Des pilules hors de prix et des bilans trafiqués : autopsie d’un scandale financier

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La naissance de Valeant

L’histoire de Valeant Pharmaceuticals débute dans les années 1960, sous le nom d’ICN Pharmaceuticals, fondée par le scientifique Milan Panić. À l’origine, c’était une entreprise de biotechnologie basée en Californie, spécialisée dans les traitements antiviraux. Elle change de nom en 2003 pour devenir Valeant, après une série de fusions et de réorganisations. C’est à partir de 2008, avec l’arrivée de J. Michael Pearson à sa tête, que l’entreprise change radicalement de visage : elle abandonne la recherche interne au profit d’une stratégie agressive de rachats d’autres laboratoires, dans le but de construire un géant pharmaceutique ultra-rentable misant sur la réduction des coûts et l’optimisation financière. Ce virage radical propulse Valeant sous les projecteurs de Wall Street, grâce ses résultats impressionnants (8.3 milliards de revenus en 2014) et la hausse vertigineuse de ses actions (260$ l’action à son pic en 2015)… mais l’histoire de cette entreprise va brutalement déraper.

Éclatement du scandal

Les choses commencent à mal tourner pour Valeant lorsque le cabinet Citron Research publie un rapport l’accusant d’avoir mis en place un système opaque pour gonfler artificiellement ses revenus. Le cabinet la surnomme même le « Enron pharmaceutique ». Le document évoque une structure nommée Philidor, une chaîne de pharmacies que Valeant aurait contrôlée tout en prétendant qu’elle lui était extérieure. Les révélations vont rapidement s’accumuler, en quelques semaines, le cours de l’action s’effondre, les investisseurs fuient, et la presse se jette sur le dossier.

L’un des premiers éléments choquants concerne la stratégie de hausses de prix. Valeant ne développait pas de nouveaux médicaments, mais rachetait des traitements existants, souvent anciens, pour ensuite en augmenter brutalement les prix. Le médicament Cuprimine passe de 888 à plus de 26 000 dollars par an. Le Nitropress, utilisé en soins intensifs, voit son prix augmenter de 300%. Pearson justifie ces pratiques au nom de la logique actionnariale, mais en réalité, il s’agit d’un modèle basé sur l’extraction maximale de valeur, sans création réelle.

Ces hausses scandalisent le public, les assureurs, les patients, jusqu’au Sénat américain, qui convoque Pearson en 2016 pour s’expliquer. Des figures politiques comme Bernie Sanders dénoncent publiquement ces pratiques, les qualifiant d’extorsion pharmaceutique. Son équipe demande l’ouverture d’une enquête sur Valeant, ce qui accentue encore la pression médiatique et politique sur l’entreprise. L’affaire devient emblématique du débat sur le prix des médicaments aux États-Unis.

Un élément central du scandale réside dans la relation entre Valeant et Philidor, une pharmacie censée être indépendante. Officiellement, les deux entreprises n’ont aucun lien capitalistique, mais dans les faits, Valeant exerce un contrôle quasi total sur Philidor : elle fournit du financement, place certains de ses employés dans la structure, et surtout dispose d’un accord lui permettant de racheter Philidor à tout moment pour quasiment rien, donc une option d’achat déguisée qui n’avait pas été correctement déclarée.

Cette pharmacie joue alors un rôle clé dans la stratégie commerciale de Valeant: elle oriente les ordonnances vers les médicaments du groupe, même lorsque des alternatives moins coûteuses existent. Ce système permet à Valeant d’augmenter artificiellement ses ventes tout en contournant certains refus de remboursement des assureurs. Comme Philidor n’est pas consolidée dans les comptes de Valeant, les revenus générés apparaissent comme provenant de clients “externes”, alors qu’une partie du chiffre d’affaires est en réalité créée par un canal contrôlé de l’intérieur. Ce fonctionnement a immédiatement rappelé aux observateurs les montages d’Enron, qui utilisait aussi des structures non consolidées pour manipuler ses résultats. La logique diffère légèrement, mais la mécanique reste identique : créer de la distance sur le papier pour masquer un contrôle réel et enjoliver les comptes.

L’impact en Bourse est immédiat. Dès que les révélations autour de Philidor et des pratiques douteuses de Valeant commencent à circuler, la confiance des investisseurs s’effondre. En quelques mois, l’action chute de plus de 90 %, passant de son pic à 260 dollars en 2015 à moins de 15 dollars. Cette dégringolade efface des dizaines de milliards de capitalisation boursière. Parmi les victimes emblématiques de cette chute, on retrouve le célèbre hedge fund Pershing Square, dirigé par Bill Ackman, qui avait investi lourdement dans Valeant et défendu publiquement son modèle. Ackman perd près de 4 milliards de dollars dans l’affaire, et revend ses actions au plus bas, reconnaissant que c’est l’un des pires investissements de sa carrière.

La direction de l’entreprise est décimée. Plusieurs cadres quittent le navire, et Michael Pearson, le PDG emblématique, est rapidement poussé vers la sortie. Officiellement, il quitte ses fonctions pour des raisons de santé, après un séjour à l’hôpital. En coulisses, il devient clair que son départ est une tentative de calmer les marchés et de tourner la page.

Malgré son rôle central dans cette stratégie opaque de Valeant, Pearson n’est jamais condamné au pénal. Il quitte l’entreprise avec un package estimé à 12 millions de dollars, ce qui choque vu l’ampleur des pertes pour les actionnaires. Il fera l’objet de sanctions civiles en tant qu’ancien CEO : une amende civile de 250 000 dollars et le remboursement 450 000 dollars de bonus illégitimement perçus. Une reconnaissance partielle de sa responsabilité, mais largement symbolique au regard de ce qu’a coûté son mandat à l’entreprise, ainsi qu’à ses investisseurs. Beaucoup y voient l’illustration classique d’un capitalisme où les dirigeants sortent indemnes, voire enrichis, même après des pratiques discutables.

En 2020, la SEC conclut que Valeant a diffusé des informations trompeuses à ses investisseurs. L’entreprise accepte de payer 45 millions de dollars pour clore les poursuites, sans reconnaître explicitement sa culpabilité. Entre temps, Valeant change de nom pour devenir Bausch Health Companies, elle tente de redorer son image, vend des actifs, restructure sa dette et se recentre sur des soins ophtalmiques, dermatologiques et gastro-intestinaux. Mais elle ne retrouvera jamais son prestige d’avant 2015, l’entreprise reste marquée par son passé et son action peine à retrouver la confiance des marchés.

Un goût amer de déjà-vu

Quand on regarde l’affaire Valeant, difficile de ne pas penser à Enron. Secteurs différents, certes, mais mécanique familière: structures opaques, montages borderline, obsession de la performance financière et au fond, une volonté claire de maquiller la réalité sans en assumer les conséquences. Ce parallèle est troublant, car qu’Enron devait justement servir d’exemple à ne pas reproduire. Et c’est ce qui rend l’affaire Valeant aussi frustrante qu’inquiétante. On aurait pu penser qu’après Enron, les nouvelles régulations seraient suffisantes pour éviter de nouveaux abus ou en tout cas limiter leur empleurs. Pourtant, presque quinze ans plus tard, Valeant réussit à faire du Enron à sa sauce, dans un autre secteur, avec des outils différents mais une logique très proche.

Alors la vraie question, n’est peut-être pas « comment empêcher que ça se reproduise ? », mais plutôt : « à quel moment certains dirigeants savent pertinemment qu’ils s’approchent de la ligne rouge et choisissent d’y aller quand même? » Est-ce que le système rend ces paris rationnels? Quand les profits potentiels sont gigantesques et les sanctions minimes, le calcul peut sembler cyniquement logique. Tant qu’on ne corrige pas ce déséquilibre entre les gains privés engragés par certains dirigeants et les sanctions réellement encourues, on continuera à voir émerger d’autres Valeant, Enron, FTX… sous des formes toujours renouvelées. La fraude change de visage, mais la tentation, elle, reste la même.

Mina Ghassabi

 

Sources :

“Message from Valeant chieftains to Senate: ‘We made mistakes’

“Lawmakers set their sights on Valeant and its steep heart drug price hikes.”

Fierce Pharma, 31 mai 2016.

« The Valeant scandal : Inside the Enron of pharma »

« Pharmaceutical Company and Former Executives »

« The Roll-up Racket ». The New Yorker, 28 mars 2016.

Biopharma Dive, 3 août 2020.

J. Michael Pearson, Wikipedia

Bausch Health, Wikipedia

« Valeant Pharmaceuticals’ Prescription For Disaster ».

« The ruse and fall of Valeant Pharmaceuticals ».

 

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