueur. De plus, lorsque des présidents tels que Macron prônent un développement de l’investissement privé en tentant de dissimuler des dépenses publiques afin de ne pas effrayer les investisseurs privés.

Pour résumer, le Green Deal serait une version néolibérale du capitalisme selon le professeur Arnsperger.

Brice Didier

Brice Didier a commencé par rappeler le discours pragmatique de Macron concernant l’Europe de la défense. Il a souligné que la France se positionne comme le leader européen dans ce domaine. Ce leadership a été réaffirmé lors du discours de la Sorbonne en 2017, où Macron avait déjà mis l’accent sur la nécessité d’une politique commune de défense.

Autonomie Stratégique

M. Didier a expliqué que la définition de l’autonomie stratégique est sujette à débat entre les différents pays européens. Toutefois, il a insisté sur le fait que l’acquis unanime du projet communautaire en tant que projet de paix est un point commun aux pays européens. Cet acquis permet de progresser vers une union de défense. L’Union Européenne, en tant que puissance civile, doit renforcer ses capacités d’action autonomes, comme voulu par Macron, pour devenir un pilier européen de l’OTAN.

Propositions de 2017 à la Sorbonne

Brice Didier a rappelé les propositions majeures de Macron en 2017 pour renforcer la défense européenne :

  1. Mise en œuvre d’une structure de collaboration entre les pays européens : Cela inclut des initiatives telles que la Coopération Structurée Permanente (PECS) et l’Initiative Européenne d’Intervention pour développer une doctrine commune.
  2. Task Force Takuba : Cette force opérationnelle, en lien avec l’opération Barkhane, illustre l’engagement de la France dans des missions conjointes en Afrique.

Facilité Européenne pour la Paix

M. Didier a souligné le nouveau rôle de la communauté européenne dans le financement d’armements pour l’Ukraine via la Facilité Européenne pour la Paix. Il a également abordé les enjeux industriels soulevés par Macron lors de son discours à l’Université de Lausanne (UNIL), face à la menace russe et à la potentielle réélection de Donald Trump. Macron propose un financement commun des armements en Europe par emprunt et une préférence européenne dans le choix des armements.

Nouvelles Propositions et Défis

Dans son discours à Lausanne, Macron a également évoqué l’élargissement des institutions européennes et de nouvelles coopérations européennes, telles que la Communauté Politique Européenne (CPE). M. Didier a discuté des défis d’intégrer une politique de défense européenne au sein de la CPE, soulignant la difficulté d’une telle intégration même au sein de l’UE.

Enfin, l’intervenant a mis en avant la nécessité pour l’Europe de se positionner en tant qu’entité distincte des États-Unis et de la Chine, en proposant un multilatéralisme efficace et équilibré. Cependant, il a reconnu que ces nouvelles propositions de Macron ne font pas l’unanimité parmi les pays européens.

Laurence Kaufmann

Laurence Kaufmann a abordé l’analyse du discours politique avec une approche sociologique, se concentrant sur le rapport de la représentation et l’importance de la souveraineté populaire européenne. Elle a souligné l’ironie de la proposition de Macron pour une souveraineté populaire européenne, alors que celle-ci n’est pas toujours respectée en France, comme en témoigne l’utilisation de l’article 49.3 sur le projet de réforme des retraites.

Société et État

Kaufmann a évoqué la dynamique de confrontation entre les sociétés civiles et les États, en prenant l’exemple de l’opposition à l’invasion de l’Irak en 2003. Elle a mis en avant la désinformation dans la jungle informationnelle actuelle, où il est difficile d’identifier les véritables producteurs d’information.

Défis Démocratiques

Un des grands soucis démocratiques actuels selon Laurence Kaufmann est la monopolisation des structures médiatiques, ce qui réduit l’indépendance de la presse et des médias. Elle a noté des similarités entre le programme des Insoumis et les politiques socialistes des années 1980.

Capitalisme et Enrichissement

En se référant à Hirschmann, la Prof. Kaufmann a posé la question de savoir si la caste d’enrichissement des plus grosses fortunes mondiales représente un danger plus grand que les réseaux sociaux. Elle a également discuté de l’appel à l’autorité des savoirs par Macron, dans des domaines tels que l’école et l’économie, et a questionné la neutralité de ces savoirs produits par l’économie actuelle.

Pouvoir et Climat

Enfin, la Prof. Kaufmann a critiqué le pouvoir actuel pour son manque d’autorité face aux dangers climatiques. Elle a soulevé des questions essentielles sur la capacité des gouvernements à agir efficacement contre le changement climatique, compte tenu des dynamiques économiques et politiques en place.

Finalement, l’intervention de la Prof. Kaufmann a mis en lumière les défis sociologiques et démocratiques auxquels l’Europe est confrontée. En soulignant les contradictions entre les discours politiques et la réalité des pratiques de gouvernance, celle-ci a appelé à une réflexion plus profonde sur la représentation, l’information et l’autorité dans le contexte européen actuel.

Yannis Papadopoulos

Vient finalement le tour du dernier intervenant, le Prof. Yannis Papadopoulos qui a offert une analyse des structures et des processus décisionnels de l’Union Européenne (UE).

Gouvernance de l’Union Européenne

Papadopoulos a décrit l’UE comme la construction supranationale la plus sophistiquée et la plus démocratique au monde, tout en soulignant la complexité de son triangle institutionnel. Il a rappelé l’existence d’autres structures internationales en dehors de l’UE étant cependant moins étandues et importantes que celle-ci. Papadopoulos a insisté sur le fait que de nombreuses décisions sont préparées par des hauts cadres administratifs au sein de l’UE, ce qui étend de facto la chaîne de délégation.

Problèmes de Transparence et de Responsabilité

Le Prof. Papadopoulos a mis en lumière les problèmes de visibilité et de responsabilité dans les décisions conjointes de l’UE. Il a souligné que les décisions du Conseil Européen ne sont pas directement contrôlées par les citoyens européens, ce qui pose des défis en termes de transparence démocratique.

Eurogroup

Le Prof. Papadopoulos a examiné le système de transparence de l’Eurogroup, souvent mis en avant par Macron. Il a noté que, bien que les débats des conseils des ministres soient transparents, d’autres aspects ne le sont pas. L’Eurogroup, qui réunit les ministres des Finances de la zone Euro, fonctionne sur une base légale minimale en tant qu’organe informel, ce qui pose des problèmes de transparence. Il ne rend compte qu’au Parlement, mais de manière limitée, sans réel pouvoir de sanctions. Papadopoulos a critiqué le vote pondéré selon la force financière des États membres, ce qui crée une asymétrie dans les prises de décision, résumée par « qui paie décide ».

Banque Centrale Européenne (BCE)

La BCE, calquée sur la Banque nationale allemande, jouit d’un haut niveau d’indépendance garanti par les traités. Papadopoulos a soulevé la question de la conciliation de cette indépendance avec le contrôle démocratique. En théorie, la BCE est contrôlée, mais dans la pratique, l’évaluation de ses actes reste difficile. Cette situation complique la mise en place de mécanismes de responsabilisation efficaces.

Conclusion de la discussion

Pour conclure cet article, nous pouvons affirmer que les différents intervenants ont un avis critique sur les propos tenus par M. Macron durant sa conférence à l’UNIL en novrembre 2023. Que ce soit au sujet du Green Deal ou de la politique sécuritaire commune, de nombreuses divergences entre pays membres de l’UE ainsi que des obstacles structurels liés au fonctionnement des différentes communautés européennes et institutions financières mettent à mal les projets portés par le président de la République française. La désinformation de masse combinée avec la confrontation récurrente entre les sociétés civiles et les Etats contribuent également à une complexification des enjeux européens évoqués. Malgré ces défis importants pour l’Europe, il est important que le continent reste soudé afin de faire front commun dans un monde toujours plus polarisé.

Elias Kerbage
Elias Kerbage
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