La sécurité européenne dans le désordre mondial

Dans un moment où l’architecture euro-atlantique est mise à l’épreuve par la guerre en Ukraine, l’essor des menaces hybrides et l’incertitude politique américaine, la question de la sécurité européenne revient au premier plan. Les 9–10 octobre 2025, la Fondation Jean Monnet pour l’Europe et la Fondation Pierre du Bois ont réuni, à l’Aula de l’IDHEAP (Université de Lausanne) et en ligne, responsables politiques, diplomates, militaires et universitaires pour ausculter ce « désordre mondial ». De la brève adresse du Commissaire Andrius Kubilius à la conférence inaugurale de Joschka Fischer, puis aux panels thématiques et au dialogue final avec Rose Gottemoeller, les échanges ont posé un diagnostic lucide : l’Europe doit passer d’une sécurité « par délégation » à une capacité d’action mieux assumée, sans rompre le lien transatlantique. Cet article restitue les principaux arguments et esquisse les conditions de possibilité d’une maturité stratégique européenne.

Héritages et désillusions : ce que l’Europe a (dés)appris depuis 1945

Le colloque s’est ouvert sur une équation qui ne relève plus du slogan mais d’un diagnostic partagé : l’Europe n’est pas « en guerre » au sens classique, mais elle n’est plus « en paix » au sens où elle l’entendait depuis 1991. Cette zone grise tient moins à l’incertitude des intentions adverses qu’à la transformation des instruments : la pression stratégique s’exerce désormais sous le seuil de la guerre ouverte, par saturation des vulnérabilités civiles et par tests répétés des chaînes de décision.

D’entrée, la formule rappelée en ouverture :

« Nous ne sommes pas encore en guerre avec la Russie, mais nous ne sommes plus en paix »

fixe l’horizon d’analyse d’un continent pris entre trois forces : l’attrition aux frontières de l’Est, la reconfiguration du lien transatlantique et une compétition techno-industrielle mondiale qui redistribue la hiérarchie des puissances.

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La courte intervention enregistrée d’Andrius Kubilius replace l’idée d’une « union de la défense » dans la généalogie du projet européen. Les pères fondateurs (Monnet, Adenauer, De Gasperi) n’opposaient pas l’intégration économique à la capacité de prévenir la guerre : dissuasion, cohésion politique et marché intérieur formaient, chez eux, un même triangle. L’échec de 1954 (Communauté européenne de défense) n’a pas seulement enterré un traité ; il a contribué à siloter l’intégration : densification spectaculaire des normes, des politiques sectorielles et de la monnaie commune d’un côté, vacuité relative de l’instrument militaire de l’autre. Kubilius en tire une leçon de méthode : tant que la dissuasion européenne ne s’appuie pas sur un noyau de cohésion politique explicite, elle demeure déclaratoire, et donc contournable. D’où sa proposition d’opérer un basculement « du grand plan financier au grand plan de production » : achats conjoints, préférence européenne, sécurisation des intrants critiques, et montée en cadence d’une base industrielle produisant « en, avec et pour l’Ukraine ». Dans cet esprit, une feuille de route de préparation de défense à l’horizon 2030 est esquissée, afin d’aligner des objectifs de capacité, des stocks et des procédures sur le tempo stratégique. L’inspiration revendiquée est monnettienne : gagner la « guerre de production » pour éviter la guerre militaire.

La conférence inaugurale de Joschka Fischer propose une lecture « à double correction » de la période 1991–2022. Première correction : l’illusion d’une convergence post-guerre froide, l’idée qu’un capitalisme de marché et une société civile mondialisée suffiraient à arrimer la Russie à un ordre libéral, a occulté la dynamique inverse, assumée par Vladimir Poutine, d’une revanche historique sur la « catastrophe » que fut, de son point de vue, la chute de l’URSS. Deuxième correction : la prospérité de l’Union a reposé sur une externalisation stable de la sécurité dure aux États-Unis ; cette dépendance fonctionnelle a eu un coût cognitif, celui d’un désapprentissage de la matérialité de la souveraineté (arbitrages budgétaires, priorités capacitaires, chaînes de commandement). Fischer ne plaide ni pour un divorce transatlantique ni pour une « européanisation » incantatoire de la force : il pointe un changement de régime d’incertitude. La garantie américaine n’est plus un automatisme, elle devient une variable politique. Dans cet environnement, la stratégie de l’Europe ne peut plus être la somme d’optimisations sectorielles ; elle doit devenir un art d’arbitrer.

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Cette exigence s’entend jusque dans les marges du système. La neutralité – particulièrement discutée au prisme suisse – ne disparaît pas ; elle change de contenu. Conçue pour arbitrer des conflits interétatiques symétriques, elle se recompose lorsque l’attaque porte sur la cohésion sociale, la logistique énergétique ou la fiabilité informationnelle. Dans cette configuration, la neutralité n’est plus un retrait, mais une position de contribution (sanctions ciblées, contrôles d’exportation, coopérations industrielles, cybersécurité, partage d’informations) qu’il faut expliciter, au risque sinon de l’exposer à la critique de l’ambiguïté. L’Europe « post-neutre » n’est pas nécessairement non-neutre ; elle est comptée à l’aune de ses effets, pas de ses proclamations.

Enfin, Fischer insiste sur la temporalité. L’irruption de l’intelligence artificielle, la militarisation de l’espace, la massification des drones et la plasticité du cyber imposent des cycles d’investissement et d’innovation plus courts que les boucles décisionnelles habituelles de l’UE. Dans cette course, « donner des dents » à l’Europe ne signifie pas changer sa nature politique, mais accorder ses institutions à des cadences industrielles et technologiques qui, désormais, déterminent l’issue des crises. Associée à l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN, à la coopération avec le Royaume-Uni et la Norvège, et à un partage plus équilibré de l’effort avec Washington, cette adaptation est présentée comme le cœur d’une maturité stratégique possible.

L’Europe face aux menaces hybrides : du brouillard d’attribution à la résilience cognitive

Le premier grand moment thématique du colloque examine la « guerre hybride » moins comme un concept à enfermer que comme une famille de pratiques : campagnes de désinformation, opérations d’influence, intrusions de drones, sabotages d’infrastructures sous-marines, cyberattaques, instrumentalisation de flux migratoires, interférences politico-financières, etc. Ces actions partagent quatre traits : ambiguïté des auteurs, opacité des intentions, asymétrie des coûts (peu chers à lancer, coûteux à contrer) et porosité civil/militaire. On ne « déclare » pas la guerre hybride : on installe une pression permanente qui use et fragmente.

L’ambassadeur Martin Dahinden en tire un premier principe de conduite : ne pas précipiter l’attribution. Dans ces géométries du doute, l’erreur de cible (blâmer le mauvais acteur) et la surréaction sont des vulnérabilités activement recherchées par l’adversaire. D’où la nécessité d’interposer une phase d’éclaircissement entre l’incident et la riposte, sous peine d’alimenter une escalade qu’on prétendait prévenir. Cette prudence n’est pas synonyme d’inaction : elle exige des procédures, des capteurs, des indicateurs, des seuils publics — bref, un langage commun du risque.

Thomas Greminger rappelle, en ce sens, la « boîte à outils » de l’OSCE : Document de Vienne, mesures de confiance et de sécurité, canaux de déconfliction, inspections, notifications d’exercices. Leur mobilisation s’est atrophiée à mesure que la tension montait ; ils n’en restent pas moins fonctionnels en contexte d’ambiguïté. Il s’agit moins d’y chercher une garantie de paix que d’y trouver une réduction du champ des malentendus, là où justement la guerre hybride prospère. Réactivés, ces instruments permettent de gérer l’incident (vérifier, notifier, dialoguer sur procédures) sans l’enkyster en crise.

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L’angle sociétal est central. La cible n’est pas toujours un aéroport ou un serveur, c’est la confiance : dans les institutions, les médias, la science, les procédures. La « résilience » ne se confond pas avec la redondance technique. Elle implique une résilience cognitive : littératie médiatique, réflexes de vérification, capacité à tolérer l’incertitude sans basculer dans la crédulité ni le complotisme, transparence des autorités sur ce qui est su, inféré et inconnu. L’objectif n’est pas d’aspirer l’espace public ; c’est d’éviter que le silence institutionnel ne soit occupé par des narratifs hostiles.

Jonathan Nelson (Alto Intelligence) éclaire la rupture technologique qui redessine ce champ : l’IA générative rend industrielle la production de « faux authentiques » (voix, images, vidéos), automatise la création de personas numériques et permet une propagande massivement personnalisable. L’information cesse d’être un théâtre d’opérations ; elle devient le méta-domaine qui conditionne la lecture de tous les autres. Contre cela, trois étages se dessinent :

(1) capacités techniques (détection, traçabilité, marquage des contenus synthétiques, attribution probabiliste) ;

(2) cadre juridique (chaînes de responsabilité, normes de preuve adaptées, mécanismes d’alerte et de retrait proportionnés) ; 

(3) gouvernance démocratique (contrôle juridictionnel et parlementaire, publicité des critères, évaluation indépendante des dispositifs).

Une « politique de la vérité » mal calibrée peut miner la légitimité qu’elle veut protéger ; une politique de la vérité explicable devient, au contraire, un facteur de résilience.

Un élément transversal se dégage : la temporalité. Les attaques hybrides, parce qu’elles sont répétitives et intermittentes, obligent à passer d’un modèle de protection « événementielle » (réagir au choc) à un modèle de gestion continue (monitorer, filtrer, signaler, démonter, instruire). C’est une politique publique à part entière, qui traverse l’éducation, l’économie, la santé, l’énergie, l’information, etc., et qui ne « militarise » pas la société, mais l’immunise contre la manipulation. Cette gestion continue s’articule avec la logique « plan → production » évoquée côté Commission : des règles et des routines, autant que des moyens, pour tenir dans la durée.

Dépendances, capacités, gouvernance : de l’angle mort industriel au pilier européen

Le deuxième axe du colloque déplace la focale : non plus « d’où vient la menace ? », mais « de quoi l’Europe dispose-t-elle pour y répondre ?» — forces, industrie, budgets, chaînes de décision, acceptabilité démocratique. L’enjeu n’est pas d’additionner des dépenses, c’est de transformer des dépenses en capabilités utilisables.

Walter Spindler (Bundeswehr, ret.) propose une matrice simple et robuste. Trois dépendances se cumulent et s’alimentent : énergétique (exposition au gaz russe), économique (sur-orientation vers le marché chinois), sécuritaire (externalisation à long terme au partenaire américain). Elles ne sont ni uniformes ni symétriques entre États, mais elles s’enchevêtrent : vulnérabilité énergétique → tensions budgétaires → arbitrages défensifs ; dépendance commerciale → hésitations normatives ; dépendance sécuritaire → myopie sur l’instabilité potentielle du garant. L’anti-modèle n’est pas l’autarcie ; c’est la diversification : éloigner les dépendances critiques de leurs points de rupture, réinternaliser des segments industriels stratégiques et aligner les calendriers d’investissement sur des horizons visibles par l’industrie.

Sa thèse centrale, renforcer l’OTAN en consolidant son pilier européen, n’est pas un slogan, mais une logique d’exécution. Un pilier européen crédible, ce sont d’abord des paliers d’effort lisibles (par exemple, une cible d’environ 3,5 % du PIB pour la défense, avec une part minimale consacrée à l’investissement), non pas parce qu’un chiffre résout tout, mais parce qu’il donne à l’industrie la visibilité nécessaire pour monter en cadence (chaînes munitions, défense sol-air et anti-drones, C2/C3/C4ISR, mobilité militaire, stocks). C’est ensuite une gouvernance de la dissuasion qui clarifie l’articulation entre garanties américaines et contribution européenne. Dans cet espace, la France est un acteur singulier : elle dispose d’un arsenal et d’une doctrine. L’idée d’une extension discutée, comme complément au parapluie américain, exige des réponses (conditions d’emploi, partage des coûts, articulation OTAN) et une acceptabilité nationale et européenne. L’enjeu n’est pas l’incantation, mais la négociabilité institutionnelle de ces options.

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Ulrike Franke replace le débat dans la temporalité technologique. L’Europe souffre moins d’une « sous-dépense » agrégée que d’un déphasage entre procédures et innovation. Les cycles d’achat, d’homologation, de standardisation et d’exportation sont plus lents que la vitesse d’évolution des systèmes critiques (logiciels de guerre électronique, capteurs multispectraux, architectures ouvertes, anti-drones, intégration IA). L’« autonomie stratégique » a donc un volet procédural : réduire les frictions internes (normes communes, mutualisation logistique, maintenance lourde interopérable, stocks conjoints), et créer des guichets de financement européens qui amortissent les cycles nationaux (pour éviter l’effet yo-yo des budgets). Une Europe qui achète plus vite n’est pas une Europe « martiale » ; c’est une Europe qui cesse de perdre le tempo.

Hélène Conway-Mouret et Raoul Delcorde ajoutent la dimension normative : la force n’est pas la négation du droit ; elle en est la condition d’effectivité. Traduite industriellement, cette idée appelle une réindustrialisation de défense (chaînes munitions, composants critiques, MRO — maintenance, repair, overhaul), mais articulée à des exigences éthiques (transparence de l’usage des exportations, traçabilité, contrôle parlementaire).

Le cas suisse, exposé par Katja Gentinetta, fonctionne ici comme miroir européen : la neutralité ne dispense pas de trancher des arbres de décision très concrets (participation à des programmes conjoints, calibrage des contrôles d’exportation, montée en puissance des capacités, coopération cyber). Là encore, l’enjeu est la lisibilité : rendre publiques les contraintes, les options et les critères.

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La perspective historique de Michael Gehler éclaire un verrou différent : celui de la gouvernance. Les occasions manquées (CED 1954, Saint-Malo 1998) dessinent moins une fatalité qu’un biais procédural : tant que l’unanimité demeure la règle dominante, tant que les engagements restent non contraignants, la politique de sécurité conserve un caractère déclaratoire. Deux leviers s’imposent : (1) étendre la majorité qualifiée à des segments ciblés (programmation capacitaire, achats groupés, financements) ; (2) recourir, quand il le faut, à des accords intergouvernementaux à géométrie variable sur le modèle de Schengen, pour éviter que l’attente d’une révision des traités ne paralyse l’action. C’est une politique des cercles, empilables et ajustables, plutôt qu’un grand soir institutionnel.

Enfin, un fil discret parcourt ces discussions : l’interopérabilité comme stratégie. Plutôt que de rêver d’une « armée européenne » conçue d’en haut, la viabilité passe par des niveaux d’agrégation croissants : standards communs, familles de systèmes compatibles, centres de MCO/MRO partagés, doctrines communes d’emploi, puis, seulement, mutualisations plus ambitieuses. L’Europe n’a pas besoin de tout partager pour être efficace ; elle a besoin de savoir quoi partager, quand et pour quoi faire. En toile de fond, plusieurs éléments évoqués invitent à mesurer l’accélération : constitution d’un « mur anti-drones » sur le flanc Est, bascule du « big spend » vers le « big produce », et ordres de grandeur financiers projetés à l’horizon 2030 et 2035 qui situent l’effort attendu et ses contraintes.

Perspectives transatlantiques et maturité stratégique : continuité, dissuasion, légitimation

La discussion de clôture entre Rose Gottemoeller et Pat Cox a agi comme une chambre d’écho : elle a rassemblé les lignes dispersées, qu’elles soient technologiques, industrielles ou politiques, dans une perspective d’ensemble. Trois axes dominent : la relation transatlantique, la dissuasion à l’ère post-contrôle des armements, et l’équilibre entre sécurité et libertés publiques.

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Premièrement, l’OTAN. L’alliance demeure la structure la plus robuste pour agréger des contributions hétérogènes, mais sa continuité ne doit pas être présumée automatique. Le moyen le plus sûr de la stabiliser est « par le bas » : un pilier européen utilisable, prévisible, documenté — budgets tenus, stocks visibles, cycles d’entraînement mesurables, interopérabilité démontrée. Une Europe qui « sait faire » rend l’alliance plus robuste quel que soit le contexte politique américain ; une Europe qui « sait demander » sans livrer l’exécution renforce les aléas. Dans cette logique, « ensemble avec les États-Unis nous sommes plus forts », à condition que l’Europe fasse sa part et trace des conséquences claires si des lignes sont franchies.

Deuxièmement, la dissuasion. La fin de certains traités de maîtrise des armements, la modernisation des arsenaux et la diffusion de vecteurs hypersoniques ou de capacités antisatellite imposent un réapprentissage. La dissuasion n’est pas un mot ; c’est une chaîne : moyens, doctrine, C2/C3/C4ISR, communication de crise, exercices, signaux, lignes rouges et, crucialement, gouvernance. Côté européen, des marges existent : normes minimales de transparence, canaux résiduels de gestion du risque, clarification de l’articulation entre garanties américaines et apports européens, débat non substitutif sur des formes d’extension du parapluie français si la garantie américaine se restreignait. Toutes ces pistes ont un coût : budgétaire (investissement continu), politique (acceptabilité nationale) et pédagogique (explicitation des risques, des bénéfices et des limites).

Troisièmement, les libertés. La lutte contre l’ingérence informationnelle, la protection des infrastructures, la cybersécurité et les réponses à la guerre hybride impliquent des pouvoirs accrus. L’argument, ici, n’est ni de freiner ni d’accélérer ; il est de proportionner et de rendre compte. Une politique de sécurité efficace est auditée et contrôlée. La « résilience » ne se décrète pas contre la société, elle se construit avec elle : information rapide et sincère, indicateurs publics, évaluation indépendante des dispositifs, voies de recours. Une société infantilisée n’est pas plus sûre ; elle est plus vulnérable à la défiance.

Ces éléments s’éclairent dans une typologie prospective discutée au fil des panels :

  • un scénario atlantique poursuivi (OTAN au centre, pilier européen renforcé) ;
  • un scénario d’autonomie consolidée (procédures et capacités européennes plus intégrées, compatibles OTAN) ;
  • un scénario coopératif à la manière OSCE (inclusif, orienté vers la confiance).

Le troisième est normativement désirable mais conjoncturellement contraint ; le premier est le plus plausible à horizon visible ; le second est l’espace de travail : il suppose des réformes procédurales, des investissements tenus et une légitimation transparente auprès des opinions. Sa valeur est d’éviter les faux dilemmes : l’Europe n’a pas à choisir entre atlantisme et autonomie ; elle a à convertir son atlantisme en capacité d’agir, ce qui est une autre manière de dire autonomie. À ce titre, plusieurs échanges soulignent la nécessité d’associer le Royaume-Uni et la Norvège à une future architecture de défense, qu’elle s’adosse à l’OTAN ou se développe en parallèle. Une option réaliste, l’UE ne suffisant pas à inclure Londres.

Conditions de possibilité d’une Europe « adulte » en matière de sécurité

Ce que ces deux journées rendent visible n’est pas une conversion doctrinale, mais un déplacement du centre de gravité. La sécurité cesse d’être un appendice technique ; elle redevient une politique organisatrice. Elle réordonne des priorités, force des arbitrages, fabrique des controverses, signe d’une démocratie vivante. L’Europe « adulte » n’est ni martiale ni donneuse de leçons ; c’est une Europe qui assume que la protection de son modèle repose sur des capacités et des procédures qu’il faut nommer puis financer.

Sept conditions de possibilité se dégagent, non comme un plan, mais comme une architecture d’ensemble :

    1. Doctriner la guerre hybride : expliciter les chaînes d’alerte, d’attribution (probabiliste), de décision et de riposte ; distinguer ce qui relève du pénal, du diplomatique, du militaire ; construire des grilles publiques de lecture pour éviter l’emballement comme l’inaction.
    2. Investir la résilience cognitive : faire de l’information publique rapide et sincère un réflexe (dire ce qui est su, inféré, inconnu), intégrer l’éducation aux médias dans la sécurité nationale, soutenir des dispositifs indépendants de vérification et des exercices intersectoriels réguliers.
    3. Accroître la prévisibilité capacitaire : définir des paliers d’effort tenables, garantir une part d’investissement soutenue, consolider des achats groupés, mutualiser la maintenance et les stocks, standardiser où c’est utile – bref, convertir des budgets en effets.
    4. Réformer par couches : étendre la majorité qualifiée sur des maillons précis, activer des coopérations renforcées à géométrie variable, recourir à des accords intergouvernementaux quand la révision des traités n’est pas réaliste. Avancer par cercles plutôt que par promesse de refonte totale.
    5. Stabiliser l’alliance en renforçant le pilier : livrer des capacités visibles et maintenables, montrer leur interopérabilité, documenter les cycles d’entraînement, constituer des stocks, etc. Une Europe utile rend l’OTAN plus robuste quelle que soit la Maison-Blanche.
    6. Réapprendre la dissuasion : articuler moyens, doctrine, commandement-contrôle et communication de crise ; clarifier les articulations entre garanties américaines et apports européens ; maintenir ouverts les canaux minimaux de transparence et de gestion du risque.
    7. Légitimer dans la durée : expliciter les coûts et les bénéfices, fixer des calendriers crédibles, associer les parlements, ouvrir les données d’évaluation, accepter la contestation comme partie prenante de la robustesse démocratique.

Rien, ici, n’ouvre miraculeusement les verrous. Tout, en revanche, dessine un chemin d’exécution. L’Europe ne manque ni d’expertise ni d’intuition stratégique ; elle manquait d’un plan d’entraînement au sens sportif : répétitif, incrémental, mesurable, orienté vers le long terme.

C’est peut-être le sens principal du colloque : avoir rendu possible un langage commun où militaires, diplomates, historien·nes, analystes, responsables politiques et représentants de pays neutres décrivent les mêmes problèmes avec des grammaires compatibles.

Dans un monde où l’information est devenue le méta-domaine, où la technologie dicte le tempo, où l’alliance demeure indispensable mais moins prévisible, l’Europe ne peut pas se contenter d’espérer. Elle doit organiser son réalisme : dire ce qu’elle veut protéger, avec qui, comment ; accepter les coûts ; ajuster ses institutions ; et tenir ses trajectoires. C’est à ce prix qu’elle passera d’une « enfance protégée » à une maturité stratégique assumée : celle d’une puissance civique qui ne cherche pas à dominer, mais qui entend rester maîtresse de ses vulnérabilités.

Gwendoline Munsch

Sources :

Pour voir la diffusion des différents panels

Sources des photos

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