Il fut un temps, pas si lointain, où l’on croyait encore à la possibilité d’un pont. Un pont fragile, tendu entre deux mondes : celui de Mars et celui de Vénus.
John Gray, en 1992, écrivait Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus. Un livre simple, presque naïf, mais traversé par une forme de lucidité douce. Il ne cherchait ni l’uniformité, ni la domination. Il posait une vérité que nous avons, depuis, désapprise :
« Lorsqu’un homme et une femme apprennent à se respecter mutuellement et à accepter leurs différences, alors leur amour peut atteindre sa plénitude. »
Les deux pôles n’étaient pas ennemis. Ils étaient appelés à se comprendre, à s’accueillir, à se polir l’un l’autre. Le conflit n’était pas nécessaire, au contraire la tension, elle, était féconde.
Mais ce pont, ce rêve de complémentarité, s’est effondré. Non dans le fracas d’une révolution brutale, mais plutôt dans le silence d’un oubli collectif.
Aujourd’hui, chacun parle plus fort, mais plus personne n’écoute. Les sexes ne dansent plus, ils s’affrontent. Et si la guerre ne s’est pas déclarée, elle a pourtant infiltré le quotidien, les réseaux, les corps, les discours, les silences.
Si on se fie sur cette phrase de Gray, aujourd’hui, on pourrait dire qu’elle sonne comme une relique. Comme un vestige d’un âge où l’altérité n’était pas un danger, mais une promesse. Un temps où l’on ne cherchait pas à s’annuler pour s’aimer, mais à se rejoindre par et à travers nos différences.
Mais ce temps semble révolu. Derrière le calme apparent, une guerre froide s’installe. Elle ne porte pas d’uniforme, mais elle opère. Ce n’est pas une guerre de fusils. C’est une guerre de théories, de soupçons, de replis. Il n’y a pas de ligne de front, il n’y a que des lignes de fuite.

L’érosion silencieuse — Quand l’homme et la femme ne se suffisent plus
Avant les slogans, les hashtags, les radicalismes de part et d’autre, il y eut un phénomène plus discret, plus souterrain : l’érosion du lien.
Un effritement progressif de la confiance mutuelle, un doute lentement distillé dans le tissu relationnel. Les relations entre hommes et femmes, dans les sociétés occidentales, ne se sont pas d’abord effondrées sous la pression idéologique, elles ont commencé à se défaire de l’intérieur, dans l’intime, dans le quotidien. Dans un monde saturé d’individualisme, d’hyperchoix, d’angoisse sociale, le couple n’est plus un espace de croissance réciproque, il devient une négociation permanente. L’autre n’est plus un mystère à découvrir, mais un potentiel risque à évaluer. Vais-je être trahi, manipulé, contrôlé, effacé ? Dois-je me livrer ou me protéger ? Me relier ou me préserver ?
La rencontre est minée. Le lien devient conditionnel, encadré, presque contractuel. On veut l’amour, mais sans la dépendance. Le corps, mais sans l’engagement. L’émotion, mais sans la vulnérabilité. Et ainsi, plus personne ne suffit à personne. L’homme ne sait plus ce qu’il doit offrir. La femme ne sait plus ce qu’elle peut attendre. Chacun devient à la fois trop et pas assez. Trop exigeant, pas assez ancré. Trop libre, pas assez solide. Trop lucide, pas assez confiant. Et dans cette zone grise, le couple s’use avant même de naître. Mais alors, d’où doit-on partir pour expliquer aujourd’hui ce lien qui se rompt insidieusement
Les nouvelles guerres des Sexes— De Millénium aux cendres du lien

Ma réflexion commence par une fiction : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Dans Millénium de Stieg Larsson, la masculinité n’est pas une variation neutre de l’humain, elle est structurellement prédatrice. Le titre même, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, ne laisse place à aucune ambiguïté : l’homme n’aime pas, il détruit. Il ne protège pas, il viole. Il ne dialogue pas, il domine. Loin d’être un polar parmi d’autres, ce roman a formulé et cristallisé une intuition diffuse, devenue sentiment collectif : la masculinité serait une menace structurelle.
« Je crois que tu te trompes. Ce n’est pas un tueur en série malade qui a trop lu la bible. C’est simplement un fumier ordinaire qui déteste les femmes. »
Ce glissement symbolique, d’abord littéraire, s’est infiltré lentement dans les représentations, les discours, les politiques. Aujourd’hui encore, il continue de tracer une ligne de fracture dans la manière dont les sexes se perçoivent, ou cessent de se percevoir.
C’est dans ce contexte qu’émerge un nouveau courant : le néo-féminisme.
Par ce terme, j’entends personnellement une évolution récente et bruyante du féminisme, d’abord marginale, militante, souvent universitaire, qui s’est progressivement imposée comme dominante dans l’espace médiatique et culturel.

Ce néo-féminisme ne se concentre plus uniquement sur la condition féminine : il s’est élargi à des combats multiples, parfois sans lien direct avec la réalité des femmes, et s’est chargé de revendications plus symboliques qu’émancipatrices.
Il ne parle plus nécessairement pour les femmes, ni seulement aux femmes. Il s’est transformé en projet politique global, souvent antagoniste, qui à force de tout vouloir déconstruire a fini par déconstruire jusqu’à lui-même.
Ainsi, lorsque le mot « féminisme » est prononcé aujourd’hui, ce n’est plus celui des origines qui résonne directement dans l’esprit de la plupart des hommes, ni même, parfois, dans celui de certaines femmes. Ce n’est plus le féminisme des suffragettes, de Simone de Beauvoir ou encore d’Elizabeth Badinter, mais celui d’un militantisme algorithmique, hyperprésent sur les réseaux sociaux, agressif parfois dans ses formes, et bien souvent incapable d’incarner une vision de l’altérité.
À noter que l’intention initiale, libérer les femmes d’un ordre oppressif, est légitime et nécessaire. L’histoire de la domination masculine est documentée, vécue, encore vivace. Cependant, le glissement s’est opéré lorsque la critique est devenue système, et que le masculin a été vidé de toute forme positive. Des penseuses comme Judith Butler (Gender Trouble, 1990) ont théorisé le genre comme pure performance, sans ancrage ontologique ni finalité structurante. Dans ce cadre, la virilité n’a plus de place légitime : elle devient suspecte, résiduelle, archaïque.
Or, dans cette logique de déconstruction issue de ce néo-féminisme-là, et dans ses formes extrêmes, ne propose plus d’alternative au masculin : il le déconstruit sans transmission. La Figure du père est effacée, le protecteur est moqué, et le gentleman ringardisé. Et une fois ces figures tombées et déconstruire, rien n’a été proposer pour les remplacer.
Mais un homme privé de modèle n’est pas un homme neutre, c’est un homme vulnérable à la barbarie et sa propre bestialité. Un homme sans repère est un homme disponible pour tous les récits de puissance. Et aujourd’hui, ces récits ne sont plus incarnés par des figures de sagesse ou d’équilibre, mais par des gourous de la domination, de la revanche, du mépris stratégique.

C’est là que surgit la « manosphère ». Cet ensemble de communautés numériques où se déploient des discours masculins radicaux : virilistes, antiféministes, réactionnaires. Le mouvement Red Pill, inspiré de Matrix, propose une lecture paranoïaque des rapports de genre : les hommes y seraient manipulés, exploités, trahis par une société « gynocentrée » (Fitzgerald, 2020 ; Ging, 2019 ; Sugiura, 2021).
Sur Reddit, TikTok, YouTube, des figures comme Andrew Tate, Rollo Tomassi, Sneako ou même chez nous Alex Hitchens, s’érigent en gourous d’une masculinité de reconquête. Ils prônent la discipline, la domination, l’indépendance affective. Mais ce qu’ils vendent n’est pas la virilité : c’est la revanche. Dans leur bouche, la femme n’est plus une partenaire, mais une variable à contrôler, une faiblesse à éviter, une menace à neutraliser. Et dans cette vision mécanique, le lien est remplacé par le calcul.
À l’autre extrémité, les incels pour « involuntary celibates » forment une constellation de jeunes hommes convaincus qu’ils sont irrémédiablement exclus de la sexualité et de l’amour.
Mais leur désespoir se transforme vite en système idéologique. Le think tank britannique HOPE not Hate signalait dans son rapport de 2020 une augmentation de plus de 600 % des discours incels sur les forums entre 2016 et 2019 (Hope Not Hate, 2020 ; Miller-Idriss, 2023 ; Will, 2023). Ces communautés parlent de « femmes comme biens rares », de « systèmes gynocentriques », de « Red Pill rage ». Ce ne sont plus des forums de désespoir, ce sont des laboratoires de radicalisation.

Pourtant, et c’est là tout le tragique de cette séquence idéologique, ces nouvelles générations auraient pu prendre une autre voie. Dans ses fondements, la critique féministe contenait une matière précieuse pour les hommes eux-mêmes : l’absence de tendresse, la rigidité émotionnelle, le silence affectif imposé par les anciens modèles.
Ils auraient pu se servir de cet espace pour interroger leur propre virilité, non pas pour la nier, mais pour la purifier, la réorienter, la réconcilier avec l’écoute, la présence, la verticalité. Mais cet effort aurait demandé du temps, de la profondeur, du doute. Et les algorithmes d’aujourd’hui, eux, récompensent la réaction, pas la réflexion. Les mouvements Red Pill et les communautés Incels en ont fait un carburant de ressentiment. Ils ont répondu à la blessure par l’armure. Et la virilité, au lieu de se régénérer, s’est contractée. Le danger est donc là : ces discours parlent à une génération d’hommes qui ne savent plus comment devenir des hommes. Ils leur offrent une certitude là où la société leur a laissé des excuses. Une direction, là où l’on n’a proposé que la honte. Mais cette direction mène droit à la fermeture du cœur et à la montée de la haine froide. Et si ces hommes se durcissent, ce n’est pas parce qu’ils sont nés barbares, mais parce qu’ils sont souvent jeunes, isolés, sans rites de passage ni transmission, ni modèle et mythe corrects.
Cette tension ne peut pas s’éterniser sans exploser. Lorsque deux extrémismes se regardent, ils finissent toujours par s’imiter. Le néoféminisme, radical dans son obsession à tout déconstruire, que ce soit le langage, la sexualité, le pouvoir ou le récit, risque de produire l’effet inverse de ce qu’il voulait empêcher : un monde où l’homme, nié trop longtemps, reviendra brutalement.
Le danger, ici, n’est pas seulement idéologique. Il est historique. Car les discours de revanche n’en restent jamais là. À force d’être alimentés par la colère, ils finissent par générer des systèmes. Et c’est là que le spectre d’une fiction de Margaret Atwood comme The Handmaid’s Tale prend une teinte nouvelle. Non comme critique du patriarcat religieux traditionnel, mais comme projection plausible d’un futur backslash viriliste. Ce qui menace aujourd’hui n’est pas le retour du passé, c’est l’émergence d’une masculinité froide, post-romantique, post-relationnelle, produite non par la tradition, mais par l’humiliation.
L’homme frustré devient barbare. La femme en surprotection devient esclave de son propre système. Et entre les deux : un vide. Un vide affectif, spirituel, politique. Mais le vrai drame de cette radicalisation réciproque, c’est qu’elle ne touche pas d’abord ceux qui l’alimentent. Les idéologues, les figures militantes, les influenceurs des deux camps, trouvent toujours refuge dans leur camp, leur rhétorique, leur audience. Ce ne sont pas eux qui tombent.
Ce sont les individus ordinaires : les femmes du quotidien qui veulent aimer sans se méfier, les hommes silencieux qui cherchent encore à être justes, les jeunes, surtout, qui entrent dans la relation sans modèle et sans mémoire. Pris entre une virilité caricaturale et un féminisme déconnecté, ils n’apprennent plus à s’aimer, ils apprennent à se redouter. Et cette fracture n’est pas née dans un vide. Elle s’est forgée dans les flux, les formats courts, les boucles virales. Elle s’est cristallisée dans l’arène numérique où l’on ne pense plus en nuance, mais en camp. C’est là que la guerre du lien s’est organisée. Et c’est là que nous allons maintenant poser le regard.
L’arène numérique — L’algorithme contre la nuance
C’est ici que tout se joue désormais. Non dans les lois, les institutions ou les livres, mais dans les timelines. L’arène numérique est devenue le lieu central de la guerre des récits.
Là où autrefois les conflits idéologiques se construisaient sur des textes, des discours, des figures, ils se diffusent aujourd’hui à travers des formats courts, des vidéos choc, des extraits de live sortis de leur contexte, des tendances TikTok recyclées à l’infini. Ce que les extrêmes de chaque bord ont compris, souvent mieux que les modérés, c’est que l’algorithme ne récompense pas la nuance, mais la tension.
Il ne promeut pas la construction, mais la polarisation. Plus tu cries, plus tu montes. Plus tu simplifies, plus tu gagnes en visibilité.
Un discours posé, qui cherche la complexité, n’a aucune chance de rivaliser avec un clip de 30 secondes où un homme hurle que « les femmes d’aujourd’hui ne valent rien », ou une femme proclame que « tous les hommes sont dangereux ».
Ces séquences tournent en boucle, se copient, se remixent.
Et ce n’est pas un échange, c’est un duel permanent d’amplification. Dans cet environnement, les figures modérées disparaissent du champ. Ce ne sont pas elles qu’on partage, qu’on like, qu’on commente.
Elles ne provoquent pas assez. Elles n’offrent pas l’adrénaline du camp. Le débat devient donc un spectacle.
Et dans ce spectacle, chaque sexe performe sa douleur, son droit à l’indignation, son mépris de l’autre.
Les Red Pill coachent des adolescents à « devenir alpha » via des shorts YouTube, tandis que certains comptes féministes dénoncent la « masculinité toxique » dans chaque interaction anodine. Mais personne ne cherche plus à construire un récit commun, chacun bâtit sa tribune et son camp. Et ce ne sont pas seulement les idées qui se radicalisent. Ce sont les sensibilités mêmes qui se formatent. Un jeune de dix-sept ans, qui scrolle, n’est pas en train de réfléchir. Il est en train d’absorber, en continu, des fragments de guerre : reels, commentaires, punchlines, images, slogans.
C’est là, dans la vitesse, que la rupture s’installe. Pas par violence physique, mais par le conditionnement émotionnel. Et ce conditionnement ne crée pas des penseurs. Il fabrique des réflexes.
L’inversion des pôles — Quand les genres se désalignent
Ainsi, de repères verticaux, ce ne sont pas seulement les idées qui s’inversent, ce sont les rôles. L’énergie masculine et l’énergie féminine ne disparaissent pas. Elles échangent leurs territoires.
La femme contemporaine, confrontée à la dureté du réel, se structure. Elle prend en main sa sécurité, sa carrière, ses émotions. Elle se professionnalise, s’endurcit, se perfectionne. Non par plaisir, mais par nécessité.
Parce que le monde est instable, parce que les hommes sont absents ou incertains, parce qu’il faut avancer. L’homme, lui, reste en attente. Non dans une fragilité assumée, mais dans un flou. Il repousse le moment de sa verticalité. Il reporte le devoir de sa structure. Il se réfugie dans le jeu, dans l’ironie, dans le retrait, dans l’hyperconsommation émotionnelle.
La Femme devient bien souvent pilier. Et l’homme au contraire un satellite. Ce n’est pas une libération des sexes. C’est un désalignement. La rencontre devient difficile. L’admiration mutuelle se dissout. La femme ne trouve plus d’axe. L’homme ne trouve plus de mystère. Et dans ce déphasage, l’idée même de couple se dévitalise. Ce n’est plus un espace où deux énergies se rencontrent, c’est un contrat entre deux fatigues. Mais il fut un temps, plus ancien, plus profond, où l’homme et la femme n’étaient symboliquement pas seulement des rôles, mais des principes. Des forces en tension. Des archétypes en dialogue. Ce temps n’était pas réactionnaire. Il était sacré.
Le couple comme unité spirituelle oubliée — Retour au sacré
Avant que le couple ne soit ce qu’il est aujourd’hui, un compromis contractuel entre deux subjectivités autonomes, il fut, dans presque toutes les grandes civilisations, un espace sacré. Non pas seulement une union affective, mais une tension créatrice entre deux forces complémentaires.
Dans la mystique chrétienne, notamment chez Bernard de Clairvaux ou Thérèse d’Avila, l’âme est féminine face à un Dieu masculin, dans une dynamique nuptiale où l’amour devient chemin de sanctification. Dans le taoïsme, la polarité yin-yang structure le vivant. Le yin (féminin) est réceptivité, enracinement, profondeur ; le yang (masculin) est ascension, orientation, clarté. L’équilibre ne vient pas de la ressemblance, mais de la danse dynamique entre opposés.
Mais c’est peut-être dans la pensée indienne que cette vision atteint sa structure la plus complète selon moi, c’est la figure de Shakti (principe féminin, puissance active, énergie primordiale) et Shiva (conscience, immobilité, axe cosmique) qui exprime cette tension énergétique essentielle. Le couple n’y est pas un idéal romantique : il est le moteur même de l’univers.

Dans ces visions, la beauté féminine n’est jamais décorative. Elle est un principe révélateur. Platon, dans Le Banquet, fait dire à Diotime que le véritable amour « éros » commence par la beauté physique, mais doit s’élever jusqu’à « la beauté en soi » (τὸ καλόν), pure, éternelle, incorporelle. Aimer vraiment, dit-il, c’est traverser les apparences pour contempler l’Idée du Beau. Le Beau n’est pas ici dans l’objet, mais dans ce qu’il fait naître chez le sujet : une verticalité. C’est la fonction symbolique de la beauté féminine dans ce lien ancien : élever l’homme, non le flatter. Réveiller l’axe en lui, non le distraire. Mais cela suppose une virilité orientée, une force au service de ce qui la dépasse. Or, cette virilité a failli.
Historiquement, la virilité n’a pas protégé la beauté, au contraire, elle l’a possédée. Elle ne l’a pas contenue, elle l’a dominée et exploitée, sans là reconnaitre comme une puissance révélatrice, mais un objet à contrôler. Ce dévoiement ne condamne pas la virilité en soi : il condamne son usage par des hommes non-alignés, sans intériorité, sans axe. Et ce dévoiement a eu des conséquences. La beauté s’est retirée, méfiante. Elle a été sexualisée, marchandisée, standardisée. Elle a cessé de convoquer une réponse verticale, pour devenir performance ou surface. Et la virilité, confrontée à sa propre caricature, s’est recroquevillée, ou bien radicalisée. Elle a été niée dans les discours progressistes, puis réactivée dans les cercles virilistes, sans jamais être purifiée.
Simone Weil écrivait : « La beauté séduit la chair pour obtenir la permission de passer jusqu’à l’âme » (La Pesanteur et la Grâce, 1947, p.168). Elle désarme parce qu’elle attire sans jamais s’imposer. Mais quand la virilité est incapable de contenir cette puissance dans une tension sacrée, elle la déforme ou la détruit. Le lien s’est brisé là. Jung, dans L’homme à la découverte de son âme, voyait de son côté dans l’Anima et l’Animus, et l’union du masculin et du féminin, un chemin d’individuation : l’anima (principe féminin en l’homme) et l’animus (principe masculin en la femme) devaient se rencontrer pour que l’être accède à sa totalité. Le couple, pour Jung, n’est pas une sécurité : c’est une confrontation lente avec soi-même à travers l’autre. Mais notre époque ne parle plus d’altérité comme chemin, elle parle d’égalité comme droit.
Ce n’est plus une rencontre entre polarités, mais une gestion de pouvoirs. Et pourtant, la vérité reste là, enfouie mais intacte : la femme révèle ce que l’homme pourrait devenir. Et l’homme, s’il est debout, soutient la Femme sans la briser. Dans la pensée de Nietzsche, enfin, le masculin et le féminin peuvent se lire à travers les principes de l’apollinien et du dionysiaque (La Naissance de la Tragédie, 1872). Le premier est forme, lumière, mesure ; le second, puissance, excès, fécondité. La grande œuvre de l’esprit, disait-il, c’est de contenir les deux dans une même structure vivante. Le couple, à l’échelle humaine, devait incarner cette dialectique tragique et sublime.
Le couple n’est pas une institution morte. Il est une architecture symbolique en ruines. Il ne s’agit pas de restaurer un modèle figé, mais de comprendre ce que nous avons perdu : un lieu d’élévation, un espace d’initiation, une voie vers la totalité. L’homme, dans sa virilité restaurée, ne doit pas dominer, mais contenir. La femme, dans sa beauté réveillée, ne doit pas séduire, mais révéler. Et tous deux doivent renoncer à l’illusion de se suffire à eux-mêmes. Car ce n’est pas dans la négociation que le lien se fonde, mais dans le service mutuel à ce qui les dépasse.
La modernité a voulu abolir la tension, elle a aboli la transcendance. Mais le couple, lorsqu’il est vécu dans cette polarité sacrée, n’est pas seulement une intimité : c’est une initiation. Un lieu où l’homme se redresse non par domination, mais par service. Et où la femme se déploie non par séduction, mais par vérité. Ce n’est pas une question de conservatisme. C’est une question d’architecture symbolique. Tant que la beauté sera vue comme un piège, et la virilité comme un poison, nous ne bâtirons rien. Nous ne ferons que gérer des ruines. Mais si la virilité revient à son essence, contenance silencieuse, force orientée, et si la Beauté cesse d’avoir peur d’exister comme force révélatrice, alors peut-être le lien pourra à nouveau s’élever. Le couple n’est pas un accord. Il est un combat sacré. Un lieu où l’on meurt à soi pour renaître ensemble. Un espace où l’homme et la femme, chacun face à sa part d’ombre, apprennent à servir ce qu’ils ne comprennent pas totalement.

Un Lien brisé ou un Dialogue à reconstruire ?
Le lien entre l’homme et la femme n’est pas mort, mais il est abîmé. Ce n’est pas une guerre ouverte, c’est un dialogue interrompu. Trop de malentendus, trop de peurs, trop de postures. Si l’on veut reconstruire quelque chose, il faudra repartir de l’essentiel : écouter sans se défendre, parler sans accuser. Comprendre que la Beauté n’est pas une faiblesse ou une simple posture esthétique, et que la Force n’est pas une menace. Il existe une virilité tenue, contenue, qui rassure. Il existe une beauté calme, exigeante, qui éclaire. Ce sont ces formes-là qu’il faut retrouver. Pas pour rejouer les anciens rôles, mais pour remettre du vrai dans la rencontre. Parce que sans ce dialogue, tout devient stratégie. Et sans ce lien, plus rien ne tient.
Dario Joan-Anton Domènech
Bibliographie
ATWOOD Margaret, The Handmaid’s Tale : La Servante écarlate, nouvelle traduction, éd Robert Laffont, Pavillons poche, pp.560
GRAY John, Les hommes viennent de Mars, les Femmes viennent de vénus, éd. J’ai bien Lu, 2011, pp.352
JUNG Carl Gustav, Types psychologiques, 1921 ; L’homme à la découverte de son âme, 1931.
LAOZI, Tao Te Ching, trad. Jean Lévi, Folio, 2009.
LARSSON Stierg, Millénium tome 1, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, éd. Actes sud, Babel Noir, 2012, pp.704
NIETZSCHE Friedrich, La Naissance de la tragédie, 1872 ; éd. Gallimard, 1977.
NIKOLSKI Véra, Féminicène, éd Fayard, in Essais, pp.380
PLATON Le Banquet, éd. GF Flammarion, 1992, discours de Diotime.
STRAUCH-BONART Laetitia, Les Hommes sont-ils obsolètes ? éd. Fayard, 2018
SHIVA PURANA, textes classiques de l’hindouisme ; voir notamment la doctrine shivaïte de la complémentarité Shakti/Shiva.
WEIL Simone La Pesanteur et la Grâce, Librairie Plon, 1947. P.164
Sources Internet :
https://lauragonzalez.com/TC/BUTLER_gender_trouble.pdf
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Image :
Les Hommes Viennent de Mars et les femmes de Vénus
Les Hommes qui n’aimaient pas les Femmes : https://www.fr.fnac.ch/a3857794/Millenium-Tome-1-Millenium-1-Les-hommes-qui-n-aimaient-pas-les-femmes-Stieg-Larsson
Marche Des Femmes Intersectionnalité : https://iwda.org.au/what-does-intersectional-feminism-actually-mean/
Andrew Tate et Tomassi : https://biblicalgenderroles.com/2022/10/22/a-biblical-perspective-on-tomassi-vs-tates-red-pill/
Red Pill : https://lobservateur.info/observateur/uploads/images/2022/05/12/5086.jpg
La Servante écarlate : https://wallpapercat.com/w/full/4/4/a/18532-1991×1120-desktop-hd-the-handmaids-tale-background-image.jpg
Alex Hitchens : https://www.youtube.com/watch?v=mijFefK39QY – Couverture youtube
Shakti : https://ocoy.org/shiva-and-shakti/
Mars et Vénus : http://pinterest.com/pin/646618458971660757/
Image titre : https://pin.it/6FomCH96m + améliorée par IA






