La série Adolescence sortie en mars 2025 sur Netflix a marqué les esprits et est déjà considérée comme l’une des meilleures séries dramatiques de l’année. Les gens se sont passionnés pour l’histoire de Jamie Miller, 13 ans, arrêté pour le meurtre d’une de ses camarades de classe et qui entraîne sa famille dans une quête de vérité sur quatre épisodes. Mais au-delà de ce scénario bouleversant, ce sont les éléments tournant autour du meurtre qui interpellent. En effet, les enquêteurs, consternés par le fait qu’un acte aussi violent puisse avoir été commis par cet adolescent sans histoire et enfant d’une famille aimante, découvrent progressivement l’univers masculiniste dans lequel le jeune et ses amis sont plongés. Incels*, red pill**, 80/20%***, tous ces concepts inconnus jusqu’alors se révèlent à eux, et ces derniers se sentent dépassés par un milieu qu’ils ne comprennent pas, mais assez puissant pour mener un jeune à commettre l’irréparable. Cette série a mis en lumière ce qui a été longtemps ignoré : l’impact des sphères masculinistes sur les adolescents.
Cette série à succès est désormais montrée dans plusieurs écoles au Royaume-Uni, ce qui démontre une réelle prise de conscience des dynamiques que ces sphères peuvent créer au sein de groupes de jeunes en plein développement. Andrew Tate, Alex Hitchens, ou encore Nick Fuentes, ces comptes qui font l’apologie du mâle alpha et d’une crise de la masculinité sur les réseaux sociaux se sont démultipliés ces cinq dernières années, et ces nouveaux modèles ont déjà un impact visible sur ces jeunes adolescents qui ont grandi avec Instagram et TikTok.
Mais qui sont ces nouveaux modèles, que revendiquent-ils et surtout, quelles sont les conséquences de cette manosphère pour des jeunes qui y sont constamment confrontés ?
La première chose à prendre en compte lorsque l’on parle de masculinisme, c’est que ce n’est pas un nouveau mouvement qui serait apparu avec l’avènement des réseaux sociaux. Le masculinisme de manière globale désigne un ensemble de mouvements sociaux, qui affirment que les hommes seraient victimes d’injustices dans les sociétés contemporaines, principalement à cause des femmes et de leur prétendue volonté de détruire le sexe masculin. Ce mouvement se décline en plusieurs degrés, allant de la simple revendication des droits des hommes, à des formes beaucoup plus radicales, comme des incitations à des tueries de masses, mais toujours avec cette idée centrale que les rapports entre les sexes sont devenus profondément défavorables aux hommes et que les différents changements sociaux, du droit de vote des femmes, au divorce, en passant par des lois sur l’égalité salariale, font d’eux des victimes de la société en quête de revanche. Une idéologie qui ne date pas d’hier, donc.
Et cette volonté de vengeance se voit également fréquemment à un niveau relationnel. La communauté de ce mouvement exprime la forte sensation d’être manipulée par les femmes dans leurs relations interpersonnelles. Tromperies, abus de confiance, les femmes sont souvent traitées de « sorcières » qui ne cherchent qu’à anéantir les hommes. De cette réflexion apparaissent par exemple sur la manosphère des « coachs en séduction », qui vous apprennent tous les maniements, souvent à travers des « pack » payants, pour faire en sorte qu’une femme devienne addict à votre charisme, qu’elle tombe à vos pieds, en bref, qu’une relation de soumission s’installe afin que l’homme puisse regagner sa place de « mâle alpha ».

Mais qu’est-ce que cette idée de mâle alpha ? Cet archétype de l’idéal masculin se base sur la domination, la force physique ainsi que le contrôle émotionnel et sexuel. Cet homme doit être froid, autoritaire, méprisant envers les femmes. Il n’a d’ailleurs pas besoin d’elles et ce sont ces dernières qui cherchent à l’attirer, et à avoir des rapports. Des conquêtes qu’il multiplie sans jamais s’attacher, afin de rester en position de supériorité par rapport à un sexe féminin, qu’il considère comme étant ontologiquement faible et voué à la subordination.
Ces éléments nous permettent d’observer, que les masculinistes qui prônent un « nouveau modèle pour faire face à une crise de la masculinité sans précédent », répètent en réalité un cycle et se basent sur un modèle que l’on voit depuis près d’un siècle. De John Wayne à Schwarzenegger, en passant par Rambo ou James Bond, tous ces idéaux ont été imaginés pour répondre, à leur époque, à une crise de la masculinité différente.
En effet, ce concept de crise du sexe masculin est apparu quasiment à la même période que le concept de virilité lui-même. Au début du XIXe siècle par exemple, le mâle alpha est celui qui meurt au combat, le soldat napoléonien qui meurt en héros après un corps-à-corps avec l’ennemi. Mais dès la Première Guerre mondiale déjà, cet idéal s’effondre avec des soldats traumatisés, couverts de boue, rongés par les poux dans les tranchées, en pleurs. Des soldats qui ne font plus tant de corps-à-corps avec l’ennemi, mais qui attendent, tétanisés, le prochain obus qui viendra peut-être achever leur calvaire.
La Deuxième Guerre mondiale, elle, vient redorer cette idée du soldat vainqueur, mais quelques décennies plus tard, ce concept est à nouveau mis à mal avec la guerre du Vietnam. Les soldats américains ne sont à nouveau plus considérés comme des héros, mais comme des monstres vaincus par les Soviétiques, des « baby killers », qui ne représentent désormais en rien ce qui est désirable chez un homme. Une image qui consterne les conservateurs, sans parler de l’ampleur du mouvement hippie dans lequel les hommes se laissent pousser les cheveux, portent des habits de femmes et, summum de l’aberration, préfèrent faire l’amour plutôt que la guerre.
À cette époque apparaissent également les premiers mouvements féministes en recherche d’égalité, de parité et de droits. Cet avènement marque pour les traditionalistes le point culminant d’une mise à mort de la masculinité.
Viennent alors les années 80, l’ère Reaganienne de Rambo et de Rocky qui tentent de sauver cette image de l’homme invincible. Cette glorification peut donc être lue comme une réponse directe au modèle des années précédentes, mais aussi à l’entrée massive des femmes dans le monde du travail, ou encore l’émergence du discours sur l’égalité des sexes.

En bref, ces paniques identitaires ne sont pas nouvelles, et il y a toujours eu des mouvements critiques par rapport à ces différents changements sociaux. Cependant, il est évident que la portée de ces dernières s’est décuplée avec l’arrivée des réseaux sociaux.
C’est tout d’abord une sensation de communauté qui a attiré. Le fait de ne plus se sentir seul, de trouver des personnes qui ressentaient ce même sens d’injustice. Les algorithmes ont ensuite fait leur apparition, avec des médias comme TikTok, puis Instagram, ou encore YouTube, et là, l’explosion de popularité de ces contenus s’est vue sous deux aspects. Tout d’abord, les algorithmes ont réussi à créer des bulles dans lesquelles ces personnes pouvaient se sentir exister et renforcer leur sentiment d’appartenance, ce qui a motivé à agrandir les groupes à travers des vidéos et des podcasts pour tenter de partager ces idées au plus grand nombre. Si certaines entreprises ont d’abord pensé à bannir ces contenus, elles ont rapidement remarqué qu’elles faisaient un nombre de vues ahurissant grâce à eux. Ces contenus choquent, et sont donc repostés, commentés. Qu’ils soient adorés ou détestés, il devenait évident que plus le contenu était polarisant, plus il faisait réagir, et donc plus il pouvait rapporter.
Et enfin, cette influence n’a fait qu’augmenter avec la croissance des mouvements conservateurs, qui constituent le schéma politique actuel. Si certains hommes partageaient déjà des idées misogynes sans oser réellement les exprimer, l’influence d’hommes politiques comme Trump ou Elon Musk ont créé un phénomène de décomplexion totale du sexisme.

Aujourd’hui, le public cible constitue la jeune génération. Des adolescents, peu sûrs d’eux et vivant une période émotionnellement compliquée (premiers rejets amoureux, solitude sociale) sont en quête de modèles. Lors de premières ruptures par exemple, le fait de tomber sur des propos qui blâment les femmes, considérant qu’elles sont responsables des échecs des hommes peut constituer un discours validant, des idées qui sont nourries par une colère bien caractéristique de cette période. Sauf que ces communautés offrent des solutions faciles à des problèmes complexes, et cela devient alors rassurant de rester dans cette bulle de haine.
Désormais, des termes comme « incel » sont ancrés dans le vocabulaire des plus jeunes et retentissent comme des insultes d’une violence inouïe, capable de toucher un égo fragile car en construction, et d’appuyer sur des questions souvent douloureuses à cet âge. Le harcèlement en ligne et les discours haineux se multiplient sans que les parents, ignorant ce que ces termes peuvent signifier, ne s’aperçoivent de quoi que ce soit.
Aujourd’hui cependant des initiatives sont prises par certains États. Campagnes de responsabilisation, éducation aux médias, sensibilisation dans les classes, le problème est désormais identifié. Mais face à des réseaux sociaux toujours plus efficaces, et des discours de haine qui se renouvellent sans cesse, il sera essentiel de renforcer ces actions afin de protéger les générations futures.
Andréa Feal
*Incel : Involuntary celibate – Il désigne un homme qui est incapable d’avoir des relations sexuelles malgré ses désirs.
**Red pill : référence au Film Matrix, croyance qu’en « ouvrant les yeux » sur la soi-disant vraie nature des femmes, un homme peut regagner sa puissance perdue.
***80/20 ou « Règle de Pareto » : Prétend que 80% des femmes cherchent seulement le 20% des hommes les plus attractifs.
Sources :
Viril: La masculinité mise à mâle – Arte
Le masculinisme qui « passe inaperçu » – La Presse
Quand les masculinistes envahissent les réseaux sociaux – Le dessous des images – Arte
Sources images :
4) Nick Fuentes: Your body, my choice




